Un Royaume confiné et protégé

FADILI Monceyf

Par Monceyf Fadili

Il a plu sur Rabat toute la nuit, sans interruption. De ces pluies dont la nature a le secret ; lorsque les éléments délivrent le message salvateur, celui de la vie et de l’abondance par l’eau. Nous en avions grandement besoin. La sécheresse sévissait cette année et l’on attendait, dans un ciel désespérément bleu depuis des mois, le nuage qui annonce l’ondée.

On commençait à parler de prières rogatoires, celles par lesquelles les hommes implorent dans les mosquées, les bras levés, la bénédiction du ciel pour la pluie attendue, celle qui nourrit, apaise et aide à la paix des hommes : « Au Maroc, gouverner c’est pleuvoir », disait Lyautey. Les partisans du pragmatisme s’en sont pris au changement climatique et à la perturbation de l’ordre naturel. Ils ont invoqué un développement que l’on voudrait durable, pour le bien de la planète. La surprise de la perturbation nous est venue du camp sanitaire avec une pandémie qu’on n’attendait pas, dans un ciel si bleu. On aurait dû s’en méfier.

Rabat est plus propre que jamais ; rues et trottoirs ont été lavés à grande eau. Les avenues et autres boulevards ont aujourd’hui l’air plus spacieux. Récemment élargis avec force lampadaires pour les border, on doit un tel changement à la vaste opération du programme Rabat Ville Lumière Capitale Marocaine de la Culture. Une inscription qui vient embellir son titre de Patrimoine mondial de l’Unesco. Les avenues semblent encore plus larges, plus belles, libérées – le temps d’un virus – d’une circulation effrénée qui a fini par gagner la capitale paisible, au fil des années.

La nature a bien fait de s’en mêler, diront les âmes bien intentionnées. Ce ménage à grande eau, achevé ce matin, a précédé celui, méthodique et organisé, des premières opérations de désinfection des grandes voies, à la poursuite de l’ennemi invisible. Rabat s’est réveillée ce matin, calme, sereine et lavée, pour accueillir à seaux ouverts, une nouvelle journée de confinement. Autobus et tramway circulent, espacés, avec peu de voyageurs et dans une ronde silencieuse ; une mobilité réduite, presque paralysée.

Le tramway se faufile, furtif, entre Rabat et Salé, lien ténu entre deux rives qui se regardent, incrédules, dans le reflet du Bouregreg et de son estuaire. Elles nous rappellent, dans le silence, le destin scellé des deux cités, leur histoire et leurs complicités. La Tour Hassan n’a pas bougé, comment le ferait-elle ? Elle a survécu au temps et se souvient de son œuvre inachevée, ce temps qui parcourt et traverse les dynasties, mais aussi les vicissitudes de la nature comme le tremblement de terre de Lisbonne, qui l’aura affectée. Un tsunami en 1755, un tout autre en 2020.


Pour la Tour Hassan, le fléau sanitaire doit sembler menue monnaie. Il ne peut entamer une pierre tout aussi solide que ciselée, celle des bâtisseurs de villes, de ponts et de citadelles. Des bâtisseurs qui le lui ont donné, en partage, Marrakech et Séville, également confinées. Du haut de ces quarante-quatre mètres, la Tour Hassan, symbole de Rabat, enveloppe, de son regard, le Mausolée Mohammed V, monument de marbre blanc immaculé.

Religieusement veillé, il nous conte la mémoire d’un Royaume protégé et nous envoie, dans le silence confiné, un message de paix et de sérénité. La capitale tient bon, elle tiendra toujours, arrimée à ces deux symboles de l’Histoire, ceux qui traversent les siècles et les dynasties, et qu’une crise, pour un court temps, ne saurait perturber.