Système de santé au Maroc entre priorités nationales et transformation digitale

Par Kaouthar Lbiati*

La couverture médicale généralisée est une priorité nationale mais elle ne suffit pas pour augmenter l’efficience du système de sante.

 La santé est une ressource qui permet aux individus et aux économies de fonctionner. La crise de la COVID-19 a levé toute ambiguïté sur la question. Le développement du secteur de la santé est désormais incontournable dans la planification des politiques publiques des pays puisque le capital santé des populations est créateur de valeur.

Or, par essence, un bien (comprendre ici la santé), lorsqu’il est gratuit, mène au rationnement, particulièrement lorsque les ressources s’amenuisent, puis aux inégalités d’accès ensuite à la perte de compétitivité. In fine, il perd de la valeur.


Bien que la couverture médicale généralisée soit une priorité nationale, celle-ci ne suffit pas. Certains pays de l’Europe de l’Ouest comme le Royaume Uni, et la France ont payé un lourd tribut en terme de mortalité pendant la crise de la COVID-19 bien que leurs couvertures médicales soient des plus anciennes et mieux établies au monde. Et même en dehors de la pandémie de la COVID-19, la plupart de ces systèmes de santé n’atteignaient déjà plus les objectifs  escomptés particulièrement au Royaume Uni qui a vu l’Espérance de vie de la population générale régresser, en 2019, dans certaines régions du nord ou en France dont le trou budgétaire de la sécurité sociale dépasse les 11 milliards d’euros. Cela suggère que le modèle (appliqué au système de santé) dans ces pays commence à s’essouffler.

Alors même que la finalité de l’article n’est pas d’analyser en détail les limitations des systèmes de santé européens, il est utile de mentionner que le modèle de santé qui prédomine actuellement au Royaume Uni, en particulier, et en Europe de l’ouest, en général, est basé sur les dogmes de l’économie de la sante. Ce modèle consiste à réduire au maximum les couts des services de santé afin d’augmenter l’efficience du système et ce sous la pression de facteurs démographiques (vieillissement de la population), économiques (politique d’austérité) et industrielles (prix exorbitant des actes médicaux et de nouveaux médicaments).

Par ailleurs, le système de santé digital européen est actuellement basé sur des dossiers électroniques patients qui font partie d’un système de santé centralisé et fermé. L’objectif de la centralisation des données de sante est de réduire les erreurs médicales et les couts des services de santé, d’améliorer la sécurité du patient et les résultats des traitements. Or, la révolution technologique et les progrès qui seront réalisés dans les domaines des technologies de l’information obligeront inéluctablement les régulateurs de la sante, les assureurs et payeurs à repenser leur système de santé respectif et le caractère fermé de celui-ci.

C’est la raison pour laquelle, il est judicieux de raisonner en terme d’organisation globale du système de santé et particulièrement en terme d’architecture de système d’information par opposition au modèle traditionnel centralisé.


Recommandations

Organisation globale du système de la santé

Comme indique dans le Discours de sa Majesté le Roi Mohammed VI, lors de la Fête du trône 2020, le moment est venu de lancer, au cours des cinq prochaines années, le processus de généralisation de la couverture sociale au profit de tous les marocains.

Afin de passer de 25% à 100% de la population à l’horizon 2025, et pour l’utilisation de la couverture médicale universelle comme levier essentiel d’insertion du secteur informel dans le tissu économique national.  A ce titre, les technologies digitales offrent des possibilités d’innovations infinies pouvant contribuer au processus de  généralisation de l’AMO en commençant par l’identification du patient, en passant par la gestion de ses données de santé, au rapide remboursement des frais de sante jusqu’à l’évaluation de l’expérience patient.


En outre, il est crucial d’identifier voire inventer des mécanismes de financements innovants à haut impact sociétal et augmenter significativement la part de participation du secteur prive à la fois dans l’optimisation de l’infrastructure médicale et de la distribution géographique du capital humain du secteur de la santé (équipements, formation et emploi du personnel soignant dans toutes les régions du royaume) mais aussi dans le financement du processus de généralisation de la couverture médicale ainsi que dans la diversification de l’offre de soins de qualité selon le principe d’équité inhérent au système égalitaire.

Architecture du système d’information de la santé

Dans sa tentative de reformer le secteur de la santé, le Maroc ne devrait pas aléatoirement poursuivre le modèle de sante Européen d’autant plus qu’en terme d’infrastructure technologique le Maroc a l’avantage de pouvoir adopter les technologies d’information les plus récentes sans avoir à adapter celles-ci aux installations historiques. De plus, la nouvelle génération des systèmes de sante sera inéluctablement différente des systèmes actuels de sante dans le sens ou ces derniers opèreront comme des plateformes digitales ouvertes et les réseaux de sante tendront à être de plus en plus automatises. Et, ce faisant, l’offre de soins de santé pourrait non seulement être bon marché et rentable, mais aussi contribuer à réduire les goulets d’étranglement, les temps d’attente et les dépendances vis-à-vis des institutions de sante.

Impact sur le secteur et nouveaux défis posés par les innovations technologiques liées à la santé 


La technologie de santé mobile fait la promesse de faire sortir la technologie de la santé des quatre murs des centres médicaux et de transformer le système en un réseau beaucoup plus modulaire, mais ce réseau doit encore être coordonné et régulé.

Les technologies de l‘information mobile, blockchain, technologies des choses médicales (IoMT), l’Intelligence artificielle et la technologie analytique avancée des données digitales sont parmi les technologies les plus performantes du 21e siècle qui s’appliquent à plusieurs secteurs y compris la santé.

L’internet des choses médicales – IoMT crée la connexion en temps réel entre appareils enregistrant des données de sante. Le marché de la technologie IoMT pour le diagnostic, traitement et suivi des patients va augmenter de $14.9 milliards en 2020 a $52.2 milliards en 2022 . Un rapport de « Markets And Markets » prévoit un taux de croissance annuel combiné de 27,6 % pour les dispositifs IoMT entre 2019 et 2024. En effet, l’IoMT qui intègre à la fois le monde digital et physique aura un impact profond sur les patients et les cliniciens car elle a l’avantage d’accélérer le diagnostic et les traitements de maladies et d’y apporter plus de précision.

Schéma illustrant la vision de IoMT


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Pour bâtir des plateformes ouvertes au Maroc, il faudrait d’abord construire une infrastructure commune qui permette la coordination et l’interopérabilité à travers l’ensemble du système de santé. Une infrastructure regroupant des données médico-administratives et toutes formes de données médicales (cliniques, épidémiologiques, biologiques, …) sous l’égide du partage et de la communication des données entre les différentes institutions afin de gagner en agilité. Or, cette infrastructure a un coût car les volumes de données de santé sont amenés à croître de manière exponentielle dans le temps et que les projets basés sur la technologie de l’Intelligence Artificielle par exemple ont besoin d’une masse de données pour fournir des résultats.

Par ailleurs, il est important que l’accès aux données de sante ne soit pas simplement accordé aux médecins et chercheurs, mais également à d’autres institutions et entreprises du secteur privé ou toute entité émettant la volonté de conduire un projet de recherche d’intérêt général.

Schéma illustrant le processus de collecte, mise à disposition et réutilisation des données de sante (adapte à partir de Cabsis consulting)

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Accès aux données de sante et cyber sécurité


La partie critique de ce modèle de sante opérant en « ouvert » est incarnée par l’accès aux données de sante et la cyber sécurité. Ce sont précisément ces défis auxquels sont confrontés les systèmes de sante digitalisés dans le monde entier.

La technologie dite « Blockchain » qui opère dans un système « ouvert » utilise des techniques de cryptage et assure confidentialité, authenticité et intégrité des données de sante pendant la transmission à travers les différents systèmes d’information et jusqu’au destinataire final.

Par ailleurs, La cyber sécurité des données de santé ne peut plus être négligée. D’une manière générale, le secteur de la santé a pris du retard par rapport aux autres secteurs en matière de cyber sécurité. Or, dans un monde ou la connectivité et l’interopérabilité croit et où l’on suit avec intérêt la montée en puissance de la 5G sur tous les continents, nous pourrions assister dans notre pays à une attaque à grande échelle basée sur les dispositifs IoMT comme portes d’entrée et de propagation.

C’est pour cela, tout en poursuivant les réformes dans le secteur de la santé axées sur les priorités nationales, le Maroc devrait sécuriser son cyberespace et former ses ingénieurs en la matière.


Recommandations

Pour commencer, les responsables politiques du secteur devraient commencer par une comptabilité des types de technologies médicales actuellement utilisées et communiquer des lignes directrices pour leur déploiement.

Les budgets consacrés à la cyber sécurité devraient augmenter et de nouvelles technologies devraient être achetées pour protéger les organismes de santé contre les attaques et sécuriser les réseaux.

Les centres médicaux doivent élaborer des plans de rétablissement de la cyber sécurité à utiliser en cas de cyberattaque. Cela doit inclure des exercices d’urgence réguliers, pour tester la capacité de résistance à la cyberattaque, des copies de sauvegarde des informations compromises, afin que les employés puissent continuer à travailler en cas de cyberattaque avec des logiciels rançonnés.


D’autre part, les entreprises qui développent des technologies de santé numériques devront démontrer non seulement que ces technologies ne compromettraient pas la sécurité des patients et n’entraîneraient pas de taux de faux positifs anormalement élevés, mais aussi qu’elles ne présentent pas de vulnérabilités. Les technologies pour lesquelles des vulnérabilités ont été signalés ne devraient pas être adoptées.

L’état doit également être en mesure de former des ingénieurs en informatique et leur permettre d’acquérir des compétences mathématiques (la sécurité informatique repose sur des algorithmes liés à l’apprentissage du code). Au-delà de la formation, l’état doit adopter des politiques pour retenir cette main-d’œuvre qualifiée qui est très demandée dans le monde entier. La stratégie de rétention des talents peut être de plusieurs types : incitations fiscales, bourses ou aides financières en échange d’un engagement de service pour les organismes publics.

Conclusion

Seul un engagement ferme de la part des décideurs et des dirigeants est garant de progrès en matière de santé publique, de généralisation de couverture médicale universelle a des soins de qualité.  Tant que les budgets consacrés aux soins de santé, à la recherche et à la cyber sécurité ne seront pas revus à la hausse et que le potentiel technologique n’est pas pleinement exploité dans le domaine des sciences de la vie et des technologies de l’information, ce secteur restera à l’agonie.


La technologie mobile de la santé promet de transformer les soins de santé en un réseau décentralisé modulaire beaucoup plus rentable, dans lequel les données de santé pourraient être utilisées et partagées pour faciliter la coordination entre les différents acteurs de la santé. Afin de renforcer la cyber-résistance, il faut un plan national de gestion des risques et une législation sur la protection des données personnelles et privées en ligne, ainsi qu’un niveau élevé de déploiement des systèmes de sécurité dans les secteurs privé et public. Enfin, une approche globale et harmonisée devrait permettre au Maroc de bien comprendre les risques et les vulnérabilités futurs des technologies intelligentes et de l’Internet des objets médicaux (IoMT)

*Docteur spécialiste des politiques internationale et économie de la santé (London School of Economics Alumni), Vice-Présidente et membre du Conseil stratégique au sein de la société pharmaceutique américaine « Cytovia Therapeutics » spécialisée dans les thérapies cellulaires et le cancer