Report de Dubaï 2020 : Un nouveau coup dur financier pour les Émirats arabes unis

Par Sébastien Boussois*

Ce devait être la plus grande exposition universelle de l’Histoire. En tout cas, elle s’était vendue comme telle. Elle devait débuter en octobre de cette année jusque mars 2021. Logistiquement et financièrement parlant, c’est un des plus grands événements internationaux à mettre sur pied. Mais c’est un sérieux coup dur pour les Émirats arabes unis qui se préparaient à accueillir le monde entier et qui voient reporté d’un an l’ouverture de « Dubaï 2020 », qui par voie de fait va devoir en plus changer de nom. Même si le pays dispose d’importantes ressources économiques avec son fonds souverain de 1000 milliards de dollars, le coût du report avec les infrastructures est déjà estimé pour le pays à 12 milliards de dollars.

Attribué en 2013 aux Émirats arabes unis au moment des « Printemps arabes », l’exposition se voulait avant tout pour le pays l’occasion de présenter une vitrine plus acceptable, après des années de politique très agressive menée dans la région. C’est ce que l’on appelle la stratégie de dissimulation par l’Art, ou comment cacher son « hard power » par plus de « soft power ». Une exposition universelle est parfaite pour cela. En 2019, le pays fêtait, ce qu’il appelait « l’Année de la tolérance ». A cette occasion, et pour mieux dissimuler le malaise notamment de la tragique guerre menée contre les Houthis au Yémen, ayant fait déjà plus de 100 000 morts en cinq ans, Abu Dhabi et Dubaï, paradis de la démesure, alignaient un nouveau record qui peut apparaître comme bien superficiel mais pas si anecdotique : les « Fleurs de la tolérance », entrées au livre Guiness, considérées désormais comme le plus grand tapis de fleurs naturelles au monde, 5426,65m2, battant le précédent record de « seulement » 3980,84 m2 qui était italien. Les records fantasques ne manquent d’ailleurs plus dans ce pays car les EAU en ont fait un moteur de leur adrénaline: le plus grand tapis tissé main, le plus grand nombre de personnes déguisées en momies en trois minutes (…), la plus grande boule de Noël au monde, la plus grande image de cafetière humaine couvrant un stade de football, le plus grand parasol de la planète (aux couleurs du drapeau émirati bien sûr), la plus grande tasse de thé chaud du globe, la plus grande image humaine d’un drapeau (émirati bien sûr), le plus grand livre, la plus grande épée, la plus grande course en fauteuil roulant, la police la plus rapide du monde, et enfin la plus grande proportion d’hommes dans un pays par rapport aux femmes (218 hommes pour 100 femmes)… De quoi être fier face à un tel feu d’artifices de records absurdes ou un simple mirage ? Apparemment oui.

Pourtant les jours à venir risquent de s’assombrir rapidement. Le coup dur du report de l’exposition universelle ne concerne pas que les Emirats qui en paient le prix fort, mais aussi beaucoup de pays participants dont de nombreux pays arabes qui se retrouvent dans une situation économique difficile. Mais le plus grave concerne bien Dubaï, qui a déjà eu toutes les peines à se relever de la crise mondiale de 2008, et qui va devoir faire face à une nouvelle crise peut-être plus violente encore. La ville-monde symbolique du pays n’est pas qu’une oasis et un paradis pour les touristes du monde entier. Elle a déjà régulièrement défrayé la chronique. Tant d’argent et de luxe attirent la convoitise et l’argent. Petit à petit, les dérives en matière de législation financière se sont institutionnalisées depuis des années, faisant de Dubaï un paradis fiscal aux pratiques peu transparentes. Depuis, les Émirats Arabes Unis traînent la réputation de plaque tournante internationale du blanchiment d’argent sale et sont mêmes régulièrement fichés par l’UE. Avec la crise des prêts immobiliers, le marché immobilier dubaïote s’est retrouvé paralysé en 2008. Il n’y avait par exemple même plus d’argent pour payer la fin de la construction des fameuses tours du Burj Dubaï et du Burj Khalifa. Ces deux tours qui sont le symbole de Dubaï aujourd’hui ont peiné à s’achever et il a fallu alors demander de l’argent à Abu Dhabi. Les banques ont perdu à l’époque des milliards dans des mauvais placements situés au départ aux Etats-Unis.


Mais comme la situation économique risque de s’ombrager dans le monde entier, toute la confédération des Emirats n’y échappera probablement pas, dans la période post Covid-19. Et Mohamed Ben Zayed, le prince héritier, risque bien de devoir mettre,une fois encore, la main à la poche pour sauver la perle de la confédération. Même s’ils disposent d’un confortable fonds souverain de près d’un milliard de dollars, la chute du cours du pétrole n’arrange pas du tout Abu Dhabi, qui avait pu largement émerger sur la scène internationale après l’affaiblissement de sa « rivale » du Golfe en 2008 . Et la ville ne possède que peu de ressources pétrolières contrairement à la capitale (90% pour Abu Dhabi contre 10% partagés entre Dubaï et Charjah). Depuis le début de la crise du coronavirus, le tourisme s’est de nouveau effondré, alors que le commerce et l’immobilier sont en stand-by depuis des années. De plus, d’autres problèmes ont surgi pour l’ensemble des Emirats, depuis 2017, dont une partie de leur fait : le déclenchement du blocus contre le Qatar et la mise au ban de l’Iran ont fait fuir la plus importante communauté étrangère de Dubaï : ils étaient 400 000 en 2011 et ne sont plus que 70 000 au grand maximum aujourd’hui. Dubaï que l’on appelait la capitale iranienne a perdu ses meilleurs commerçants. L’autre problème économique majeur pour l’économie des EAU est le coût de son tempérament fiévreux et belliqueux : la politique menée par le pays depuis plusieurs années sur de nombreux terrains de guerre de la Libye, à la Syrie, en passant par le Yémen, ou dans la tentative d’influencer la politique interne et freiner la démocratisation d’un certain nombre de pays comme en Algérie ou au Soudan par exemple, au nom de la « stabilité autoritaire » a coûté beaucoup d’argent comme à l’Arabie Saoudite. Mohamed Ben Zayed, prince héritier du pays, qui cherche par tous les moyens à marquer de son empreinte la région, en la redessinant à sa guise, et en se rêvant grand mamamouchi de tout le Moyen-Orient, ne comptait pas à la dépense jusque-là pour s’offrir son rêve. Mais la nouvelle crise mondiale pourrait bien finir par freiner ses envies sans fin de grandeur. Et il lui faudra aussi compter sur d’autres projets et une autre stratégie plus efficace et moins coûteuse pour essayer de redorer son blason.

*Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient, relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales. 

[1] https://gulfnews.com/uae/uae-48th-national-day-48-world-records-that-uae-holds-1.1574697812764