Parité politique au Maroc : où en est-on ?

La femme marocaine n’a pu intégrer le Parlement qu’en 1993. 27 ans après, le Maroc figure parmi les derniers de la classe en matière d’autonomisation politique de la femme. Le Royaume est toujours loin de ses ambitions pour la concrétisation du principe de la parité. Ce principe est encore reçu par un déni dans un certain nombre de domaines, notamment en politique, où il s’avère difficile de briser le plafond de verre. La parité, un vœu pieux ?

La marche vers la parité se fait à pas de tortue. Les femmes n’ont pas encore atteint la masse critique pour pouvoir peser sur les décisions. Chiffres à l’appui, le gouvernement actuel est formé de 23 ministres, dont quatre femmes seulement. Le gouvernement précédent comprenait neuf femmes sur 39, dont 1 seule ministre. Au niveau du parlement, la Chambre des Représentants comprend 81 femmes parlementaires sur un nombre total de 395 élus, soit 20,50%, 60 d’entre elles étant élues dans le cadre de la liste nationale des femmes. Les femmes occupent 13 des 120 sièges à la Chambre des Conseillers, soit une moyenne de 10,83%. Au niveau régional, sur les 12 régions du Maroc, seulement deux femmes occupent la présidence de région (la région de Tanger, Tétouan, et Hoceima et la région de Guelmim-Oued Noun). Quant à la présence des femmes à la présidence des Conseils communaux et des Conseils provinciaux, elle reste, malheureusement, très limitée : sur 1.503 communes, 21 sont présidées par des femmes.

Parmi 30.663 Conseillers communaux, élus lors des élections communales de 2015, seulement 6.513 femmes ont été élues, et ce nombre, s’il a doublé par rapport aux élections de 2009, demeure toutefois limité, ne représentant que 21,64%, sur 1.363 élus au sein des Conseils des préfectures et provinces pour l’année 2015, 57 femmes ont eu leur place, soit seulement 4%. Sur 678 Conseillers au sein des Conseils de la région pour l’année 2015, 255 femmes ont été élues, soit 38% de représentation féminine dans ces Conseils.

Le Maroc, mauvais élève de la parité ?

Des chiffres qui n’augurent rien de bon quant à la représentativité politique des femmes. Pour tenter de comprendre les raisons derrière la faiblesse de la représentativité politique des femmes, MAROC DIPLOMATIQUE a donné


la parole à plusieurs acteurs politiques et associatifs. Dans ce cadre, nous avons posé la question à Ouafa Hajji, coordinatrice du Collectif «Parité maintenant» qui nous a expliqué que «globalement, le Maroc a perdu trop de temps dans ce domaine et même quand il y a une présence des femmes dans les assemblées, elles ne sont forcément pas bien représentées au niveau des sphères de prise de décision, au niveau des communes, les bureaux régionaux, etc.». Pour cette militante, «des avancées ont été observées, mais elles ne sont pas réellement en phase avec ce qu’on peut espérer de représentation des femmes dans la sphère politique, notamment, au niveau du gouvernement, où il y a très peu de ministres femmes et les autres responsables femmes n’ont pas forcément des postes de responsabilité clés».

Le constat est le même du côté des femmes politiques. Pour Nouzha Skalli, Présidente du Think-Tank AWAL et ancienne ministre du Développement social, de la famille et de la solidarité, la question de la participation des femmes dans la vie politique, durant ces 20 dernières années a connu deux phases : une première phase d’avancées jusqu’à 2011 et une deuxième phase «relativement» de régression. «Je dis relativement parce qu’il y a des choses qui ont continué à aller de l’avant, mais d’autres ont tout de même reculé, notamment, par rapport à la culture de misogynie, la responsabilisation des femmes pour le harcèlement sexuel et même la composition du gouvernement», nous déclare-t-elle. Pour étayer ses propos, elle rappelle que le dernier gouvernement avant la réforme constitutionnelle, «celui auquel j’ai eu l’honneur de participer comportait 7 femmes, dont 5 femmes ministres à plein titre. Juste après la Constitution, on a eu un gouvernement avec une seule femme ministre et les autres toutes des ministres déléguées». L’évolution de la représentation politique des femmes depuis la nouvelle Constitution, selon Nouzha Skalli, «coïncide également avec le fait que le parti qui dirige la coalition gouvernementale soit connu pour son conservatisme et pour sa position quant à la question des droits des femmes. Donc, on ne peut pas dire qu’il y a eu une amélioration constante de la situation des femmes».

Donc, c’est clair qu’aujourd’hui la participation politique des femmes est toujours en deçà des attentes et des aspirations des femmes marocaines en matière de parité, de l’aveu même de la jeune députée PAM, Ibtissame Azzaoui, qui considère qu’«il y a eu des progrès, mais la cadence est très lente. C’est vrai qu’il y a un mécanisme assez important dans ce domaine, celui de la discrimination positive, mais après deux mandats, je pense qu’aujourd’hui nous sommes arrivés à évaluer ce mécanisme et le renforcer avec d’autres mécanismes, permettant aux militantes politiques de se présenter directement et d’avoir des chances égales pour se présenter dans des circonscriptions et avoir leurs sièges au parlement», déclare-t-elle.

Un avis que partage la députée PJD Amina Maelainine, «Au niveau de la représentativité au sein des institutions, il y avait un effort qui a été fait, mais qui reste quand même insuffisant, par rapport aux dispositions constitutionnelles qui parlent de la parité. Quant à l’accès des femmes aux postes de responsabilité, ce n’est pas satisfaisant du tout, je dirai même que c’est anticonstitutionnel».


Un constat qui n’a rien de rassurant. Le taux de représentation des femmes varie entre 2 et 13% tant au sein du gouvernement, des institutions constitutionnelles, des fonctions d’ambassadeurs, préfets, gouverneurs, secrétaires généraux des ministères et des organismes professionnels. Les femmes occupent 19,1% seulement des postes de responsabilité au sein de l’administration publique, malgré le fait que le taux de féminisation de la fonction publique atteint la moyenne de 35%. Sans oublier l’article 5 de la loi organique de la Chambre des Représentants qui prévoit que les femmes ne sont éligibles qu’une seule fois dans le cadre de la liste nationale. Alors que c’est le seul moyen pour les femmes de se faire élire, sachant que 90% d’entre elles ne sont élues qu’à travers la liste nationale. Alors que cette limitation de mandats ne concerne pas les hommes.

 On comprend de là que la femme est considérée comme un être non-politique, uniquement utilisée comme un chiffre pour faire peser la balance électorale ou comme un moyen pour améliorer l’image des partis durant les rassemblements. Chose qui se confirme par le classement qu’occupe le Maroc comme étant 137e sur 149 États, selon le rapport du Forum économique mondial concernant la lutte contre les inégalités des sexes dans le monde du travail, l’éducation, la santé et la politique, en 2018.

Un arsenal juridique insuffisant ?

Cela dit, la parité demeure en ce sens un objectif que le Maroc souhaite atteindre à l’horizon 2030 conformément aux Objectifs de Développement Durable (ODD), à condition que les prochaines échéances électorales qui seront lancées à partir de l’année 2021 soient l’occasion pour le démarrage effectif de cette voie progressive vers la consécration de la parité. A-t-on besoin alors de renforcer l’arsenal juridique pour faire avancer les choses en matière de parité ? «Oui», tranche Ali Tabji, acteur associatif qui travaille sur les questions des droits humains. Pour lui, «un changement du mode de scrutin en faveur d’une parité effective est souhaitable», notant que la parité est un construit, et donc, tout un processus. Toutefois, l’état d’avancement de ce processus reflète, selon lui, «l’effort médiocre émis par les divers acteurs». N’empêche que cet arsenal juridique a donc «le mérite d’exister dans beaucoup de domaines, on ne part pas de rien quand même», souligne Ouafa Hajji qui rappelle que notre arsenal juridique prend en charge cette question dans plusieurs domaines, mais il reste toutefois insuffisant.

D’ailleurs, c’est dans ce sens que le collectif «Parité Maintenant» (ou «Mounassafa Daba») a lancé sa pétition adressée à la Chambre des Représentants. La mandataire de cette pétition, Ouafa Hajji nous a déclaré qu’«en tant que Collectif, composé de 70 personnalités, cette pétition représente l’aboutissement d’une réflexion, que nous menons depuis 2017». Ce Collectif plaide ainsi pour la réalisation de la parité en élément prioritaire dans les fonctions électorales, les organismes professionnels, les responsabilités administratives que ce soit au sein de la fonction publique, les institutions publiques, les entreprises privées, les institutions constitutionnelles, organes de prise de décisions au niveau local et national, à titre décisionnel ou consultatif. Il appelle également à donner la priorité à la parité électorale pour les prochaines échéances électorales de 2021 et les suivantes. «Parité Maintenant» considère ainsi que le nombre des femmes dans les institutions et organes élus ne peut être inférieur à 30% à l’échelon local, à 40% à l’échelon national sans dépasser 60%.


 «Nous espérons mettre en place un mécanisme qui permettrait d’arriver à la parité d’ici 2030. Maintenant, nous sommes à la veille d’une importante échéance électorale et la parité politique serait ainsi le point d’entrée pour créer la dynamique nécessaire au changement et à la parité dans tous les domaines», souligne la militante Ouafa Hajji, en affirmant que son souhait est qu’il y ait un message important à délivrer à travers les prochaines élections concernant la présence politique des femmes. Pour elle, «si nous arrivons à mettre en place une politique du tiers dans toutes les instances du pays qu’elles soient nationales, régionales ou locales, autrement dit la masse critique préconisée par les Nations unies, nous aurons mis en place une dynamique importante pour l’avenir». À en croire cette actrice associative, la présence des femmes dans la politique au niveau des prochaines élections permettra ainsi de reprendre confiance dans tout le processus électoral et surtout de réduire le sentiment de réticence et de méfiance des citoyens par rapport au champ politique. «2021 pourrait être ainsi un point de rupture et un nouveau départ pour notre pays», commente notre interlocutrice.

Rappelons que plusieurs partis politiques avaient émis des propositions, dans le cadre des consultations avec le ministère de l’Intérieur pour la revue des lois électorales. Pour Ibtissame Azzaoui, «aujourd’hui, on devrait être en mesure de soutenir les femmes qui souhaitent intégrer la vie politique, notamment celles qui ont eu une première expérience au niveau du parlement à travers les listes nationales, parce qu’aucune de ces femmes n’a réussi à se faire élire une deuxième fois via la circonscription locale. Je pense qu’il faut revoir cela pour qu’il y ait des chances égales entre hommes et femmes».

Les partis politiques pointés du doigt

Cela dit, une grande responsabilité incombe aux partis politiques, principaux acteurs de l’égalité en matière de représentation politique, pour favoriser la participation politique des femmes. Les formations partisanes sont pointées du doigt par le mouvement féminin et les femmes politiques, car elles fournissent peu d’efforts pour promouvoir la présence politique féminine dans les instances élues.

Dans ce sens, la jeune députée, Ibtissame Azzaoui, évoque l’absence des critères de méritocratie, notamment dans le mécanisme de la liste nationale. «Il faut le dire, il y a eu des erreurs de casting dans certains partis politiques», déclare-t-elle, en appelant à «moderniser notre manière de faire dans le champ politique, ainsi que nos discours et nos méthodes de fonctionnement parce qu’il y a des challenges de taille qui nous attendent et il faudrait que nos partis politiques vivent à l’ère de leur temps et mettre fin à d’anciennes pratiques en déphasage avec l’évolution des mentalités des jeunes».


Peut-on comprendre de là que la parité et l’égalité n’ont toujours pas été érigées comme des causes prioritaires pour nos responsables en vue de consacrer le processus démocratique ? De l’aveu même de la députée Maelainine, «on est très loin de la parité. Les responsables de partis politiques veulent y aller progressivement, du moment que la Constitution stipule qu’il faut «œuvrer» pour la parité. Au niveau de la prise de décision au sein même des partis, il y a, des fois, des mentalités très archaïques dans les bureaux politiques. C’est pour cela que je considère que l’égalité et la parité ne doivent pas être le combat que des femmes, mais des hommes aussi», conclut-elle.

Au-delà de la représentativité féminine dans le champ politique en chiffre, la crise Covid a révélé l’étendue de la discrimination à l’égard des femmes, en particulier, au niveau de l’accroissement des charges domestiques, leur vulnérabilité par rapport à la violence domestique et la discrimination sur le marché du travail. Ce qui nous impose de reconnaître que la discrimination fondée sur le sexe à laquelle les femmes sont soumises dans tous les domaines requiert l’adoption d’une approche globale et progressive pour atteindre la parité dans tous les domaines. Mais quelle approche pour établir l’égalité entre les hommes et les femmes dans les domaines civil, politique, économique, social, culturel et environnemental ?


Ce qu’ils en pensent Ali Tabji, activiste des droits humains

MAROC DIPLOMATIQUE : À quelques mois des élections, quelle évaluation faites-vous de la participation politique des femmes au Maroc à la lumière des réformes déployées par le Maroc depuis la Constitution 2011 ?

– Ali Tabji : Je pense que c’est trop tôt pour évaluer la distance entre les dispositions constitutionnelles en tant que résultat et l’impact souhaité dans le futur. La participation politique de la femme est une construction socioculturelle qui se construit dans le temps. N’empêche que les femmes sont devenues, aujourd’hui, partenaires dans diverses institutions publiques, au niveau national et territorial. C’est déjà un premier pas vers l’accès au jeu politique et le partage de la sphère publique.


 MD : st-ce qu’on peut dire que les femmes subissent toujours une discrimination sur la base du sexe dans le domaine politique empêchant leur accès à des postes de responsabilités ?

– A.T : Tout à fait, je parle là du sexe en tant que construit socioculturel avec toutes les images stéréotypées portant sur l’incapacité des femmes dans les domaines politiques, qui peuvent avoir une dimension religieuse.

MD : Les listes nationales n’ont jamais fait l’unanimité, certains ministres avaient même appelé à les boycotter, et pourtant elles continuent d’exister. Que pensez-vous de ce mécanisme ?

– A.T : Les listes nationales ne peuvent pas être considérées comme des mécanismes, mais comme étant des mesures, et c’est justement le terme employé par la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW). Des «mesures positives» pour servir l’accès des femmes à la participation politique, pour faire face aux résistances patriarcales et socioculturelles. L’objectif est de se familiariser avec l’image de la femme dans le domaine politique. Et je trouve que c’est une opportunité qu’il faut saisir pour augmenter l’effectif des femmes dans le champ politique.


MD : Peut-on comprendre de là que la parité et l’égalité n’ont toujours pas été érigées comme des causes prioritaires pour nos responsables en vue de consacrer le processus démocratique ?

– A.T : C’est une responsabilité partagée. La cause de la femme en général est portée par l’élite, mais sans support social ni une structure d’accueil consciente.


Ouafae Hajji, coordinatrice du Collectif «Parité maintenant»

MAROC DIPLOMATIQUE : Y a-t-il espoir, aujourd’hui, que les femmes pourront tirer leur épingle du jeu ? 

– Ouafae Hajji : Cela dépendra des partis politiques et du gouvernement. J’espère qu’ils vont être sensibles à cette donne. Nous nous attendons à beaucoup de choses, notamment, des médiations politiques en cours entre l’Intérieur et les partis politiques en vue d’apporter des amendements au texte qui régit l’ensemble du processus électoral. J’espère qu’ils seront à la hauteur de ce qui est attendu d’eux pour notre pays.

 MD : En termes d’accès aux postes de responsabilité, les hommes sont-ils privilégiés par rapport aux femmes ?


– O.H : L’histoire des mouvements politiques marocains a été extrêmement masculine. C’est vrai que la contribution des femmes dans le champ politique n’était pas des moindres. Mais, il faut savoir que le milieu des partis politiques est extrêmement violent, notamment à l’égard de la réussite des femmes, en considérant qu’elles sont des concurrents qui vont prendre une part du gâteau. Ce n’est pas une caractéristique qui existe au Maroc seulement.

 MD : Aujourd’hui au Maroc, pour faire une carrière politique, faut-il être meilleure qu’un homme pour pouvoir se démarquer ?

– O.H :  De façon générale, une femme doit toujours prouver sa compétence et pas seulement en milieu politique. Il y a un discours qui se développe et qui dit : dès qu’on parle de la nécessité de mettre en place des mécanismes de discrimination positive pour les femmes, il faut qu’elles soient compétentes, c’est un langage que l’on n’entend pas pour les hommes. Effectivement, les femmes sont obligées de prouver qu’elles sont compétentes et malgré cela, elles ne sont pas sûres de pouvoir réussir.

 MD : Vos vœux pour la parité  ?


– O.H : Atteindre un pourcentage de représentation politique qui soit honorable et que les partis politiques soient conscients qu’ils assumeront une large responsabilité dans ce qui se passera demain.


Ibtissame Azzaoui, députée PAM

MAROC DIPLOMATIQUE : Est-ce que la question des compétences s’impose aux femmes davantage plus qu’aux hommes ? 

– Ibtissame Azzaoui : Je prends l’exemple de la liste nationale. On exige, au niveau de nos partis politiques, qu’elles soient compétentes, mais je regrette qu’on n’exige pas les mêmes critères des hommes qui se présentent via les circonscriptions locales et c’est ce qui fait qu’il y a, aujourd’hui, un contraste flagrant entre les hommes et les femmes au Parlement. Celles qui sont élues via la liste nationale sont hautement diplômées et parlent plusieurs langues, tandis que plus de 100 députés n’ont même pas le niveau du baccalauréat. Quoique nos leaders de partis politiques soient favorables à toutes les causes féminines, ils ne traduisent pas ces convictions sur le terrain, quand ils sont en plein compétitivité pour les élections, d’autres critères rentrent en jeu et ils font d’autres choix. Si on laisse le choix à nos leaders politiques, il n’y aura pas de changement. Ce changement doit se faire, d’abord, au niveau législatif, dans les lois électorales, pour qu’on puisse progresser et avoir une meilleure représentativité.

 MD : Que dire de la représentativité des jeunes femmes ?

– I.A : Je trouve qu’il est temps de réinventer l’action politique au Maroc, parce qu’aujourd’hui, malheureusement, le taux d’abstention est très haut, les cadres fuient les partis politiques et les jeunes n’ont plus confiance. L’expérience des mandats de 2011 et 2016 a montré que la participation des femmes au Parlement était très importante d’un point de vue qualitatif et au niveau de la diversité en plus de la variété des sujets qu’elles traitent et des plaidoyers qu’elles mènent sur certains sujets. Les femmes se sont également démarquées par une présence remarquable au niveau de la diplomatie parlementaire. Donc, c’est une expérience très positive et très encourageante. Les citoyens favorisent, de plus en plus, d’avoir affaire à une femme élue, parce qu’ils savent qu’il y a moins de chances qu’elle puisse être corrompue ou autre et ils savent que quand la femme réussit à avoir la confiance de ses électeurs, elle fera de son mieux pour qu’elle puisse honorer ses responsabilités et ses engagements. Toutefois, au niveau des postes de responsabilités, il y a encore beaucoup de retard dans sens. Donc, il faut que cela passe par la loi et par une action législative, pour qu’on puisse progresser véritablement. Si on oblige les partis à ce qu’il y ait une parité politique, à ce moment-là on va réellement avancer, sinon ça va rester juste des propos affichés et des paroles en l’air.



Nouzha Skalli, présidente du Think-Tank AWAL et ancienne ministre du Développement social de la famille et de la solidarité

MAROC DIPLOMATIQUE : Est-ce que le renforcement de l’arsenal juridique s’impose pour faire avancer les choses en matière de parité ?

– Nouzha Skalli : Il n’y a pas que l’arsenal juridique qui doit être renforcé, mais il faut aussi de la volonté politique et ce qu’on constate malheureusement c’est qu’il y a une faible appropriation des valeurs de la Constitution par les acteurs politiques. On considère toujours que le pouvoir est par essence masculin et que ce qu’on «cède» aux femmes est perdu par les hommes. Toutes les discriminations ancestrales qui durent depuis des siècles à l’égard des femmes nécessitent qu’il y ait un mécanisme d’action affirmative en faveur des femmes.
Au départ, la participation dans la liste nationale était surtout accordée aux femmes qui étaient les plus dynamiques au sein des partis politiques, aujourd’hui, il y a des dérives parfois pour récompenser la docilité comme monnaie d’échange pour satisfaire les hommes candidats et je ne généralise pas. Il ne faut pas oublier que ce mécanisme est le fruit du combat des militantes pour les droits des femmes. Pour moi, le remède à cette question serait de faire un vote par liste préférentiel, pour que ce ne soit plus automatique, parce qu’il faut qu’on rétablisse le droit des citoyens(nes) à choisir ceux ou celles qui pourraient les représenter.

MD : Quel est le grand défi pour les prochaines élections?

– N.S : Combattre l’abstentionnisme, parce que nous sommes dans une situation dramatique, où nous avons 24 millions de Marocains et Marocaines en âge de voter, mais il n’y a que 16 millions qui sont inscrits sur les listes électorales, dont 7 millions seulement ont voté avec un million de votes blancs. Ce qui veut dire que seulement 6 millions de voix ont été prises en compte, soit 25% des citoyens qui peuvent voter. Le premier défi pour l’Etat et  les partis politiques, est comment gagner la confiance de ces 18 millions de citoyens et améliorer leur participation politique. D’ailleurs, dans le cadre du think tank que je dirige, nous avons demandé, sans succès, une audience au ministre l’Intérieur pour partager nos idées sur la représentation politique des femmes, mais aussi sur la lutte contre l’abstention électorale.

MD  :  Atteindre la parité, oui, mais comment?


– N.S : Il y a beaucoup de rapports internationaux qui ont mis l’accent sur le lien entre le développement dans nos pays arabes et la faible participation économique et politique des femmes, donc, la parité représente un investissement rentable pour le progrès et pour le développement humain.Il s’agit de mettre en œuvre la parité horizontale et verticale. L’essentiel pour moi est de changer de paradigmes, parce qu’on est fatiguées du mécanisme de la liste nationale, mais j’aurais aimé qu’on ouvre davantage notre imagination, pour avoir un chiffre de représentativité féminine qui va nous rapprocher de la parité. Nous hommes et femmes, nous partageons le monde, nous devons partager le pouvoir.


Amina Maelainine, députée PJD

 MAROC DIPLOMATIQUE : Concrètement, comment le Maroc pourrait-il atteindre la parité à l’heure où la plupart des rapports internationaux alertent sur le taux de participation politique des femmes ?

– Amina Maelainine : Je pense que nos efforts doivent être focalisés sur la lutte contre toute sorte de discrimination, qui régit l’absence de la femme que ce soit au niveau politique, social ou économique. Il faut aussi autonomiser les femmes pour qu’elles ne restent pas dépendantes des hommes. Pour le contexte national, nous avons tout ce qu’il faut pour faire avancer les choses dans ce sens et cette question n’a aucun rapport avec les idéologies, d’ailleurs la situation ne diffère pas d’un parti islamiste au progressiste, on ne peut pas dire que les freins sont d’ordre religieux, mais plutôt culturel.

MD : Que pensez-vous du mécanisme de la liste nationale ?


– A.M : C’est un mécanisme qui doit rester, pourvu qu’on ne recule pas, mais qui doit être démocratisé pour permettre à des femmes leaders de percer dans la politique. Maintenant, le grand effort doit être fait au sein des partis. Par ailleurs, il faut chercher d’autres mécanismes pour élargir la présence des femmes au niveau local, avec des listes régionales dans les circonscriptions locales.

 MD :Faire carrière politique pour une femme est toujours plus compliqué que pour un homme ?

– A.M : Bien sûr, jusqu’à aujourd’hui, les partis politiques continuent de rejeter les femmes indépendantes et fortes qui peuvent vraiment créer la différence au sein des partis politiques, mais préfèrent celles qui sont plus dociles. La réalité est que la vraie décision politique est toujours monopolisée par les hommes.

MD :Est-ce que cette réalité politique entrave la consécration du processus démocratique ?


– A.M : Effectivement, la question de la parité est d’ordre démocratique en premier lieu et on ne peut parler d’égalité dans un système politico-électoral qui n’est pas démocratique. Pour moi, il faut d’abord lutter pour l’égalité et la discrimination à l’égard des femmes, parce que c’est là où se trouve la source du problème. Il faut promouvoir l’égalité comme valeur et l’inculquer au niveau de l’éducation, une fois que ce principe est assimilé, les résultats de cette compréhension se traduiront sur la parité, qui n’est qu’une démonstration chiffrée de cette égalité. Ceci dit, la parité peut être concrétisée facilement si l’on renforce l’arsenal juridique, mais l’égalité est un combat plus profond et plus complexe.