ALIOUNE BADIANE, IN MEMORIAM

Alioune

Par Monceyf Fadili

Alioune nous a quittés.

Un vendredi, le jour de Aïd al-Adha, sacrifié par une crise sanitaire qui a envahi nos villes, nos cœurs et nos pensées.

Nous te savions touché par ce mal indicible, ce tsunami du silence, mais restions confiants. Le vaillant et le combattant que tu étais ne pouvaient qu’être épargnés.


Aujourd’hui, un fort sentiment de douleur et d’amertume s’est emparé de nous ; ton absence est un puits sans fond, une perte incommensurable.

Avec élégance, tu honorais les vendredis de blanc vêtu, ton large boubou, tes babouches et ton chapeau assortis, et les autres couleurs, le bleu et le vert, le mauve et l’indigo.

Nous portons aujourd’hui le blanc, couleur du deuil et du départ. Nous n’arrivons toujours pas à y croire ; ta disparition nous laisse sans voix.

Alioune, le collègue, l’ami et le frère, l’ami de la famille et du Maroc, qui t’avait adopté et te comptait naturellement parmi les siens.


A Nairobi en 1999, où tu étais Directeur pour l’Afrique et les Pays Arabes, nous avons mis en œuvre, avec toi et Jean-Yves Barcelo, le Programme contre la pauvreté urbaine au Maroc, dont j’étais le Coordonnateur. Un programme qui aura inspiré l’Initiative Nationale pour le Développement Humain et fut reconnu comme bonne pratique à la Session extraordinaire des Nations Unies consacrée à Istanbul+5[1].

Alioune, c’était avant tout l’engagement pour des villes justes et équitables, dans un monde en pleine urbanisation, où l’habitat informel en Afrique représente les deux tiers de la population urbaine. La précarité, la vulnérabilité et la pauvreté étaient ton combat acharné, un ardent plaidoyer en faveur des plus démunis, des bidonvilles et des mal-logés, Kibera et Alexandra, les slums, les favelas. Le sous-équipement, l’absence d’eau, d’électricité et d’assainissement, la surdensité, l’insalubrité et les maladies, l’occupation précaire et les évictions forcées, étaient les slogans que tu arborais, dans les conférences internationales et les assemblées gouvernementales.

Un de tes leitmotivs préférés était le plaidoyer pour des villes mieux gérées, face à une urbanisation non maîtrisée et en l’absence de planification. Tu côtoyais avec aisance les chefs d’Etat, les ministres en charge du logement et des villes, les maires et les élus municipaux, la société civile et les leaders de quartier. Tu les considérais comme tes pairs et tes égaux, en Afrique et dans les autres continents, avec pour unique message : un logement décent pour tous et un environnement sain, au nom de la dignité et de la citoyenneté.

Tu le répétais inlassablement, en conviction partagée. En Haïti, dans les slums de Mumbai, avec Slum Dwellers International et son président nominé au Prix Nobel de la Paix, en République Démocratique du Congo, aux Philippines et en Indonésie, en Irak et en Palestine, Gaza et les territoires occupés.


A aucun moment, je ne t’ai vu baisser les bras ou démissionner. Tu prenais en compte la conjoncture de la jeune Afrique des villes, les agendas politiques, les cultures et leurs spécificités. Tu préconisais le travail de sensibilisation, pour mobiliser les intelligences collectives et les bonnes volontés. Avec, en marque de ta personnalité, une constante civilité, mêlée à un humour dont tu avais le secret.

Tu appelais souvent les personnes par leur prénom, des représentants communautaires aux ministres attitrés, en estime et marque de respect. Auprès des ministres et délégués, tu portais ton bâton de messager, celui d’ONU-Habitat et de ses assemblées. Ils n’ont jamais manqué d’apprécier, en ministres avisés, le discours de l’élan, du cœur et de la sincérité. Ils reconnaissaient tes compétences et ton professionnalisme. Pour « l’Afrique que nous voulons », sur toi ils savaient pouvoir compter.

Tu prenais pour argument la continuité des mandats politiques, pour la tenue des engagements vis-à-vis de la collectivité. Ton credo avait pour noms la promotion des droits de l’Homme et de la dignité, l’amélioration des conditions de vie dans les villes et le droit à l’urbanité.

Cela te valut, lors de la dernière conférence de RHF[2] à Nouakchott, par un maître de cérémonie inspiré, le titre de Mufti urbain ; l’appellation fut grandement appréciée. Ce jour-là, tu avais présenté le document de travail dont tu étais l’auteur, j’avais fait la synthèse des travaux. Nous avons rédigé la déclaration finale, un grand geste pour RHF et les villes d’Afrique.


Le Conseil exécutif et sa tenue biannuelle étaient pour toi l’une des tribunes d’échanges d’ONU-Habitat, un espace de l’intelligence où tu évoluais au gré des sessions. Tu le disais, Alioune, nous devions avoir présent à l’esprit l’articulation du normatif à l’opérationnel, du politique au technique, avec pour feuille de route les plans stratégiques d’ONU-Habitat. Un référentiel dont nous sortions renforcés, pour de nouveaux programmes et projets, et des actions sur le terrain renouvelées.

Le Forum Urbain Mondial dont tu fus cofondateur avec Daniel Biau, le maître d’œuvre du projet, était pour toi, en alternance avec le Conseil exécutif, l’espace de rencontres, la plus grande tribune au monde dédiée aux villes et aux collectivités. De Nairobi en 2002 à Abu Dhabi en 2020, en passant par Barcelone Nanjing et Medellin, tu militais au nom du monde urbain. Et Quito en 2016, Habitat III et l’adoption du Nouvel Agenda Urbain et sa feuille de route pour les villes de demain.

A Abu Dhabi en février dernier, nous avons animé deux sessions sur l’Afrique, l’avenir des villes africaines, les bonnes pratiques et la valorisation des partenariats entre les municipalités.

Cités et Gouvernements Locaux Unis – CGLU Afrique fut ta famille du cœur et de la raison, celle de l’africanité. Avec Jean-Pierre Elong Mbassi, le grand frère et ami de toujours, tu as mené, depuis 1998, la bataille des collectivités territoriales, la décentralisation, les solutions locales aux problématiques de l’urbanisation et le renforcement des capacités. Africités fut l’un de tes lieux de prédilection. D’Abidjan à Marrakech, en passant par Yaoundé, Windhoek, Johannesburg et Dakar, tu ne manquais pas de rappeler les Objectifs du millénaire pour le développement, l’éradication de la pauvreté, et les Objectifs de développement durable qui ont pris le relais.


Au dernier sommet Africités de Marrakech (novembre 2018), CGLU Afrique et ONU-Habitat appuyaient le premier partenariat inter-villes africaines, une nouveauté sur le continent africain, porté par la Fédération des Agences Urbaines du Maroc et lancé dans le cadre d’une session dont nous avons assuré l’animation.

Rabat est une ville où tu es souvent venu, tout le monde s’en souviendra. Au Maroc, tu étais chez toi, chacune de tes visites et de tes missions était un plaisir partagé, des moments d’échanges, de débats et d’engagements, autour de l’avenir des villes, de l’habitat et des projets urbains. Avec les ministres qui se sont succédé, tu avais su tisser des relations de forte empathie. Ils t’appelaient Alioune, tu les appelais par leur prénom, Mohamed Mbarki, le quartier Ryad, la taxe ciment et le FSH[3], Taoufiq Hejira et le Programme Villes sans bidonvilles que tu portais avec fierté, Mohammed Nabil Benabdallah, les conférences internationales et les forums urbains, l’ouverture sur l’Afrique et la construction des partenariats.

Alioune, tu aimais Marrakech, sa grande médina, son patrimoine et son animation. Tu voulais connaître Fès, son tissu ancien et ses médersas, et te recueillir au mausolée de Sidi Ahmed Tijani.

Cela ne s’est pas fait, nous ferons le pèlerinage pour toi.


Avec Cheikh ton fils brillant, vous êtes venus à la maison ; tu lui faisais découvrir le Maroc et ses traditions. Nous avons visité la Tour Hassan et le Chellah, la médina et les Oudayas. Nous sommes allés jusqu’à Ifrane, pour une promenade de la journée.

Cheikh en a été enchanté. A présent, il porte la flamme de son père, en digne héritier.

Le Maroc n’oubliera jamais tes engagements et tes positions de principe, la défense de sa souveraineté, sur laquelle tu étais intransigeant, et l’unité territoriale, pour laquelle nul ne pouvait négocier.

Alioune, tu nous as quittés, nous ne t’oublierons jamais.


Tu nous laisses en précieux legs les mots du cœur et de la générosité, la compétence et la disponibilité, le sourire et l’affabilité, l’optimisme et la sincérité, les jours heureux de fraternité et de l’amitié.

Au Sénégal, à Touba, que ton âme repose en paix.

Monceyf Fadili

Expert international en planification urbaine et développement territorial


Ancien Conseiller ONU-Habitat

[1] Examen et évaluation de l’application du Programme pour l’Habitat (Habitat II, Istanbul, juin 1996), New York, juin 2001.

[2] Réseau Habitat et Francophonie.

[3] Fonds de Solidarité de l’Habitat.