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Tchad : Que prépare l’avenir ?

Le 18 avril 2021, le chef d’État du Tchad, Idriss Déby Itno, décédait alors qu’il combattait les rebelles du FACT. Près d’un mois après, la situation est toujours aussi incertaine dans ce pays d’Afrique centrale, pilier de la lutte anti-terroriste au Sahel et dont l’armée est réputée être l’une des plus solides de la région. MAROC DIPLOMATIQUE s’est entretenu avec trois experts de la région pour analyser la situation.

Arrivé lui-même au pouvoir par les armes dans les années 90, après avoir chassé Hissène Habré, sa mort, quelques jours après sa réélection a surpris le monde entier. En effet, bien que la République du Tchad soit loin de l’image démocratique, Idriss Déby Itno lui a assuré une certaine stabilité du fait de sa politique moins agressive que celle de son prédécesseur. Le Tchad demeure certes, un des pays les moins avancés, où le niveau de scolarisation est encore faible, les disparités importantes et l’accès à l’eau potable encore source de préoccupation, mais son savoir-faire militaire et diplomatique lui a permis de devenir un partenaire essentiel de la région, dans la promotion de la stabilité et la sécurité.

Un partenaire essentiel dans la région

Pays peu avancé sur le plan économique, le Tchad a concentré l’essentiel de ses ressources issues de la rente pétrolière sur le renforcement de son armée, du fait de l’instabilité du pays. Un tel investissement explique pourquoi il s’agit aujourd’hui d’un allié de taille dans la lutte antiterroriste, nous explique Abdoulaye Tamboura, spécialiste des questions sécuritaires en Afrique sahélo-saharienne. Ainsi, les forces tchadiennes sont les seules capables de neutraliser des groupes comme celui de Boko Haram. En témoigne notamment leur engagement au début de l’intervention Serval en 2012, «elles ont été d’une efficacité redoutable, elles étaient en première ligne dans les montagnes Tigharghar au nord du Mali, et ont fait beaucoup de mal au groupe terroriste» ajoute-t-il.

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Abdoulaye Tamboura Spécialiste des questions sécuritaires en Afrique sahélo-saharienne.

Le Tchad occupe une place essentielle également de par sa position géographique. Carrefour de l’Afrique, il est frontalier avec la Libye au Nord, le Soudan à l’Est, la Centrafrique au Sud, le Cameroun, le Nigeria, le Niger à l’Ouest. «C’est-à-dire tous les pays clés pour la maîtrise de la sécurité en Afrique centrale et sahélienne !» décrit quant à lui, Julien Durand de Sanctis, Professeur de Science Politique à l’Université Internationale de Rabat. Le pays se compose d’une centaine de groupes ethniques issus des populations sahariennes, sahéliennes et soudaniennes, les liens claniques du Tchad dépassent très largement ses frontières politiques, ajoute-t-il. Ainsi, «un Tchad stable, doté d’une politique étrangère et militaire intégrante avec tous les acteurs actuels de la sécurité au Sahel (ONU, UA, G5, France…), facilitera la coopération transnationale en matière de lutte contre l’insécurité (terrorisme, criminalité, trafics illicites…) dans des régions clés (bassin du lac Tchad, frontières avec la Libye, le Soudan, la RCA)». Mais si le pays venait à être déstabilisé sur le plan interne avec une crise politique profonde, ses moyens militaires actuels pourraient à terme être retirés et le développement de conflits armés internes pourrait déborder sur son voisinage et alimenter de nouveaux cycles de violence dans un environnement qui est déjà très précaire géopolitiquement, analyse le professeur.

Idriss Déby, quel bilan ?

Idriss Déby Itno fut avant tout un militaire et non un homme politique ordinaire rappellent nos trois intervenants. «Ses mandats furent marqués par une prédilection pour les thématiques sécuritaires et pour la politique étrangère plutôt que par des mesures innovantes politiquement sur le plan interne», constate De Sanctis.

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Julien Durand de Sanctis Professeur de Science Politique.

D’ailleurs, dès sa prise de fonction, l’homme d’État a renforcé, en premier lieu, l’appareil sécuritaire (notamment avec la création de l’Agence Nationale de la Sécurité qui concentre les services de renseignement intérieurs et extérieurs) et a contribué à la pérennisation de son régime pour éviter toute déstabilisation, dans ce pays «où c’est bien souvent par les armes et non par les urnes que l’on accède au pouvoir» ajoute la même source. Il avait alors mis en place un régime fort, basé sur la loyauté infaillible de l’armée, et qui «s’appuie essentiellement sur une base clanique, puisque les Zaghawa, son ethnie, représentent la plus importante majorité au sein de l’armée dans les rangs, et presque la totalité des officiers supérieurs», précise Claude Biao, analyste politique et spécialiste de paix et de sécurité en Afrique. Mais malgré cela, force est de constater aujourd’hui, une certaine faille au sein même de l’armée – à part la garde présidentielle – le reste des troupes est réduit et très disparate «nous avons vu l’offensive des rebelles face à laquelle les Tchadiens n’ont pu résister», nuance Tamboura.

Sur le plan politique, il est vrai qu’avant Idriss Déby, la démocratie était inexistante, lors de sa prise de pouvoir, il n’avait donc pas le choix que d’instaurer une sorte «d’autocratie où les clans ethniques et familiaux étaient favorisés pour les principaux postes, avec du favoritisme, népotisme», ajoute le spécialiste. Mais progressivement, sa légitimité sera contestée. Au cours des années 2005-2009, une résurgence de mouvements armés dans l’Est du pays tentera de déstabiliser l’ordre en place. «Une situation alimentée par le conflit avec le Soudan voisin qui va soutenir, les groupes armés coalisés sous le Commandement Militaire Unifié (CMU) opposés au Président et qui manquèrent de le renverser lors de l’attaque de Ndjaména en 2008», rappelle De Sanctis. Après cette date, Idriss Déby «renforça son pouvoir en consolidant son entourage politique et surtout en renforçant sa légitimité sur la scène africaine et sahélienne en tant qu’acteur essentiel de la sécurité de la région. Il a pu, à cet effet, compter sur le soutien actif et renouvelé de la France jusqu’à sa mort», poursuit le professeur.

Quand les voix anti-françaises s’élèvent…

Ce phénomène n’est pas nouveau, ni au Tchad ni dans les autres pays de la région ayant connu un passé colonial. Après le décès du Maréchal, l’une des raisons ayant motivé les manifestations, menant certains à brûler le drapeau français et à hisser les drapeaux russe et américain, est le fait que «la France préfère un mécanisme de transition qui conserve la stabilité du Tchad, même si cela doit passer par un Conseil militaire de transition, dont Paris espère qu’il passera rapidement le pouvoir aux civils.». Le problème ici, c’est que cette position de la France est largement interprétée par une partie de l’opinion publique au Tchad, comme une tentative de maintenir le clan Déby au pouvoir, observe Biao. Autre raison, «la société civile tchadienne a souvent eu l’impression de voir son destin confisqué par les calculs géopolitiques de Paris», constate De Sanctis, qui rappelle que les Tchadiens côtoient la présence française depuis très longtemps, à travers des interventions et soutiens auprès des différents régimes qui ont marqué l’histoire du pays, même lorsque ces régimes exerçaient un pouvoir particulièrement autoritaire.

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Claude Biao Analyste politique.

«Le régime d’Idriss Déby lui-même a été sauvegardé à plusieurs reprises (2006, 2008, 2019) d’un potentiel renversement avec le concours discret mais décisif de la France.». Enfin, le fait que ces dernières années, le régime ait privilégié l’attribution d’une partie de ses ressources économiques à l’appareil sécuritaire «notamment par la démultiplication des dépenses militaires qui ont été multipliées par 5 entre 2004 et 2008», a pu être interprété comme une conséquence de l’encouragement français à s’investir à l’extérieur de ses frontières plutôt qu’à l’intérieur, ajoute De Sanctis.

Aujourd’hui, la France semble avoir compris que trop s’investir dans les affaires africaines pourrait jouer en sa défaveur et lui faire mauvaise publicité. Mais n’en demeure pas moins que les Africains conservent une stature plutôt ambiguë. «Ils critiquent l’intervention de la France mais dès que la stabilité est menacée, ils n’hésitent pas à la solliciter», constate Tamboura. Il suffit d’observer les funérailles d’Idriss Déby, durant lesquelles Macron a manifesté son soutien et a rappelé que la France était là, pour le Tchad. «La réponse fut des applaudissements, notamment par ceux qui s’interrogent aujourd’hui sur l’efficacité de l’armée suite à la mort du chef d’État… Tout appui est donc le bienvenu.», ajoute le spécialiste. D’ailleurs, faut-il rappeler que le rôle de Paris a été majeur, dans le passé, lorsqu’elle a aidé Idriss Déby à repousser des incursions rebelles venant de la Libye ? Une intervention aussitôt pointée du doigt par le FACT qui a accusé Paris d’avoir effectué des frappes aériennes contre ses troupes, information que Paris a niée, conclut Biao.

Quel impact pour les forces sur place ?

Tout retrait des forces tchadiennes du G5 Sahel représenterait un véritable handicap et menacerait même l’avenir de l’institution. Non seulement parce que son rôle fut déterminant dans la création de celle-ci en 2014 (Déby, au cours des années précédentes, avait été l’un des premiers à lancer l’idée de forces mixtes (tchado-nigérienne-camerounaises, soudanaises…) pour lutter contre le terrorisme et la violence armée au Sahel), rappelle De Sanctis, mais aussi parce que ce sont près de 1500 hommes engagés y compris dans le cadre de la MINUSMA au Mali. Par ailleurs, le G5 Sahel se situe au niveau de la zone des 3 frontières (Mali, Burkina et Niger) où sévit activement le groupe terroriste EIGS, rappelle Tamboura.

Et maintenant ?

Il y a au moins trois dynamiques qui se dessinent dans le pays, nous explique Biao. Premièrement, du côté du clan Déby et d’une partie de l’armée, la mise en place du CMT (Conseil Militaire de Transition) témoigne d’une tentative de garder le contrôle du pouvoir politique dans le pays, quitte à préparer un successeur civil «acceptable» pour les groupes d’intérêt présents, poursuit-il. Dans la Constitution, c’est le président du Sénat qui remplace le chef d’Etat et qui dirige la transition. «C’est d’ailleurs à ce titre, très intéressant de voir que le principal argument de cette prise de pouvoir est l’argument sécuritaire, puisque le général Mahamat Idriss Déby a rappelé, lors d’une allocution, la nécessité de garder une union sacrée dans la guerre contre les rebelles du FACT… même s’il laisse ouverte la porte à un éventuel «dialogue inclusif».» Deuxièment, du côté des groupes rebelles (et du FACT en particulier), la mort du président Déby est perçue comme une fenêtre inattendue pour profiter de l’incertitude actuelle et prendre rapidement l’avantage dans leurs opérations. Troisièmement, une partie de l’opposition (en particulier le parti Les Transformateurs, de Succes Masra) espère que son décès sera l’occasion d’une alternance à la tête du Tchad. A ces trois dynamiques internes s’ajoute une pression extérieure (en particulier de la France) dont on peut dire que le principal objectif est d’éviter que le Tchad tombe dans l’instabilité, conclut-il.

Pour nos intervenants, le point essentiel semble donc, avant tout, reposer sur la capacité du pouvoir militaire tchadien de sortir le plus rapidement de cette situation de transition en réunissant tous les acteurs politiques essentiels (notamment les forces d’opposition légales mais aussi armées). Le fils doit jouer à l’inclusivité en tenant compte de tous les territoires et de comment sécuriser le pays. Abdoulaye Tamboura, suggère l’organisation d’élections de manière transparente, en incluant toutes les forces du pays. De Sanctis, s’interroge…

«Le pouvoir actuel va-t-il accepter de négocier avec les combattants a priori à l’origine de la mort du Président Déby ? Le CMT va-t-il ouvrir une nouvelle page de la vie politique tchadienne, notamment en intégrant réellement les revendications et les aspirations de la société civile, des partis politiques de l’opposition ou encore de la multitude des minorités claniques qui composent arithmétiquement le fragile équilibre historique du pays ?» Ces questions s’avéreront décisives pour l’avenir du pays et du Sahel, mais pour le moment, le fils Déby a privilégié son clan en ayant constitué, le 2 mai, par décret, un gouvernement de transition composé de 40 ministres et secrétaires d’Etat. Les postes régaliens ont été attribués aux membres du Mouvement patriotique du salut (MPS), le parti d’Idriss Déby.

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