RDC : Qui a réellement gagné les élections ?

 La dernière élection prési­dentielle en République démo­cratique du Congo (RDC) est, incontestablement, l’un des évé­nements les plus retentissements de la fin de l’année 2018 et de ce début 2019. Déjà reporté à trois reprises, depuis 2016, le scru­tin du 30 décembre dernier qui a consacré, à la surprise géné­rale, la victoire, immédiatement contestée, de l’opposant Félix Tshisekedi, pourrait ne pas en avoir fini avec les rebondisse­ments spectaculaires.

Il aura fallu patienter de longs jours, après la fermeture des bureaux de vote pour connaître, enfin, le successeur de Joseph Kabila, au pouvoir, depuis le 17 janvier 2001, après l’assassinat de son père Laurent Désiré Kabila, puis réélu en 2011. La Céni a déclaré le 9 janvier, Felix Tshisekedi, 55 ans, vainqueur avec 38,57% des voix, devant Martin Fayulu, avec 34,8% des voix. Si l’élection du fils de l’opposant historique du régime Kabila a permis au pays de connaître sa première alternance démocratique, le premier fait majeur qu’il a enregistré, est une contes­tation tous azimuts. En effet, les résultats à peine prononcés, le candidat Martin Fayu­lu a dénoncé, depuis Paris, un « putsch électoral » et déclaré que « ces résultats n’ont rien à voir avec la vérité des urnes ». A sa suite, un ballet de contestations tant au niveau national qu’international a abon­dé dans le même sens.

Une présidentielle sous haute tension

La question du vainqueur de l’élection présidentielle s’est très vite imposée au coeur des débats, bien avant la divulgation des résultats par la Céni. En effet, quatre jours après la fermeture des bureaux de vote, l’église catholique congolaise, à tra­vers la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), a déclaré connaître le nom du vainqueur alors que les centres locaux de compilation des résultats étaient à 20% de collecte, comme l’a révélé Corneille Nangaa, président de la Céni. Celui-ci avait, par ailleurs, interpelé vigoureusement la puissante conférence épiscopale : « Arrêtez de nous intimider, arrêtez d’essayer d’influencer la décision de la Céni ». L’organisation religieuse qui a déployé 40.000 observateurs électoraux sur tout le territoire national, a, très vite, remis en question les résultats provisoires proclamés par la Céni qui « ne corres­pondent pas aux données collectées », donnant Felix Tshisekedi gagnant de la présidentielle, sans, toutefois, commu­niquer les chiffres en sa possession ou donner le nom du vrai vainqueur qui, se­lon certaines indiscrétions, serait Martin Fayulu. Même son de cloche de la part des gouvernements belge et français qui ont appelé au respect de la volonté du peuple congolais. Si le conseil de sécu­rité de l’ONU, saisi par la France, a sa­lué le bon déroulement des élections, à l’instar des observateurs nationaux et internationaux, les Etats-Unis avaient, très tôt, pris leurs distances sur le dérou­lement du scrutin. « Les élections retar­dées n’étaient ni libres ni équitables (…) Rien de tout cela n’est une surprise (…) Les États-Unis doivent redoubler d’ef­forts pour soutenir le peuple congolais, qui souhaite une transition pacifique et un gouvernement qui réponde à ses prio­rités », a déclaré Ed Royce, le président de la commission des Affaires étrangères du Congrès américain, au lendemain de l’élection.

L’Union africaine mise en difficulté

Alors que la pression internationale est toujours aussi forte, la Cour constitution­nelle saisie par l’opposant Martin Fayulu, qui exigeait un nouveau décompte des voix, a confirmé, le 20 janvier, la victoire de Félix Tshisekedi. Cette confirmation a pris, à contre-pied, les chefs d’Etats de l’Union africaine qui, concluant «à l’existence de sérieux doutes quant à la conformité des résultats provisoires des élections, tels que proclamés par la Commission électorale nationale in­dépendante, avec les votes exprimés », avaient appelé la Cour constitutionnelle à la « suspension » de la proclamation des résultats définitifs, dans l’attente de l’envoi d’une « délégation de haut ni­veau comprenant le Président de l’Union et d’autres chefs d’État et de Gouverne­ment, ainsi que le Président de la Com­mission de l’UA, pour dialoguer avec toutes les parties prenantes congolaises, aux fins de parvenir à un consensus sur une sortie de la crise post-électorale dans le pays ». Mais c’est surtout le désaveu de plusieurs puissances du continent –l’Afrique du Sud, le Kenya, la Tanza­nie, le Burundi– de même que la Com­munauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui se sont empressés de féliciter le nouveau président de la RDC, qui a contraint l’Union africaine à annuler sine die sa mission, prévue lundi 21 janvier, à Kinshasa. Dans un communiqué, l’institution africaine a dit « prendre note » de la décision de la Cour constitutionnelle et indiqué le report de « la visite de la délégation de haut ni­veau qui devait se rendre à Kinshasa », appelant, par ailleurs, « tous les acteurs concernés » à oeuvrer « à la préservation de la paix et de la stabilité, ainsi qu’à la promotion de la concorde nationale dans leur pays ».


Vers un isolement de Martin Fayulu ?

Suite à la confirmation par la Cour constitutionnelle de l’élection de son adversaire, Félix Tshisekedi, l’opposant Martin Fayulu a appelé ses partisans et le peuple congolais à « des manifesta­tions pacifiques sur toute l’étendue du territoire national » pour faire respecter la vérité des urnes. « Je me considère, désormais, comme le seul président légitime de la République démocratique du Congo. Dès lors, je demande au peuple congolais de ne pas reconnaître tout individu qui se prévaudrait illégitimement de cette qualité, ni obéir aux ordres qui émaneraient de lui. Je demande, par ailleurs, à l’ensemble de la communauté internationale de ne pas reconnaître un pouvoir qui n’a ni légitimité, ni qualité légale pour représenter le peuple congolais. D’ores et déjà, je lance un appel pressant à notre peuple pour qu’il se prenne en charge, en organisant des manifestations pacifiques sur toute l’étendue du territoire national, en vue de défendre sa souveraineté », a-t-il lancé. Mais selon certains observateurs de la scène politique en RDC, le soutien apporté au candidat unique de l’oppo­sition congolaise pourrait s’essouffler très rapidement, après la confirmation de la Cour constitutionnelle, une fois que plusieurs organismes nationaux et internationaux ont déclaré en avoir pris note. En outre, au sein de ses militants, certains seraient prêts à accepter les ré­sultats proclamés, voyant en l’élection de Felix Tshisekedi, le premier triomphe de l’opposition congolaise et l’ouverture du pays sur la démocratie. Cependant, et à bien des égards, Joseph Kabila, en fin stratège, pourrait bien être le grand ga­gnant de cette présidentielle. Celui dont la connivence avec le président, nouvel­lement élu, est décriée, serait -selon cer­taines voix- le maître d’oeuvre de cette élection.