Quatre priorités pour répondre à la crise des prix alimentaires

Par MARI ELKA PANGESTU

Alors que la guerre dévastatrice qui fait rage en Ukraine cause des souffrances indicibles, ses répercussions s’étendent bien au-delà de ses frontières, dans un monde qui sort à peine d’une pandémie aux conséquences particulièrement sévères pour les pays en développement. Le spectre d’une crise des prix alimentaires, liée au manque de disponibilité et au renchérissement du blé et d’autres denrées essentielles, figure au premier plan des préoccupations. 

Il ne faut pas minimiser l’impact de la guerre sur des systèmes alimentaires déjà fragilisés par deux années de perturbations imputables à la COVID-19, des événements météorologiques extrêmes, des dévaluations monétaires et des contraintes budgétaires de plus en plus pesantes. La guerre a entraîné une hausse significative des cours du blé, dont l’Ukraine et la Russie assurent à elles seules plus d’un quart des ventes annuelles dans le monde.  Il en va de même pour d’autres produits de base agricoles exportés par les deux pays : l’orge, le maïs, les huiles alimentaires, etc. Les prix alimentaires mondiaux et nationaux étaient déjà proches de leurs niveaux records avant même la guerre en Ukraine. Aujourd’hui, alors que ce conflit conduit également à une forte augmentation des prix des engrais, l’incertitude plane sur les prochaines récoltes.

« Notre capacité à gérer la volatilité des prix alimentaires et à surmonter cette nouvelle crise dépendra des politiques qui seront mises en œuvre au niveau national et de la coopération mondiale. »

Aussi inquiétants que soient ces constats, il ne faut pas céder à la panique. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les stocks mondiaux de riz, de blé et de maïs — les trois principaux aliments de base dans le monde — sont encore historiquement élevés. Pour le produit le plus touché par la guerre, à savoir le blé, les stocks restent bien au-dessus des niveaux atteints pendant la crise des prix alimentaires de 2007-2008. Les estimations indiquent par ailleurs que les trois quarts environ des exportations de blé russes et ukrainiennes avaient déjà été livrées avant le début du conflit.

Notre capacité à gérer la volatilité des prix alimentaires et à surmonter cette nouvelle crise dépendra des politiques qui seront mises en œuvre au niveau national et de la coopération mondiale.  Hélas, cette crise alimentaire n’est pas la première.

Elle m’évoque les enseignements que nous avions tirés lors de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, provoquée à l’origine par la sécheresse et la flambée des cours pétroliers. Les grands pays producteurs de denrées alimentaires avaient alors restreint leurs exportations dans le but de préserver l’approvisionnement national, ce qui avait exacerbé les hausses de prix et aggravé la malnutrition, en particulier chez les enfants (a).

Nous ne devons pas commettre la même erreur. De fait, au début de la pandémie de COVID-19, les pays ont maintenu la circulation des produits alimentaires alors même que les confinements affectaient les ports, le fret et la mobilité de la main-d’œuvre. Cette démarche de coopération a permis de limiter les perturbations des chaînes d’approvisionnement alimentaire mondiales et d’éviter que la situation ne s’aggrave encore davantage, et ce au profit de tous les pays.

→ Lire aussi : L’inflation risque de faire des ravages dans la population pauvre mondiale

Nous devons nous inspirer de cette expérience et trouver un juste équilibre entre la réponse immédiate à la crise et les efforts de longue haleine et difficiles à mener pour construire un système alimentaire plus résilient qui protège les populations contre les chocs. Il existe à mon sens quatre axes d’action prioritaires pour les pays et la communauté internationale. 

Premièrement, maintenir les échanges de produits alimentaires. Forts de leur expérience, les pays et les organisations internationales doivent à nouveau rester unis dans leur engagement à assurer la libre circulation des denrées alimentaires. Le G7 a appelé tous les pays à maintenir leurs marchés alimentaires et agricoles ouverts et à éviter toute restriction injustifiée de leurs exportations.

Deuxièmement, soutenir les consommateurs et les ménages vulnérables grâce à des filets sociaux. Les pays doivent impérativement maintenir ou étendre les programmes de protection sociale qui amortissent le choc de la crise pour les consommateurs. Outre la question de la disponibilité de nourriture, le problème de l’accessibilité financière des denrées alimentaires se pose de manière particulièrement aiguë dans les pays à revenu faible et intermédiaire , où les populations consacrent généralement une part plus importante de leurs revenus à ces dépenses que dans les pays à revenu élevé. Un grand nombre de ménages avaient déjà réduit leurs dépenses avant la guerre en raison de la baisse de leurs revenus et de la hausse des prix alimentaires. Dans un contexte où les ressources sont limitées, les pouvoirs publics devraient apporter un soutien prioritaire aux ménages les plus vulnérables.

Troisièmement, soutenir les agriculteurs. Bien que les stocks alimentaires mondiaux soient suffisants à l’heure actuelle, nous devons protéger les prochaines récoltes en aidant les agriculteurs à faire face à une envolée du prix des intrants, et notamment des engrais (a), ainsi qu’à une offre réduite. L’élimination des obstacles au commerce des intrants, l’utilisation plus efficace des fertilisants et la réorientation des politiques et dépenses publiques en soutien aux agriculteurs sont autant de mesures qui pourraient contribuer à préserver la production alimentaire dans les six mois qui viennent.  Il est également temps d’investir davantage dans la recherche et développement sur les engrais : le développement des innovations scientifiques (a) et le recours à des biofertilisants, moins dépendants des combustibles fossiles que des engrais synthétiques, permettraient aux agriculteurs de disposer d’un plus grand nombre de solutions durables.

Ce qui m’amène à mon quatrième point, qui est aussi le plus important : tout en répondant aux besoins immédiats, nous devons nous efforcer de transformer les systèmes alimentaires afin qu’ils puissent devenir plus résilients  et assurer une sécurité alimentaire et nutritionnelle durable. Avant même la guerre en Ukraine, de multiples crises avaient contribué à affaiblir ces systèmes. De nombreux pays connaissaient une hausse de l’insécurité alimentaire aiguë, sous l’effet conjugué de chocs économiques, de conflits, d’une sécheresse historique en Afrique de l’Est et d’une infestation acridienne d’une ampleur exceptionnelle.

La Banque mondiale s’est mobilisée pour aider les pays à renforcer leur sécurité alimentaire  : son aide dans ce domaine, principalement axée sur l’agriculture et les mesures de protection sociale, a atteint environ 17 milliards de dollars par an au cours des deux dernières années, contre une moyenne annuelle de 12 milliards au cours des trois années précédentes. Nous avons également aidé les pays à répondre plus rapidement aux premières manifestations des crises alimentaires, notamment en mobilisant le dispositif de financement précoce du Mécanisme de réponse aux crises de l’IDA et en collaborant avec nos partenaires de l’aide humanitaire pour assurer le suivi de l’insécurité alimentaire.

« S’ils réussissent leur transformation, les systèmes alimentaires peuvent devenir la pierre angulaire d’un développement vert, résilient et inclusif, tout en contribuant à la bonne santé des individus, des économies et de la planète. »

Il est crucial de maintenir le cap et d’aider les pays en développement à remettre leur économie sur les rails. À plus long terme, les pouvoirs publics, les acteurs du secteur privé et les partenaires internationaux doivent œuvrer à l’instauration de systèmes agricoles plus productifs, plus économes en ressources, plus diversifiés et plus nutritifs, qui permettront de garantir une sécurité alimentaire et nutritionnelle face à la montée des risques climatiques, de conflit et économiques. Il s’agit d’ailleurs de l’un des cinq domaines prioritaires dans notre nouveau Plan d’action sur le changement climatique.

Mieux cibler les dépenses publiques, mobiliser des fonds privés et investir dans l’innovation et la recherche et développement : ces trois axes seront essentiels pour « faire plus avec moins », c’est-à-dire produire des aliments plus diversifiés et nutritifs pour une population toujours plus nombreuse, en utilisant moins d’eau et d’engrais, tout en limitant les changements d’affectation des terres et les émissions de gaz à effet de serre.

S’ils réussissent leur transformation, les systèmes alimentaires peuvent devenir la pierre angulaire d’un développement vert, résilient et inclusif, tout en contribuant à la bonne santé des individus, des économies et de la planète. 

Source : https://blogs.worldbank.org

Articles similaires

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page