Pour en finir avec le laisser-aller industriel…

boufous rachid
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Par Rachid BOUFOUS

Le drame de l’usine de Tanger où 28 personnes ont trouvé la mort suite à l’inondation des sous-sols d’un «atelier clandestin», qui se trouvait pourtant au vu et au su de tous, dans un quartier résidentiel depuis une vingtaine d’années, nous interpelle à plus d’un titre. La justice dira son dernier mot dans cette ténébreuse affaire et déterminera les responsabilités des personnes ayant failli à leurs missions.

Mais au-delà de cela, ce drame démontre tout d’abord le laisser-aller et le laxisme des diverses autorités de contrôle, principalement celles du Travail et de l’industrie.

Au nom de la paix sociale, face à une grave crise économique et à un chômage stratosphérique, on a pris l’habitude de fermer les yeux sur les pratiques de pseudo entrepreneurs, véritables «Thenardiers» des temps modernes, qui sucent le sang des travailleurs jusqu’à la moelle et qui enferment des centaines d’ouvrières, sans droits, dans des ateliers sans normes de sécurité ou d’hygiène.

Des ateliers comme ceux de Tanger pullulent au milieu des quartiers d’habitation, dans toutes les agglomérations urbaines ou mêmes rurales du pays. Des milliers de personnes sont devenues, malgré elles, des esclaves à tisser du fil, à coudre du jean ou à tanner du cuir, durant de très longues heures, du matin au soir pour des salaires de misère et pour le compte de sous-traitants véreux qui prennent les «petites séries» auprès de grands industriels, qui n’arrivent pas à honorer les commandes de donneurs d’ordre, souvent étrangers.


La faute première est celle des industriels locaux, grands ou petits, qui se jettent à corps perdus, pour exécuter des commandes faramineuses, dont il savent pertinemment qu’ils ne possèdent pas les capacités industrielles pour les honorer, aveuglés qu’ils sont par une cupidité hors norme, quitte à piétiner les droits les plus élémentaires de travailleurs nécessiteux qui ne connaissent pas leurs droits et qui sont souvent peu qualifiés.

En second lieu, la responsabilité est celle, plus importante car morale, du donneur d’ordre étranger, qui connaît parfaitement le marché local et ses turpitudes, mais qui n’hésite pas une seconde à s’adresser à ces industriels locaux, car il a la garantie d’un prix de confection très bas et d’une proximité avantageuse par rapport à ses boutiques européennes, où il doit assurer un réassort régulier, chaque semaine.

Certains diront que si on fait la fine bouche et qu’on ne prend pas ces commandes, le donneur d’ordre étranger ira en Turquie, en Éthiopie, à Madagascar, au Sri-Lanka ou au Vietnam pour les exécuter, dans des conditions encore pires que celles d’ici. Ils ajouteront, à juste titre, que nous avons tant besoin de ces boulots, pour nos chômeuses et chômeurs qui se comptent pas millions, exclus de tout, sans autre espoir que de trimer au fond de ces ateliers clandestins ou de tenter les requins au large du Détroit de Gibraltar…

Selon des donnés parues dans le journal le monde en date du 08 février sur cette affaire « L’économie informelle représentait au total plus de 20 % du PIB du Maroc hors secteur primaire en 2014, soit environ 170 milliards de dirhams (environ 15 milliards d’euros), le textile générant 11 % de ce volume, selon l’étude de la CGEM. Plus de la moitié (54 %) de la production du secteur « textile et cuir » du Maroc provient d’unités « informelles », incluant des structures de production « ne répondant pas aux normes légales », selon une étude publiée en 2018 par la Confédération patronale marocaine (CGEM)


Le terreau est donc fertile pour qu’une forme de capitalisme sauvage, qui profite de la détresse et de la précarité de dizaines de milliers des gens puisse s’épanouir en toute quiétude. Ainsi ces industriels étrangers sont très peu regardant sur les conditions de travail, du moment que chaque vendredi soir les camions tir peuvent prendre la route vers le port le plus proche, remplis à ras bord de marchandises en tous genres.

À ce titre « environ 2.000 décès sont liés chaque année à des accidents de travail, selon des données présentées lors d’une récente table ronde sur la sécurité au travail organisée par le Conseil économique, social et environnemental du Maroc (CESE)», dixit le journal le Monde.

Il est donc temps pour qu’au-delà du procès en justice qui découlera de cette affaire de Tanger, on puisse faire celui de ce capitalisme sauvage, qui mine notre économie, tout en emportant des vies humaines qui n’étaient là que pour subvenir à leur propre survie.

C’est cette philosophie entrepreneuriale d’un autre âge, basée sur la fameuse «hamza», le gain rapide, réalisé au noir, cupide, vorace et inhumain, qu’il y’a lieu de combattre sévèrement aujourd’hui.


Au-delà de la colère, légitime, de tout un chacun contre ces pratiques d’un autre âge, la solution qui consisterait à fermer tous ces ateliers, n’en est pas une, car elle ne ferait que jeter à la rue, des centaines de milliers de gens qui demeurent la seule source de revenus pour leurs nombreuses familles.

Non, la solution, la vraie, nécessite une grande dose de courage politique et économique et consisterait à ramener tous ce secteur informel vers la norme et la légalité, de gré ou de force.

Sans vouloir absoudre aucun de ces entrepreneurs de leurs responsabilités envers leurs employés éhontement exploités, il n’en demeure pas moins que ce que nous vivons aujourd’hui dans les pme-pmi au Maroc est à l’image de ce que vécurent plusieurs pays européens comme l’Italie, le Portugal ou l’Espagne dans les années 50 et 60. Même précarité de l’emploi, mêmes servitudes, même désespoir des travailleurs. Mais les gouvernements de ces pays ont compris, un jour, que leur richesse résidait dans la promotion et l’aide apportées à ces milliers de petites entreprises, qui petit à petit, ont quitté l’illégalité et l’informel pour migrer vers l’entreprise structurée, respectueuse des droits des travailleurs. Il faut dire que les syndicats, souvent de gauche, y ont été pour beaucoup dans ce virage social des entreprises.

Ainsi l’Italie doit sa prospérité actuelle à ces dizaines de milliers de petites entreprises du nord du pays, qui se sont spécialisées, avec le temps, dans tous les domaines, devenant le premier atelier de l’Europe, bien avant l’éclosion de la Chine, de la Turquie ou de la récente Roumanie. Hier petites entreprises de sous traitance, souvent clandestines, ces entreprises sont connues et reconnues aujourd’hui pour une production de qualité, tirant ainsi vers la prospérité, toute la péninsule italienne.


Face à une situation dramatique comme celle qui vient de se dérouler à Tanger, nous devons avoir le courage de nous regarder en face et de se dire les vérités, bonnes ou mauvaises qui s’imposent d’elles-mêmes. L’essentiel encore une fois n’étant pas de mettre du baume sur une blessure profonde, celle de la pauvreté, de la précarité et de la misère, mais de réellement trouver le remède juste et efficace à cette fâcheuse situation.

Le temps est peut-être arrivé de changer les choses. Pas dans le sens de l’analyse et du diagnostic, sport national, mais dans celui du « comment faire » pour une intégration, en douceur ou à marche forcée, de ces milliers d’industriels, dans les normes universelles du travail et de la légalité. Et ce n’est pas en fermant les ateliers clandestins, que l’informel va disparaître ou que ce drame ne va plus se reproduire un jour.

Il faut se pencher sérieusement sur les entraves à la formidable dynamique économique que connaît notre pays depuis une trentaine d’années.

Nous possédons un extraordinaire capital humain, fait de travailleurs, d’ingénieurs et d’entrepreneurs, mais nous avons, hélas, très peu de zones industrielles. Pourquoi ? Alors que ce n’est pas le terrain mobilisable qui manque, ni la force publique pour l’aménager et le mettre à prix très abordable ou en location à destination des créateurs d’entreprises et des entrepreneurs.


Des milliers d’hectares mobilisables existent en périphérie des grandes villes et même à l’intérieur du pays, qui ne demandent et qu’à être viabilisés et mis à la disposition des entreprises.

La politique industrielle actuelle favorise en grande partie les entreprises étrangères, synonyme d’image de marque à l’international et d’attractivité du « produit Maroc ». C’est très bien d’avoir de grands groupes qui opèrent dans notre pays, comme Renault, Peugeot-Citroen, Boeing, Bombardier et consorts. C’est une marque de confiance indéniable de ces groupes envers notre pays, mais combien de personnes ils emploient, comparativement aux dizaines de milliers d’entreprises locales, grandes ou petites, qui elles, devraient être prioritaires dans les mesures d’accompagnement du gouvernement. Quand allons-nous réaliser une zone industrielle de 1000 ou 2000 hectares exclusivement dédiée aux entreprises marocaines ?

J’ai toujours pensé que dans le cadre de l’aménagement du territoire, il était nécessaire d’établir des clusters industriels à travers le pays, en donnant des vocations à chaque territoire, à travers le royaume, même parmi les plus éloignés de la côte maritime.

Nous avançons souvent de mauvais arguments pour ne pas favoriser ces installations industrielles dans le pays profond, dans le Tafilalet, le Draa, l’Oriental ou le Sud, pour des questions d’éloignement, ce qui est, on ne peut plus faux; le Maroc demeurant globalement plus proche de l’Europe que tous les autres pays émetteurs de sous-traitances, dans tous les domaines. L’effort consenti par L’Etat depuis vingt ans en matière d’infrastructures autoroutières, portuaires, aéroportuaires ou ferroviaire a été gigantesque. Sauf que tout ce bel édifice n’est pas correctement rationalisé, ni mis intelligemment en œuvre pour servir les entreprises locales, hormis deux ou trois secteurs phares comme l’automobile, l’agriculture ou les phosphates.


Or de formidables potentialités, sous exploitées existent dans toutes les régions, qui, faute d’une prise en charge réelle, continuent à émettre des dizaines de milliers de bras, dans un long et insoutenable mouvement migratoire vers les zones littorales, qui offrent de l’emploi, souvent dans les conditions que nous dénonçons aujourd’hui.

Il est donc temps d’établir un schéma directeur industriel et de commerce pour l’ensemble du pays, avec une mise en œuvre rapide de zones industrielles régionales de 2eme et 3ème catégories. On ne peut plus tolérer ou autoriser des implantations industrielles, toujours dans les mêmes endroits, les mêmes villes, les mêmes régions. Le terrain industriel doit être aménagé et donné gratuitement à l’entrepreneur, clandestin ou légal, selon un délai de valorisation strict et court, et celui qui ne réalise par son projet dans le délai imparti est remplacé par un autre. Un fonds d’accompagnement des petites et moyennes entreprises locales doit être activé pour permettre cet accompagnement. Aujourd’hui, la multitude des intervenants : CRI, AMDI, ministères concernés, délégataires de services, sans parler de l’hydre des organismes en charge des autorisations de construire, décourage plus d’un investisseur. C’est dans la fluidité de ces circuits et la suppression des entraves à la bonne marche de l’entreprise où nous serons attendus dans les prochaines années. Le «Doing Business» c’est ça, et non des scores réalisés dans les délais d’instruction des dossiers d’investissement…

La force d’un pays réside dans ses bras, mais aussi dans l’intelligence qu’il met pour que l’effort de ces bras ne demeure pas vain, ni utilisé à mauvais escient.

Que la douloureuse affaire de Tanger nous serve de leçon pour contraindre, sans restreindre, le champ de l’entreprise et des entrepreneurs au Maroc. La dynamique économique est là et l’entreprise marocaine a démontré par le passé sa capacité à relever des défis inouïs dans tous les domaines. Mais cette entreprise ne peut réussir que si celles et ceux qui font sa richesse, à savoir les travailleurs, hommes et femmes, sont garantis dans leurs droits et justement rémunérés.


L’économie de Papa, a vécu. Les bricolages d’antan et les libertés prises avec le droit du travail et les conditions de son exercice, doivent disparaître.

Le Maroc de demain ne doit plus accepter le laisser-aller industriel pour des raisons de paix sociale, car à trop fermer les yeux, on finit par ne plus avancer…