Crise hydrique au Maroc : Entre gestion d’urgence et refonte structurelle
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Par Sara Diallo
En 2025, le Maroc est confronté à une réalité hydrique plus impitoyable que jamais. Les sécheresses persistantes, la pression démographique croissante et l’augmentation des besoins agricoles et industriels ont accentué la vulnérabilité des ressources en eau. Cette crise, bien que prévisible, appelle désormais à des décisions audacieuses et une refonte complète des politiques hydriques nationales. L’année 2024 a été marquée par des mesures d’urgence et des réformes structurelles ; en 2025, il ne s’agit plus seulement d’atténuer les effets de la pénurie, mais d’inventer un nouveau modèle hydrique résilient, pérenne et adapté aux mutations climatiques en cours.
Une mobilisation nationale sous l’Impulsion Royale
Dès le début de la crise, le gouvernement, sous les Hautes orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a pris des décisions stratégiques pour limiter l’impact du stress hydrique sur la population, l’agriculture et l’industrie. Depuis 2020, des infrastructures cruciales, telles que l’interconnexion des bassins hydrauliques et les stations de dessalement, ont été mises en place afin de diversifier les sources d’approvisionnement et de réduire la dépendance aux ressources naturelles.
Mais si les mesures prises jusqu’en 2024 ont permis d’éviter une catastrophe immédiate, l’année 2025 s’impose comme celle des grands chantiers et des choix stratégiques de long terme. Il ne s’agit plus simplement d’interconnecter des bassins hydrauliques ou de construire de nouveaux barrages, mais bien de revoir en profondeur les modes de consommation, de distribution et de régénération de l’eau.
Le gouvernement a ainsi adopté une approche intégrée et multidimensionnelle, où chaque goutte d’eau est considérée comme une ressource précieuse devant être optimisée à chaque étape de son cycle. Cette transformation repose sur trois piliers fondamentaux : l’innovation technologique, la modernisation des infrastructures et l’adoption de comportements citoyens plus responsables.
Le ministère de l’Équipement et de l’Eau a défini cinq axes prioritaires pour mieux gérer cette crise notamment l’optimisation des ressources existantes, notamment via une gestion rationnelle des eaux stockées. Le renforcement des infrastructures d’adduction et de distribution, avec l’extension des réseaux d’eau potable. L’imposition de restrictions sur certains usages de l’eau, surtout pour l’irrigation agricole intensive. L’Accélération du programme national de construction de barrages. Et la promotion de solutions alternatives telles que le dessalement et la réutilisation des eaux usées.
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Les grands chantiers d’infrastructure
Face à la baisse structurelle des précipitations et à l’irrégularité des cycles hydrologiques, le Maroc a lancé des projets d’envergure pour accroître ses capacités de stockage et de transfert de l’eau. Parmi les projets notables figure la construction de barrages, une politique initiée par feu Sa Majesté le Roi Hassan II, et poursuivie par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. En 2024, une vingtaine de barrages sont en construction, dont ceux de M’dez, Al Hoceima et Sidi Kacem, permettant d’ajouter 5,7 milliards de m³ de capacité supplémentaire.
Parallèlement, les autoroutes de l’eau – système d’interconnexion des bassins hydrauliques – deviennent une priorité stratégique. Le projet phare d’interconnexion entre les bassins de Sebou et Bouregreg, destiné à sécuriser l’approvisionnement en eau des grandes agglomérations comme Casablanca et Rabat, vise à réduire les déséquilibres régionaux en matière de ressources hydriques.
Le dessalement : Un pivot central de la stratégie hydrique
Le dessalement de l’eau de mer est devenu un pilier essentiel de la politique hydrique nationale. Six nouvelles stations sont en cours de construction depuis 2024, avec pour objectif de produire 1,4 milliard de m³ d’eau dessalée d’ici 2030. Ces stations de dessalement devraient jouer un rôle central dans la fourniture d’eau potable, notamment dans les régions côtières où réside la majorité de la population.
L’un des projets phares dans ce domaine est la station de dessalement de Casablanca, lancée en juin 2024 par Son Altesse Royale le Prince héritier Moulay El Hassan. Elle se distingue par sa capacité de production annuelle de 300 millions de m³, en faisant la plus grande installation de ce type en Afrique. Ce projet, financé à hauteur de 6,5 milliards de dirhams, devrait garantir un approvisionnement stable à plus de 7,5 millions de personnes marquant une étape décisive dans la gestion durable des ressources en eau du Maroc.
La réutilisation des eaux usées : Une alternative stratégique
Outre le dessalement, le Maroc intensifie ses efforts en matière de réutilisation des eaux usées et l’amélioration des réseaux de distribution font partie intégrante de la stratégie nationale de gestion de l’eau. La région de Rabat-Salé-Kénitra est pionnière dans l’emploi des eaux traitées pour l’irrigation, limitant ainsi la pression sur les nappes phréatiques. De plus, des accords avec l’Office Chérifien des Phosphates (OCP) permettent une redistribution efficace de l’eau dessalée vers les villes de Safi et El Jadida.
Dans un contexte de raréfaction hydrique, la sensibilisation de la population est essentielle. En avril 2024, le ministère de l’Équipement et de l’Eau a lancé une campagne appelant à une consommation plus rationnelle notamment en réduisant le gaspillage domestique et en incitant à l’adoption de technologies économes en eau. Certaines villes, comme Casablanca, ont mis en place des restrictions strictes telles que l’interdiction du lavage des rues et des voitures avec de l’eau potable, en plus de la réduction des activités des hammams et des stations de lavage en début de semaine. Ces actions visent à limiter les usages non essentiels de l’eau, tout en incitant les citoyens à changer leurs habitudes.
Gouvernance et réformes institutionnelles
Au-delà des mesures techniques et des projets d’infrastructures, la crise actuelle met en exergue l’urgence d’une refonte de la gouvernance de l’eau. Dans ce sens, le ministre Nizar Baraka a présenté un plan exhaustif visant à garantir un approvisionnement durable et à éviter que la crise hydrique ne freine le développement économique. Ce plan repose sur l’augmentation de la capacité de production d’eau dessalée à plus d’un milliard de m³ par an et une redistribution équitable des ressources entre les différents bassins hydriques. De son côté, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a souligné la nécessité d’un Plan national de gestion de la sécheresse, incluant un système d’alerte précoce et l’instauration d’une assurance agricole pour atténuer les pertes du secteur.
Enfin, la question de l’équité dans l’accès à l’eau est cruciale. Une politique de solidarité hydrique nationale doit être mise en place afin de réduire les inégalités entre les zones urbaines et rurales, tout en garantissant une gestion rationnelle et durable de la ressource. De fait, le Maroc a amorcé un tournant décisif dans la gestion de son stress hydrique en 2024. En conjuguant réponses d’urgence, infrastructures modernes et politiques de gouvernance adaptées, le Royaume se positionne en pionnier d’une stratégie hydrique résiliente. Toutefois, la pérennité de cette transformation repose sur la mise en place de mécanismes institutionnels solides et une responsabilisation collective face à l’un des défis majeurs du XXIè siècle.