Pascal Drouhaud, spécialiste des relations internationales : « Avec le conflit en Ukraine, la boîte de Pandore est ouverte »

Entretien réalisé par Farida Moha

Dans cette période de grandes incertitudes, de bouleversements et d’accélération de l’histoire, il y a nécessité de « regarder le monde en face » pour mieux l’analyser et le comprendre. Nécessité également de croiser les regards et points de vue des experts pour confronter les réflexions et mieux saisir les enjeux du présent et du futur dans leur complexité. C’est l’exercice que nous avons tenté de décliner avec un expert des relations internationales Pascal Drouhaud qui a sillonné le monde pendant plus de trois décennies.

A travers son cursus professionnel réalisé dans le public , au sein de l’Etat  en tant notamment que directeur des relation internationales et des affaires européennes de l’UMP et dans le privé  comme directeur à Alstom, à General Electric et à Bombardier , à travers ses ouvrages et son vécu en Amérique latine et en Afrique, à travers son engagement Pascal Drouhaud est à même de se prêter à cet exercice de décryptage   du monde.

Entretien

  • Maroc diplomatique : Dans vos ouvrages et articles vous avez développé, dites-vous, une approche singulière. Qu’est-ce à dire ?

Tout au long de ces 30 années professionnelles j‘ai pu développer un regard dans la structure public et dans le privé .Cette approche des relations internationales porte sur les problématiques de développement, sur la prolifération nucléaire et autres thématiques comme l’énergie, la gestion de la croissance urbaine, les transports, la gestion de l’eau, les déchets, la santé l’éducation, la fracture numérique ,la sécurité technologique ,les fractures économiques  qui sont au cœur d’un monde en évolution qui court le risque d’une fragmentation comme on l’a vu à travers la 77ème édition des Nations unies.

« Nous naviguons en mer agitée »

  • Une édition ouverte par le secrétaire général qui a fait un constat du monde très pessimiste. Nous naviguons dit-il « en mer agitée, la planète est en feu, la confiance s’effrite et notre monde est de plus en plus mal ». Vous partagez ce constat ?

Le constat nous le connaissons et nous le vivons : dérèglement climatique avec la sécheresse , avec les ouragans violents qui ont partout dans le monde des conséquences et qui obligent les gouvernements à trouver des moyens novateurs ,alternatifs pour une adaptation à ces bouleversements .Mr Guterres fait un autre constat en terme de durcissement et de retour des nationalismes .Les années du COVID ont été un accélérateur de ce repli sur les frontières nationales et le rejet de l’intégration régionale .Je l’ai constaté en Amérique latine qui a compté le plus de victimes soit 1,5 millions de morts .Avec la montée en puissance des problèmes d’identité et des tensions portée par une dimension sécuritaire et une importance de la « géographie » ,ce retour au nationalisme est devenu un fait mondial.

  • C’est une inflexion profonde que nous remarquons en Europe avec l’arrivée des partis de droite et d’extrême-droite. On assiste cependant à un autre mouvement en Amérique latine avec l’arrivée ou le retour de la gauche, comment analysez-vous ces inflexions ?

Chaque partie du monde a ses réalités qui expliquent les  mouvements auxquels  les pays doivent faire face. En Europe on constate en effet cette inflexion liée à la thématique de l’immigration, aux dysfonctionnements de l’intégration, au sentiment d’une injustice sociale  et fiscale. En Europe il y a aussi ce sentiment d’un détachement entre le rêve des fondateurs de l’Europe avec ce « plus jamais la guerre sur le sol européen » et cette dynamique économique de libre échange qui, à terme doit générer une structuration politique et la réalité que nous vivons.

La déconnection aujourd’hui, avec ces technostructures détachées des réalités du peuple,  explique ces évolutions politiques en Europe notamment en Suède , en Italie , en Hongrie… En Amérique latine, on observe un phénomène inverse avec une montée des attentes et besoins  et une détérioration des conditions de vie. Quelque 54% des emplois sont liés au secteur de l’informel et avec la crise du Covid-19 et un ralentissement général des échanges, on a assisté à une plongée dans la crise : sur les 600 millions d’habitants, plus de 200 millions vivent dans une extrême pauvreté. Dans ce continent de 33 pays d’une grande diversité, les fractures ont conduit à un mouvement de fond vers une ultra gauche nouvelle  qui n’est pas cette gauche démocrate chrétienne arrivée au pouvoir dans les années 80. Il y a une forme radicalisation, avec des responsables venus parfois des mouvements de guérilla comme c’est le cas de la Colombie, avec des schémas alternatifs pour inventer de nouveaux systèmes.

Retour aux nationalismes et émergence de nouveaux acteurs

  • Nous assistons également en Afrique à des transformations avec notamment des coups d’Etats en Afrique de l’Ouest ? quel regard portez-vous sur ce continent ?

Le défi majeur en Afrique c’est la croissance démographique .D’ici 2050 on s’attend à plus de 2 milliards d’habitants .C’est un doublement de la population avec une majorité de jeunes qui ont accès à l’information que procurent les moyens numériques , des jeunes qui veulent se former, travailler ,vivre tout simplement et se projeter dans l’avenir .Ce défi peut être saisi dans la peur mais aussi comme une chance et une possibilité d’opportunité de développement et de modernisation. Je suis personnellement frappé par l’évolution du Maroc ces 20 dernières années en termes d’infrastructures, le TGV, les TRAMS, les ports les aéroports les routes ..je vois les changements en infrastructures mais de plus en plus  en formation , en éducation grâce à une prise de conscience de l’importance du capital humain ouvert sur le monde .La chute du mur de Berlin et la disparition du système Est Ouest a bouleversé la place des pays avec l’émergence de nouveaux acteurs comme la Chine partenaire de l’Afrique qui s’est profondément transformée ces deux dernières décennies et de nouveaux acteurs régionaux comme la Turquie , le Maroc…

  • Une évolution qui a entrainé une refondation de la politique africaine de la France avec notamment le retrait des forces de Barkhane ?

La France s’est retiré du Mali et s’est repositionné avec ses partenaires africains. Dans la région du Sahel et du Sahara ,les plaques tectoniques bougent mais il faut se rappeler que les empires maliens au 14ieme siècle étaient de grands empires et qu’il existe une très grande diversité des cultures en Afrique , des centaines de langues et aujourd’hui une forte volonté d’exister dans le monde sans contrainte mais avec une conscience de l’interdépendance .Cette volonté est confrontée à cet appel aux nationalismes et à l’identité nationale que nous avons évoqué .Une boite de Pandore s’est ouverte et nous savons que les pouvoirs autoritaires se servent du prétexte nationaliste pour se légitimer et utiliser l’usage de la force .Nous sommes dans ce point de crête où l’histoire et revisité ,où le futur est incertain , dans ce temps particulier de tous les dangers et de tous les possibles du meilleur comme du pire  .

Malgré tout, la paix est toujours possible

  • C’est ce nous vivons actuellement dans notre région du Maghreb, un point de crête où les tensions se sont multipliés et avec le danger de l’éclatement d’une guerre entre la Maroc et l’Algérie dont l’ambition de ses généraux est de devenir la Prusse de la région du temps de l’empire allemand. Faute de diplomatie préventive, de relais et de canaux de négociation  puisqu’il y a rupture de relations diplomatiques, faute de médiation, la Paix tant espérée par les peuples de la région est-elle encore possible ?

La Paix est toujours possible. La volonté de paix nait avec l’exigence d’une recherche de paix, d’un besoin de trouver la paix pour survivre .Prenez l’exemple de la France et de l’Allemagne qui se sont détruits pendant deux siècles, deux guerres mondiales qui ont détruit les économies et qui sont aujourd’hui les piliers de l’UE. Maintenant il faut trouver les leviers sécuritaires et économiques qui répondent à des besoins de projection du pays dans le futur pour bâtir un socle commun. En Afrique, on assiste à des explosions sociales, à des changements de régime, à des coups d’Etat qui interrogent sur ce qui a conduit à cette réalité.

  • Le conflit en Ukraine est en train de rebattre les cartes dans notre région comme en Europe. C’est la boite de Pandore qui s’est ouverte ?

La guerre en Ukraine aux portes de l’Europe ,c’est le révélateur qui perturbe le monde et qui a des conséquences économiques .Je pense à l’alerte alimentaire lancé par le président Mack Sall , à l’augmentation des prix de l’énergie  qui provoquent de grandes souffrances au niveau des populations qui peuvent se retourner contre les gouvernements .L’Ukraine c’est aussi un point de danger car tout ce qui a fondé l’organisation internationale à travers la Charte des Nations Unies et ses fondamentaux de principe d’égalité des états membres ,de l’interdiction du recours à la force et à la menace ,au devoir d’assistance ,une charte rappelons-le qui a été négociée et signée par 193 pays , tout ceci est bafoué .

  • Les cartes sont rebattues dites-vous et cela touche notre région avec le conflit du Sahara. Des députés français, des sénateurs, des responsables de fondation comme la Fondation France Maroc pour la Paix et le développement durable demandent au gouvernement Français de sortir de l’ambiguïté comme l’a fait l’Espagne ou l’Allemagne. Comment réagissez-vous à cette demande ?

Ce que l’on constate avec l’Ukraine guerre d’intensité avec une menace de guerre nucléaire, c’est le retour de la menace de l’usage de la force. C’est le plus fort qui va tenter de résoudre ce qu’il considère être des éléments de puissance par l’usage de la force. La force est aujourd’hui sécuritaire et militaire avec un arrière fond nucléaire en Ukraine mais les tensions provoquées par cette guerre ont gagné l’Afrique du Nord, une région stratégique pour l’Europe .J’ai observé l’évolution de la position de l’Espagne et de l’Allemagne .La France a une position constante en faveur d’une solution politique juste durable mutuellement acceptable conformément aux résolutions des Nations unies .

Pour une diplomatie du soft Power

  • Ce sont des éléments de langage qui ne correspondent pas à la connaissance des réalités historiques du dossier parfaitement connu par l’ancien colonisateur.

J’ai entendu le message de Sa Majesté qui a rappelé que le positionnement international du Maroc se faisait à travers le prisme du Sahara. C’est une position claire et aujourd’hui pour exister en international, il faut faire valoir ses positions. Pour exister dans le monde incertain dans lequel nous entrons, il faut rappeler clairement ses positions et de ployer ensuite une diplomatie de soft power pour sensibiliser la communauté internationale sur le bien-fondé de ses positions. Le Maroc répond à des besoins dans le monde en terme par exemple de tolérance religieuse, de réponse aux besoins de pays africains comme le logement, la formation, les services de banque. Ce sont des éléments de rayonnement, d’influence,  des éléments force qui dénote de la qualité d’un pays.  Ce sont autant d’instruments et d’initiatives qui rappellent ce qu’est ce pays.

Dans ce sens l’Amérique Latine est un enjeu majeur, un terrain d’influence pour le Maroc qui a beaucoup d’amis dans cette région du monde. En témoigne la visite du vice-président du Salvador Felix Ulloa qui viendra en visite au Maroc le 14 novembre. Rabat est jumelé avec San Salvador, capitale d’un pays qui essaie de se rénovera en ouvrant de nouveaux champs de coopération comme le sport en créant le Surf city. C’est la ville du surf et au Maroc la ville de Dakhla a la même volonté et ambition. On peut donc par le sport rapprocher les deux villes pour devenir des hubs mondiaux .Le surf rappelons-le ce n’est pas seulement le sport, c’est une vision du monde, c’est une économie. une sensibilité à l’environnement qui draine des projets..Ce qui est important aujourd’hui c’est de créer des éléments de convergence pour arriver à un objectif final .Le Maroc a des instruments et des leviers de rayonnement qui répondent à une  volonté de renvoyer une image dynamique moderne en tenant compte de cet enjeu majeur, le dérèglement climatique. Dans ce sens il faut faire et le faire savoir…

Au niveau diplomatique, j’ai suivi le positionnement du royaume et le renforcement des liens à la faveur des accords d’Abraham avec Israël et les Etats Unis. Ce sont des liens fondateurs que l’on retrouve aujourd’hui et le positionnement du Maroc est intelligent. Il permet un renforcement avec les Etats Unis confirmé par le président Joe Biden et un positionnement qui tient compte de la géographie. A chaque passage en avions je fais un point d’honneur à regarder le Detroit de Gibraltar. Ce sont 12 kilomètres qui séparent les deux rives de la Méditerranée. Ce détroit est la meilleure incarnation de ce croisement des liens pour lequel nous devons travailler. Les temps d’aujourd’hui sont difficiles, ce sont des temps des rapports de force, de tension  avec un arrière fond des bruits des canons. Pour autant et tout en maintenant nos positions, il y a une place pour éviter le pire. Pour cela il devrait y avoir dans le contexte régional un médiateur de paix afin d’éviter la confrontation.

  • La France pourrait-elle jouer ce rôle ?

La France avec l’Espagne. Chacun peut jouer en fonction de ses intérêts tout en les intégrant dans une approche à long terme. L’Afrique acquiert les outils d’une nouvelle indépendance, c’est-à-dire d’une prise de conscience de son positionnement, de ses forces et faiblesses. Il faut donc trouver un point d’équilibre qui nécessite une conscience des complémentarités qui se renforcent dans les voies de la coopération. Le Maroc, pays universaliste est ouvert sur le monde, qui  sait projeter par sa culture et ses initiatives dans les problématiques de développement, une certaine vision du monde. Soyons pionniers dans la recherche des fondamentaux qui seront ceux du monde que nous sommes en train d’édifier. Pour cela il nous faut trouver le point d’équilibre entre les outils de puissance du nationalisme et cette conscience de l’exigence de coopération.

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