ZLECAf : « Le Maroc réaliserait un gain potentiel en termes de croissance de revenus de l’ordre de 8% »

 La Zone de libre échange continentale africaine (ZLECAf), prévue initialement pour juillet 2020, est officiellement entrée en application le 1er janvier 2021. Signée par 53 pays, 33 États l’ont ratifiée, l’Erythrée reste, à ce jour, le seul État non-signataire. Que va impliquer concrètement l’entrée en vigueur de la ZLECAf et quels peuvent être les obstacles auxquels se heurteront les pays africains ? MAROC DIPLOMATIQUE s’est entretenu avec le Pr. Jedlane, responsable d’équipe de Recherche économie et management des risques à l’ENCG Tanger, Président du Conseil scientifique et vice-président à African Finance Network (AFN).

 MAROC DIPLOMATIQUE : Combien de temps l’application effective de la ZLECAf devrait-elle prendre ?

– Pr. JEDLANE : Comme précisé dans l’article 4 de «l’Accord portant création de la Zone de Libre-échange continentale africaine», l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires sera progressive comme dans plusieurs autres accords de libre-échange.

En effet, la décision d’Addis-Abeba de février 2019 prévoit pour les pays les moins avancés (PMA) 10 ans pour les produits non-sensibles et 13 ans pour les produits sensibles. Pour les autres pays africains, elle prévoit 5 ans pour les produits sensibles et 10 ans pour les produits non-sensibles.


 MD – Qu’est-ce que cela va impliquer concrètement pour le continent ? 

Pr. J : L’Afrique est un marché de 1,2 milliard d’habitants, 2,5 milliards d’habitants prévus en 2050 et un PIB cumulé de 2.500 milliards de dollars. C’est également un marché important d’approvisionnement en matières premières à des prix compétitifs.

L’adhésion à la ZLECAf présente pour tous les pays membres d’énormes opportunités en termes de croissance, d’emploi et de compétitivité.

Selon la Banque mondiale (2020), la ZLECAf stimulerait le commerce africain, en particulier celui intra-régional de produits manufacturiers. Les exportations intra africaines augmenteraient de 81%, tandis que la progression vers les pays non africains serait de 19%. De façon générale, la ZLECAf pourrait permettre aux pays africains de faire sortir de l’extrême pauvreté 30 millions d’habitants et d’accroître le revenu de 68 millions d’autres personnes qui vivent avec moins de 5,50 dollars par jour. L’Afrique pourrait voir ainsi son revenu augmenter de 450 milliards de dollars d’ici 2035 dont environ 300 milliards proviendraient des mesures de facilitation du commerce visant à lever les freins bureaucratiques et à simplifier les procédures douanières. Malheureusement, cela risque de prendre beaucoup de temps.


 MD : Quels pourraient-être les points de blocage ? 

– Pr. J : Les facteurs de blocages sont pour la plupart les même que les facteurs qui bloquent le développement des pays africains, bien sûr avec des coûts d’opportunité plus importants.

Sur les 53 pays signataires de la ZLECAf et les 33 qui ont déjà ratifié l’accord, plusieurs manquent du minimum exigé en termes d’infrastructures et de procédures douanières.

Un renforcement du réseau de trafic interne et externe terrestre mais également aérien ne peut que stimuler le développement économique et augmenter les chances de réussite de la ZLECAf. Disposer des équipements nécessaires notamment à la frontière pour améliorer les conditions de transit des marchandises, réduire le nombre de points de contrôle, améliorer la qualité des services, faciliter les conditions d’obtention des visas sont également des facteurs indispensables pour réduire les obstacles à la ZLECAf. Adhérer à la ZLECAf est une vraie incitation à accélérer la mise à niveau des économies africaines.


Il est vrai également que tous les pays africains ne pourraient pas gagner de la ZLECAf de la même façon. Dans ce type d’accord, la création de mécanismes permettant une meilleure répartition de ce gain, inciterait les plus réticents à y adhérer activement, en mettant notamment leurs lois nationales en conformité avec les nouvelles exigences et sans lesquels, le risque de prendre beaucoup plus de temps que prévu est très fort.

 MD : Comment serait-il possible de concilier ZLECAf, CER, et accords commerciaux avec l’extérieur ? 

– Pr. J : Entre ZLECAf et CER, il ne devrait pas y avoir de problème puisque comme mentionné dans l’article 5 de l’Accord portant création de la ZLECAf, «les Zones de libre-échange (ZLE) des CER agissent comme piliers de la ZLECAf». D’ailleurs, il faut rappeler que le processus d’intégration africaine devrait être achevé par la convergence des CER et la création de la communauté économique africaine (Traité d’Abuja). Les pays membres des CER ne vont pas voir leurs transactions commerciales intra régionales déjà taxées à 0 % impactées. Les préférences continentales seront appliquées surtout aux autres transactions jusqu’à ce qu’il y ait logiquement un alignement des schémas de commerce de la ZLECAf et des CER.Par contre, le problème risque de se poser pour les pays qui ont signé des ALE avec des pays ou des unions non africaines. Ces pays devaient se placer en amont et faire du lobbying pour que leurs engagements soient pris en compte dans la formalisation des nouvelles exigences. Ce qui explique en partie le positionnement des uns et des autres dans le processus de négociation de la ZLECAf.

MD : Pourquoi l’Érythrée n’y prend pas part ? 


– Pr. J : Effectivement, le seul pays qui n’a toujours pas signé la ZLECAf est l’Érythrée. Il a pris beaucoup de retard à cause de l’état de guerre avec l’Éthiopie. Le 16 septembre 2018, les deux pays ont signé, en Arabie Saoudite, un accord consolidant leur réconciliation et renforçant la sécurité et la stabilité dans la région de la Corne de l’Afrique. Je partage parfaitement l’avis des spécialistes qui pensent, de façon générale, qu’aucun pays africain ne peut rester en dehors de cette zone de libre-échange. Pour l’Érythrée et malgré les difficultés politiques et économiques internes, c’est une question de temps seulement !

 MD : L’entrée en vigueur devait se faire en 2020, ce report est-il dû uniquement à la pandémie ?

– Pr. J : C’est en tout cas la raison officielle du report de la date de la mise en œuvre de juillet 2020 au 1er janvier 2021. Il est vrai qu’il y avait des doutes quant au respect de l’ancienne et même de la nouvelle date. Dieu merci nous avons pu la respecter, mais il y a toujours des doutes quant au rythme d’avancement de ce processus. Cependant, je reste convaincu que la Covid-19, et malgré tous ses inconvénients, a pu démontrer l’utilité et la nécessité d’accélérer le processus d’intégration africaine. Aucun pays ne peut faire face, seul, à cette pandémie. Une mutualisation des ressources au niveau régional et une lutte collective contre les pandémies s’imposent.

MD : Quels bénéfices, obstacles et inconvénients pour le Maroc ? 


– Pr. J : Selon la Banque mondiale (2020), grâce à l’instauration de la ZLECAf, le Maroc réaliserait un gain potentiel en termes de croissance des revenus de l’ordre de 8%. Les bénéfices sont énormes mais contrairement à ce que l’on peut croire, ils ne sont pas automatiques. La signature et surtout la ratification de la ZLECAf est une condition nécessaire mais elle est loin d’être suffisante. Un point important également pour le Maroc c’est qu’il réalise déjà des excédents commerciaux avec les pays membres. Mais cela ne veut pas dire que cette tendance ne pourrait pas s’inverser dans le futur. Car en effet, le déficit commercial du Maroc par rapport à ses partenaires commerciaux avec qui il a déjà signé des Accords de Libre-échange s’est creusé depuis l’entrée en vigueur de ces derniers. D’où, la nécessité de procéder à des réformes structurelles. Ce qui est rationnellement rassurant par rapport à ce défi, c’est que S.M. le Roi a lancé, en 2019, plusieurs chantiers, notamment celui de la réforme du modèle de développement et a invité le gouvernement à commencer la préparation d’une nouvelle génération de grands plans sectoriels, cohérents et harmonieux. Dans ce sens, le ministre du Commerce et de l’Industrie a présenté, en septembre dernier, lors du Conseil national de l’entreprise de la CGEM, les grandes lignes de la nouvelle stratégie industrielle pour les trois années à venir (2021-2023) et a inauguré officiellement cette nouvelle stratégie par le lancement de la banque de projets, outil principal de sa stratégie d’import-substitution. Ceci permettrait donc à l’économie marocaine, dans un premier temps, de substituer 34 milliards de dirhams d’importations par de la production locale.

Cela dit, une harmonisation entre les différents accords commerciaux (multilatéraux, régionaux et bilatéraux), signés par le Maroc, est nécessaire, en termes notamment de politique tarifaire et non tarifaire, de règles d’origine et de normes pour une exploitation optimale de ces accords mais également pour une meilleure protection de ses intérêts nationaux. La réévaluation globale puis une révision des ALE déjà signés par le Maroc devient de plus en plus urgente. Une étape que le Maroc a déjà entamée et dont il faut profiter pour les adapter à ses intérêts nationaux mais également aux exigences de la ZLECAf. Enfin, je pense que le Maroc est capable de relever le défi de la ZLECAf comme il a pu relever le défi de la lutte contre la Covid-19.