Au lendemain de l’élection de Joe Biden, les spéculations vont bon train quant à l’approche qu’adoptera la nouvelle administration vis-à-vis du Maroc et plus précisément de la question du Sahara. Pour mieux cerner les enjeux, retour sur les relations de très longue date, avec nos deux intervenants, Mohamed Badine el Yattioui et Samir Bennis.

Les relations entre les États-Unis et le Maroc remontent à la fin du 18e siècle, lorsque le Maroc était le premier État à reconnaitre l’indépendance américaine. Cet acte hautement symbolique « a beaucoup aidé au niveau des relations bilatérales, puisque le Maroc et ses amis ne manquent pas de le rappeler. D’ailleurs la première ouverture d’une représentation américaine à l’étranger fut le consulat de Tanger », nous explique Mohamed Badine El Yattioui, chercheur en relations internationales. Un évènement qui a son importance lors des discussions et des négociations sur un tas de sujets. Après ce fait marquant, les deux pays ont globalement toujours entretenu de bonnes relations. El Yattioui se réfère notamment à la venue de Roosevelt, à Casablanca, en présence de Churchill, de De Gaulle et du Sultan Sidi Mohamed ben Youssef. Le dirigeant américain assurait alors à Sa Majesté, son appui et la défense de l’indépendance du Maroc. Sous Feu Sa Majesté Hassan II, en 1961, en pleine guerre froide, le Maroc fait le choix du Bloc occidental à la différence de la majorité des pays arabes qui se rangent plutôt derrière l’URSS ou les non-alignés. « Cet ancrage a permis le développement des relations bilatérales débouchant sur autre fait marquant en 2004 : la signature de l’accord de libre-échange (…) le Maroc est l’un des seuls pays du monde arabe à avoir un traité de libre-échange avec les US, c’est très fort. » Au-delà de la partie commerciale, El Yattioui rappelle également les importantes relations sur le plan sécuritaire, liées notamment à l’achat des armes. D’ailleurs, c’est avec le Maroc que les relations demeurent les plus importantes dans la région, même s’il est vrai qu’après le 11 septembre, la coopération sécuritaire s’est accélérée entre les États-Unis et l’Algérie, notamment sur la lutte anti-terroriste et la question du Sahel.

Mais malgré ces relations qui semblent pérennes, force est de rappeler qu’à certains moments, certains représentants américains se sont montrés plutôt hostiles vis-à-vis de la cause nationale. « Peut-être le démocrate Carter, avait eu des positions un peu plus difficiles à comprendre par rapport au Sahara, et en faveur d’une forme d’autodétermination » rapporte El Yattioui. L’analyste politique Samir Bennis nous a rappellé, quant à lui, lors d’un entretien accordé à MAROC DIPLOMATIQUE, comment Baker a tenté de mettre une pression considérable sur le Royaume en 2003, à travers notamment le plan Baker II : « Le Plan de Paix pour l’Autodétermination du Sahara Occidental ». Ce plan « exhortait le Conseil de sécurité à imposer l’option d’un référendum d’autodétermination au bout de cinq ans d’autonomie du Sahara sans obtenir l’accord des parties au conflit. (…) La pression que le Maroc a subie durant cette période était telle qu’il a demandé à l’administration Bush si la proposition de Baker représentait la position officielle des Etats-Unis. Il a fallu une réunion entre le Roi Mohammed VI et George W. Bush en marge de l’assemblée générale des Nations unies en septembre 2003 pour que celui-ci rassure le Maroc.»

L’arrivée de l’imprévisible Trump, quel bilan ?
Pour Bennis, après l’élection de Trump et pendant une période assez longue de sa présidence, “un épais nuage d’incertitudes planait sur les relations entre les deux pays, en raison de l’imprévisibilité du président et de sa personnalité non conventionnelle“. Il rappelle également comment la situation est devenue plus préoccupante lorsque Trump a nommé, au printemps 2018, John Bolton en tant que conseiller à la sécurité nationale. “La première décision de Bolton fut de raccourcir le mandat de la Minurso, d’un an à six mois, pour la première fois depuis avril 2008. Cette décision visait clairement à faire pression sur le Maroc. Bolton était connu pour son parti-pris sur le conflit. C’est un des rares partisans de la tenue d’un référendum pour mettre fin au conflit“. El Yattioui rappelle, pour sa part, qu’en octobre dernier, Mark Esper, ex-chef du Pentagone, a signé un accord de coopération sécuritaire au Maroc sur dix ans. “Donald Trump a, contre l’avis d’une partie du congrès, permis le déblocage d’une partie des fonds de développement pour les provinces du sud, ce qui est très positif. D’ailleurs, le Maroc est le premier bénéficiaire du Millenium Challenge Account voté à l’époque de Bush. Depuis le mandat de Trump, les fonds pour le Maroc n’ont fait qu’augmenter, le niveau de relations bilatérales est très bon, même si Trump ne s’est jamais rendu au Maroc, plusieurs de ses proches y ont effectué des visites officielles“.

Et maintenant ?
Beaucoup avancent qu’avec l’arrivée de Biden, la position américaine sur la question du Sahara risque de durcir. Mais force est de constater que “les diplomates marocains ont acquis une grande maturité et habileté à traiter avec la classe politique américaine que ce soit les Républicains ou les Démocrates” rassure Bennis, selon qui, l’Histoire a montré que dans les deux camps il peut y avoir des réticences. Pour El Yattioui, il existe un risque, notamment, si “Mary Kerry Kennedy qui dirige la fondation Robert Kennedy, think tank pro-polisario au nom d’une vision soi-disant droit de l’Hommiste, venait à obtenir une nomination“. Cela pourrait compliquer la situation pour le Maroc qui dispose, quand même, nuance-t-il, de soutiens du côté des Démocrates.