Quand la pandémie met la culture en sourdine

Si l’industrie de la musique est déjà exsangue, la situation pourrait encore empirer avec la crise Covid-19. L’annulation d’évènements tels que les concerts ou les festivals se multiplient à l’heure où la persistance des mesures restrictives et l’évolution de la situation épidémiologique laissent tout un secteur dans le flou. Se dirige-t-on vers une année blanche pour l’industrie musicale au Maroc ?

On n’est pas sans savoir que la culture est l’un des premiers secteurs à être mis complètement à l’arrêt, aujourd’hui il est le dernier à être relancé, mais cet arrêt sur image qui dure depuis plus de 6 mois n’est pas sans conséquence sur ce secteur. Les chiffres de la Fédération des Industries Culturelles et Créatives (FICC) n’augurent rien de bon pour le monde de la culture. Ils ne sont pas moins de 100.000 emplois de l’industrie culturelle au Maroc menacés par cette crise sanitaire. Alors que 1.100 entreprises ont accusé 70% de baisse de leur chiffre d’affaires en moyenne. Le secteur aurait perdu 2 milliards de dirhams. Il est indéniable aujourd’hui que la pandémie a mis à genou l’industrie culturelle au Maroc, laissant de nombreux métiers sur le carreau.

S’ajoute à cela, l’annulation en masse de la quasi-totalité des rendez-vous culturels du printemps dernier, sans date ultérieure, ou du moins jusqu’à l’année prochaine pour certains. Depuis le début de la crise sanitaire, les festivaliers se sont succédé pour annoncer le report, et éventuellement l’annulation, des grands rendez-vous culturels de l’année, à l’instar de Jazzablanca, Tanjazz, l’Boulevard, le Festival Gnaoua, le Festival Mawazine et la liste est longue. Et même si le désir de maintenir ces éditions, ne serait-ce qu’à travers une nouvelle version, plus light, tenait beaucoup à cœur des organisateurs, la réalité les a rattrapés et ces derniers ont tranché, après des moments d’attente et d’espérance, en optant pour l’annulation pure et simple. Ces évènements ne pourront même pas avoir lieu en 2021 si les mesures sanitaires actuelles sont toujours en vigueur et si l’industrie ne s’adapte pas au contexte de la pandémie, à l’instar des autres secteurs. Ainsi, si toutes ces prestations prévues n’ont pas lieu, les artistes, les producteurs de spectacles et les salles devront affronter d’énormes pertes financières.

L’industrie culturelle dans l’impasse

Brahim El Mazned « Le secteur est de nature précaire et cette crise a davantage enfoncé le clou. De nombreux artistes ont du mal même à payer leur loyer, certains s’appuient sur leurs proches et leurs familles pour pouvoir subvenir à leurs besoins, d’autres ont fini par changer de vocation, faute de moyens »

En effet, Brahim El Mazned, fondateur de Visa For Music confirme la gravité de la situation et dresse un tableau sombre de l’état de l’industrie culturelle et artistique au Maroc. « Le secteur est de nature précaire et cette crise a davantage enfoncé le clou. De nombreux artistes ont du mal même à payer leur loyer, certains s’appuient sur leurs proches et leurs familles pour pouvoir subvenir à leurs besoins, d’autres ont fini par changer de vocation, faute de moyens », alerte-t-il. D’ailleurs, de nombreuses associations culturelles ont été contraintes de cesser leurs activités. C’est le cas également pour les professionnels indépendants, les artistes et les techniciens qui représentent la pierre angulaire de l’industrie culturelle dans le Royaume. En l’absence d’une stratégie nationale, le problème risque de perdurer même après la fin de la pandémie.

Dans ce sillage, cet acteur culturel aux multiples casquettes appelle à une piste de relance, à l’instar de nombreux pays voisins comme l’Espagne, l’Italie, la Tunisie, qui ont déjà lancé une dynamique de reprise. « On ne peut pas continuer à attendre la fin de cette crise qui semble encore perdurer pour quelque temps, si on n’a pas de perspective de reprise, il va falloir trouver des solutions, sinon ça va devenir désastreux pour de nombreux acteurs du domaine », soulève-t-il, notant que puisqu’un certain nombre de lieux ont ouvert, notamment, les restaurants et les hôtels, cela veut dire qu’il y a moyen de trouver une formule qui respecte les mesures sanitaires, pour une relance crescendo, qui permettra aux artistes et au public de se retrouver prochainement. Cependant, cette « absence de visibilité » est ce qui rend la situation plus difficile, selon Moulay Ahmed Alami fondateur de Jazzablanca, d’où l’importance d’avoir un calendrier prévoyant une reprise à une date précise, pour pouvoir redémarrer la machine culturelle. « Certes, on a eu droit à l’accompagnement des banques via des crédits relance, mais ceux-ci supposent qu’il y a une relance, sauf que là, on va se retrouver non seulement en difficulté pour cette année, mais endettés pour les années suivantes », explique-t-il.

Moulay Ahmed Alami « Certes, on a eu droit à l’accompagnement des banques via des crédits relance, mais ceux-ci supposent qu’il y a une relance, sauf que là, on va se retrouver non seulement en difficulté pour cette année, mais endettés pour les années suivantes »

De son côté le département de la Culture, dont le ministre, Othman El Ferdaous est à la fois à la tête de nombreux portefeuilles, n’a pas tardé à annoncer une batterie d’aides au secteur, en juin dernier, afin de redresser la barre face à l’arrêt brutal de toutes les activités culturelles. Parmi les mesures annoncées, rappelons-le, la distribution anticipée par le Bureau marocain des droits d’auteur (BMDA) des répartitions en instance pour l’année 2020 d’une enveloppe de 35 millions de dirhams. S’y ajoute le versement des droits d’auteur dus en 2019 pour copie privée de plusieurs catégories d’auteurs et créateurs. Pour l’instant, les artistes et créateurs adhérents au Bureau BMDA ont pu avoir un revenu de quoi passer cette période difficile, mais, malheureusement, tous les artistes ne sont pas adhérents à ce bureau. Sans oublier les autres métiers qui découlent du domaine culturel et qui sont au cœur des festivals, des spectacles et de l’évènementiel, notamment, la sonorisation, l’éclairage, les structures, les décors, la régie, etc. La liste des métiers durement éprouvés par la crise sanitaire est tellement longue.

Pour le promoteur de Jazzablanca, qui a repris les rênes de Tanjazz cette année, les problèmes du monde culturel sont de longue date, cette crise n’a fait que mettre à nu tous les défauts et le manque d’accompagnement que connait ledit secteur. « À ce jour, les métiers de la culture ne sont pas reconnus en tant que tels, à part les artistes, donc, il faut protéger d’abord ces gens, qui vont nous permettre de reprendre, avant qu’ils se tournent vers de nouveaux métiers ». Ces actions d’aide indirecte, que le ministère de la Culture a proposées, à travers des appels à projets, représentent déjà un premier pas, selon Moulay Ahmed Alami, mais celles-ci restent tellement modestes. Pour lui, « Si un gouvernement interdit à tout un corps de métier de travailler, sans apport financier structurel à lui apporter pour pouvoir reprendre, cela veut dire qu’il ne lui consacre aucun intérêt », tranche le président de l’agence Seven Pm. Pour étayer ses propos, il évoque la faiblesse des budgets attribués au département de la culture et qu’il qualifie de « ridicule » face à l’ampleur de la crise. « Mais, là on est obligés d’avoir le soutien de l’État pour pouvoir revivre et ne pas perdre tout ce qu’on a construit, ces deux dernières décennies depuis l’accession du Roi Mohammed VI au trône », dit-il sur une note amère.

Issam Kamal « Aucun des gouvernements qui se sont succédé au fil des années ne s’est intéressé à la culture comme un levier de développement social et une activité économique à part entière qui peut devenir très rentable rapidement et facilement si on opte pour la bonne politique »

Un constat que partage l’artiste Issam Kamal, Président du syndicat des auteurs et compositeurs indépendants marocains, qui pointe l’absence d’une politique sociale en faveur des acteurs du monde culturel, notamment, l’absence d’une couverture sociale et du droit à la retraite. « Aucun des gouvernements qui se sont succédé au fil des années ne s’est intéressé à la culture comme un levier de développement social et une activité économique à part entière qui peut devenir très rentable rapidement et facilement si on opte pour la bonne politique », fait-il savoir. À les entendre, on comprend que la culture au Maroc est un peu la cinquième roue du carrosse. En revanche, le compositeur-interprète marocain Issam Kamal appelle à l’intervention de l’État, comme solution ultime en l’absence d’une relation produit-client, entre les artistes et leur public. Concrètement, dans une logique marchande, les artistes n’arrivent pas à vendre leurs produits, mais vendent des produits dérivés, comme les concerts. D’ailleurs, c’est pour cette raison que le live est devenu « le nerf de guerre des artistes ». « Notre problème est que le modèle est faussé, celui qui paie les cachets des artistes n’est pas le public, mais plutôt les sponsors et c’est malheureux parce que, quelles que soient l’authenticité et la profondeur de la création artistique, elle est invendable directement au public au Maroc », explique notre source. Et d’ajouter : « Déjà, on ne parle plus d’industrie depuis 20 ans, parce que les sociétés de productions, les labels, les éditeurs de musique ont fermé le rideau et déposé le bilan, à cause du piratage et l’avènement d’internet, parce qu’on retrouve toutes nos créations téléchargeables partout gratuitement ».

Repenser la culture

C’est clair que la volonté est la même de créer et jouer, tout en prenant toutes les précautions indispensables pour rassurer et continuer à exister. Maintenant, que proposent les professionnels pour faire avancer le secteur ? Une correspondance, signée par plusieurs syndicats artistiques, a été adressée au ministère de tutelle pour appeler à la reprise. Toutefois, notre source s’est montrée dubitative quant à la réponse du département de la Culture, du moment que ce n’est pas une décision unilatérale, mais qui engage d’autres départements aussi, comme la Santé et l’Intérieur. Et puis, l’absence d’un débat sociétal autour de la reprise de l’artistique est la preuve vivante de la place de la culture dans le capital social, alors que c’est au moment de la crise, qu’on a besoin le plus de l’art pour instaurer un éveil culturel chez la jeunesse marocaine.

Pour sa part, l’association marocaine des entrepreneurs du spectacle vivant, présidée par Brahim El Mazned, a élaboré un plan de relance et sauvegarde du système culturelle, ainsi qu’un plan de restructuration pour les années à venir. Parmi les mesures que ces professionnels proposent, la défiscalisation des entreprises, parce que sans financement, les projets culturels n’auraient pas lieu, en l’absence des recettes qui alimentent le fonds national d’aide à la culture (FNAC), puisque tous les lieux culturels sont fermés. Une autre mesure proposée, celle de créer un mécanisme de subvention de la culture entre acteurs privés et publics. « Les régions ont un rôle majeur dans l’animation du territoire et son attractivité et aujourd’hui les villes sont plutôt aux abonnés absents, tout repose sur le ministère de la Culture, alors qu’elles ont des budgets dédiés à cela et des infrastructures », souligne Moulay Ahmed Alami. Dans le même registre, Brahim El Mazned plaide pour une sorte de « new deal » dans le monde de la culture, pour créer une dynamique à la fois économique et culturelle autour des arts et des industries créatives et sortir ce secteur de l’informel.

Le digital, nouvelle piste ?

Faouzi Skali Il faudrait maintenir la dynamique culturelle coûte que coûte, celle-ci représente l’âme de la société

Mais si beaucoup ont préféré reporter sine die les manifestations qu’ils organisent, certains tiennent tête et tentent de nouvelles approchent. C’est le cas de Faouzi Skali, président du Festival de Fès de la culture soufie, qui a fait le choix de maintenir l’organisation de la 13e édition, en octobre prochain. Pour cela, il prévoit une plateforme digitale « Sufi Heritage » où le festival se déroulera sous l’intitulé « L’art de la transmission ». Face à cette situation que nous vivons actuellement, Faouzi Skali, par ailleurs écrivain et anthropologue, estime que la culture, la pensée et l’art sont les meilleures ressources dont on peut disposer. « Il faudrait maintenir la dynamique culturelle coûte que coûte, celle-ci représente l’âme de la société, il y a intérêt à ce qu’on puisse répondre à la crise par la culture, la pensée et la créativité. C’est souvent en situation de crise que nous sommes le plus productif et le plus créatif », nous dit-il, en assurant que digital peut être un moyen extraordinaire au service de l’art, la culture et de la pensée, même s’il n’a pas le même effet qu’un spectacle en présentiel, mais c’est quand beaucoup mieux que de rester les bras croisés. « Pendant le confinement, on a découvert l’interaction directe en ligne, notamment, via les visioconférences. On a vu par exemple les orchestres symphoniques se constituer en ligne, chacun de chez lui et jouaient ensembles, ce sont peut-être les prémices de ce qui est possible de faire en ligne », rappelle Faouzi Skali. Alors que Moulay Ahmed Alami pense que l’art vivant, comme son nom l’indique, implique à ce que les gens se rencontrent et échangent. Pour lui, « les vibrations du live n’auront jamais le même impact que les vibrations à travers un écran ». Malgré son importance dans l’industrie culturelle, le digital a ses limites, l’émotion provoquée devant un public n’est pas la même que quand on est devant son ordinateur.

Face à la persistance de la pandémie, les professionnels du monde musical et les festivaliers vont devoir se réinventer et penser un nouveau modèle économique pour sauver leurs manifestations. Ils devront enfin assurer des conditions sanitaires plus strictes, donc plus coûteuses, mais l’évolution de la situation sanitaire rend les grands rassemblements de plus en plus incertains. Ainsi, la réponse du gouvernement sera attendue et devrait apporter une solution à la tenue ou pas des festivals pour le restant de l’année en cours.

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