Tribune de Genève : «Bouteflika est fini. C’est en train de se jouer à Genève»

Selon l’ancien ministre Ali Benouari, aucun médecin ne veut délivrer de certificat attestant que le président algérien est en état de se représenter. Alors que les manifestations se multiplient, un ancien ministre des Finances algérien installé en Suisse, Ali Benouari, a jeté un pavé dans la mare en affirmant que la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat n’irait pas jusqu’au bout. Des propos qui tombent alors que la nouvelle hospitalisation du président algérien à Genève a été éventée.

Qu’est-ce qui vous permet de dire qu’Abdelaziz Bouteflika ne sera finalement pas candidat ?

Il ne se représentera pas parce qu’il n’y aura aucun médecin en Algérie qui acceptera de signer les certificats médicaux attestant qu’il est en bonne santé. Son état s’est dégradé. C’est un secret de Polichinelle. Il n’a pas réapparu en public depuis des mois. Nous savons aujourd’hui qu’il est hospitalisé à Genève. Son frère Said est avec lui. Il n’y a absolument aucun doute sur le fait qu’il est incapable de diriger le pays. Je suis persuadé que son avenir est en train de se jouer en partie à Genève. Politiquement c’est fini pour lui. Il est arrivé au bout. Aujourd’hui, la population le rejette. Il y a un début de vent de panique dans son entourage. Ses proches cherchent une porte de sortie.

Pourquoi a-t-il annoncé sa candidature s’il va si mal ?

Sa candidature à un cinquième mandat n’est pas une option mais juste un moyen de gagner encore du temps. L’été dernier, son clan a tout fait pour essayer d’obtenir un prolongement de son mandat en créant une commission et en organisant un débat. En vain. Il faut désormais qu’ils trouvent un candidat de substitution avant le 3 mars. Pour eux, c’est une urgence absolue.


Pourquoi ?

En 20 ans, ils ont dilapidé 1000 milliards de dollars. Ils craignent d’être poursuivis et condamnés après la disparition de Bouteflika. Il leur faut pousser la candidature de quelqu’un qui ne puisse pas apparaître comme trop proche d’eux mais à qui ils peuvent faire confiance pour protéger leurs intérêts. Nous sommes dans une phase un peu particulière. Le régime est affaibli. Il réagit comme une bête blessée. Il va s’accrocher jusqu’à la dernière minute pour trouver une sortie honorable.

Y a-t-il déjà des noms qui se dégagent ?

Le nom d’Abderrazak Makri, le président du Mouvement de la société pour la paix (MSP) proche des frères musulmans, a été avancé. Il a été l’allié de Bouteflika dans les années nonante puis il a rejoint l’opposition. Mais son implication dans les manoeuvres visant à reporter le scrutin fait douter de sa réelle indépendance et encourage la population à s’en méfier. Un autre nom a commencé à circuler. C’est celui de Ramtane Lamamra, un ancien ministre des Affaires étrangères, désormais présenté comme un possible challenger. Je n’exclus d’ailleurs pas que les contacts entre ce dernier et le clan Bouteflika aient pu avoir lieu à Genève.


Qui sont les candidats sérieux à vos yeux ?

Évidemment, le premier qui me vient à l’esprit est Ali Benflis qui devrait se déclarer candidat ce jeudi si le Comité central de son parti Talaie El Houriat entérine sa candidature. Ce qui est le scénario le plus vraisemblable. Je me suis engagé auprès de lui en l’aidant à rédiger son programme. Je vais d’ailleurs le rejoindre cette semaine. Il y a aussi l’ancien général Ali Ghediri qui a le soutien d’une partie de l’establishment militaire et qui se présente contre la volonté du chef d’état-major de l’armée Gaïd Salah. Pour moi, ce sont les deux seuls candidats à s’inscrire en rupture totale avec le système. Ils ont de l’expérience et on peut leur accorder du crédit.

Mais il y a aussi des dizaines d’autres candidats. Ils ne trouvent pas grâce à vos yeux ?

Il y a environ deux cent candidats plus ou moins farfelus qui sont là uniquement pour donner le change, amuser la galerie et faire croire que le multipartisme existe. Mais les neuf dixièmes ne vont pas déposer de dossier de candidature au Conseil constitutionnel.


Les manifestations de protestation contre un cinquième mandat de Bouteflika vont-elles se multiplier ?

J’en suis sûr. Il y a un éveil des consciences. Je ne pense pas qu’il faut avoir peur de ce mouvement. Les leçons du passé ont été assimilées. Le peuple algérien a mûri. Il est en train de reprendre son destin en main. C’est toute la société, dans toutes ses composantes qui commence à se mobiliser. Le géant endormi qu’est l’Algérie est en train se réveiller.

C’est ce qui explique pourquoi vous avez manifesté samedi à Genève aux côtés de Mourad Dhina, un ancien du Front islamique du salut (FIS) ? L’union va des islamistes aux laïcs. C’est tout à fait nouveau. Nous avons appris à nous accepter les uns les autres. Contrairement à ce qui s’est passé lors des printemps arabes, le risque de voir surgir une République islamique n’existe pas. Pas plus qu’existe le risque de voir à nouveau les démocrates se ranger derrière l’armée pour empêcher l’accession des islamistes au pouvoir. Il ne faut pas avoir peur de ce qui se passe. Mais il ne faut pas l’ignorer non plus. La France, l’Europe et les pays occidentaux en général doivent acter le fait que ce régime est sur sa fin.

Mais votre engagement n’est pas neutre. Vous êtes aussi un responsable politique.


J’ai essayé de me présenter à l’élection présidentielle en 2014. J’ai même renoncé à ma nationalité suisse pour pouvoir répondre aux critères imposés par la loi. Mais malgré cela, il a été décidé que je n’avais pas le droit d’être candidat. Tout cela m’a valu beaucoup d’ennuis. J’ai toujours dit que j’étais prêt à aider mon pays. S’il fallait le servir un jour, je le servirai quelle que soit la responsabilité qui pourrait m’être confiée.

Par Alain Jourdan