2016, année de tous les dangers pour le Maghreb ?

Abdelmalek-Droukdel

Entre le 20 novembre  2015 et le vendredi 15 janvier 2016, deux mois à peu près sont passés. La première date a été marquée par l’attentat meurtrier contre l’hôtel Radisson Blu de Bamako qui a fait 21 victimes, la deuxième contre l’hôtel Splendid et le restaurant Capuccino de Ouagadougou qui a fait aussi 29 morts – dont la photographe franco-marocaine Leila Alaoui – et des dizaines de blessés.

On pourrait penser que la coïncidence entre ces deux dates n’est que fortuite. En réalité, elle est au cœur d’une étrange évolution que l’on qualifierait d’un recentrage qui interpelle tous les Etats et gouvernements de cette vaste région appelée le Sahel, d’autant plus incontrôlable qu’elle constitue une «  zone grise » où prospèrent, allègrement, depuis plus de dix ans, les mouvements terroristes livrés, enlèvements, au rançonnage , au meurtre, au pillage et au trafic de toutes sortes. Au grand dam des puissances européennes dont les ressortissants sont constamment menacés, des Etats de la région qui n’en ont cure….

Le recentrage en question traduit un déplacement du terrorisme, en termes de groupuscules et de zones d’opérations. Les événements tragiques qui ont endeuillé Bamako et Ougadougou, à deux mois d’intervalle, s’ils ont eu pour théâtre deux Etats de l’Afrique de l’ouest, ont été commandités et exécutés en revanche par deux groupes en provenance du Maghreb et, plus précisément d’Algérie, et non par Boko Haram. Il s’agit des groupes d’al-Qaïda Maghreb islamique (AQMI) et des Mourabitoune. Le premier est dirigé par Abdelmalek Droukdel, le second par Mokhtar Belmokhtar, dénommé « Mister Marlboro » pour son vaste réseau de trafic, entre autres, de cigarettes. On leur attribue des années d’activisme et de terreur dans la région et jusque là, ils continuent d’échapper à la traque et à la vigilance des services occidentaux, non sans être dans leur collimateur. Ils ont un dénominateur commun : l’irascible haine contre la France, transformée en cible exclusive, tout au moins prioritaire, de leur combat.

L’attentat de Ouagadougou en a donné la preuve, certains survivants ayant clairement indiqué que le commando terroriste était, d’abord, en quête désespérée de ressortissants français. Il convient de signaler que la France cristallise  donc la détestation de deux mouvements qui, jusqu’en novembre dernier, étaient en rivalité et à couteaux tirés. Abdelmalek Droukdel nourrissait une méfiance violente à l’égard de Mokhtar Belmokhtar et, entre les deux, c’était à qui mieux, mieux d’exprimer la dénonciation de l’autre, de le présenter comme l’irréductible adversaire voire un apostat. Il y a quelques semaines, tout juste avant la fin de l’année 2015, le dirigeant d’Aqmi a annoncé la fusion de son groupe avec le mouvement al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar, scellant ainsi une alliance de sang, dressant également une longue liste de pays ciblés en Europe et dans la région et insistant sur la « libération » de la Libye,  il a annoncé de futures opérations terroristes contre l’Espagne et les présides marocains occupés de Sebta et Mellila.


Force nous est de constater qu’une sorte de division de taches a été opérée entre les deux mouvements terroristes algériens, le premier groupe s’attaquant au Mali et le deuxième au Burkina Faso. Leur fusion en un mouvement unique nous interpelle, en ce qu’elle nous indique leur volonté de surmonter leurs contradictions, de coordonner leurs forces et leurs stratégies, de faire front commun contre Boko Haram. Plus : ils continuent d’exprimer leur fidélité au leader d’al-Qaïda, l’égyptien Aimane al-Zawahiri , fidèle compagnon d’Oussama Ben Laden, tué, le 2 mai 2011, à Abbottabad, au Pakistan par un commando américain, après une traque de plusieurs années.

La fusion des deux mouvements jihadistes algériens constitue-t-elle, en effet, une riposte à la montée en puissance de leur principal rival sur la scène, Daech ( acronyme de l’Etat islamique au Levant) ? Plusieurs raisons nous inclineraient à le penser, ne serait-ce que le repli forcé que le groupe d’al-Baghdadi semble opérer sous les feux et les raids croisés des aviations américaine, anglaise, française et russe. Perdant, substantiellement, du terrain en Syrie et en Irak, acculés à l’isolement et à la fuite, les combattants de Daech confortent, semble-t-il, leur présence en Libye, devenue le sanctuaire de repli, la terre d’accueil. La Libye, dévastée suite à l’intervention française de 2011, est aujourd’hui divisée quasiment en trois entités. Quand bien même un accord formel aurait été signé, fin décembre, à Skhirat, entre les deux « gouvernements » rivaux, elle incarne un Etat sans substance, fragilisé, une sorte de « boulevard » pour les jihadistes de Daech…

Daech s’approcherait-il donc du Maghreb, mettrait-il en péril la stabilité en Libye où il sévit, en Tunisie où il a frappé à plusieurs reprises, en Algérie livrée à une grave et latente implosion, au Maroc qu’il voue aux gémonies ? Boko Haram qui effraye l’Afrique de l’ouest a fait acte d’allégeance au groupe Etat islamique, il accomplit en son nom la sinistre besogne d’assassinats, de meurtres et d’exactions. Comme pour lui faire écho, et ne pas être en reste, al-Qaïda Maghreb islamique et son allié al-Mourabitoune viennent de mettre le Mali et le Burkina Faso dans l’horreur et l’effroi.

Les prochains mois, à mesure que s’effectue le reflux des jihadistes de Daech vers le Maghreb, verront-ils aussi la constitution de deux pôles du terrorisme international dans cette région : celui d’al-Qaïda face à celui de Daech ? Leur rivalité et leur férocité feraient-elles du Maghreb et de l’Afrique le terrain privilégié de très violents affrontements ? C’est peu qu’une telle hypothèse est du domaine de la frayeur…C’est peu dire aussi que les Etats et gouvernements en place, dans cet arc-en-ciel qui va de la côte atlantique jusqu’à Tobrouk , sont impérativement appelés à prendre la réelle mesure de ce déplacement de la terreur et de la guerre qui se profilent à l’horizon. Un spectre d’autant plus rampant que l’espace maghrébin est demeuré figé, en tout cas victime d’un immobilisme ahurissant et inconscient.


 

Hassan Alaoui est le Directeur de la publication de « Maroc diplomatique » , il a dirigé pendant de longues années la rédaction du quotidien « Maroc Soir » et du « Matin » . Il a été aussi éditorialiste des mêmes titres. Il a collaboré à plusieurs autres titres de presse. Auteur du livre « Guerre secrète au Sahara occidental », il suit et analyse pour nous l’actualité politique, nationale, régionale et internationale.