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Alliance des civilisations : le projet, le postulat, le problème

Pr. Bichara KHADER

J’ai eu l’occasion de participer à plusieurs reprises à des réunions et conférences sur l’Alliance des Civilisations. C’est un projet que je soutiens mais qui, malgré tout, demeure pour moi problématique. Je voudrais, dans ce texte, examiner le projet, le postulat et le problème.

Le Projet

Rappelons d’abord la genèse du projet : l’idée d’une « Alliance des civilisations » a été lancée le 21 septembre 2004, par le premier ministre espagnol, José-Luis Rodriguez Zapatero, lors de la 59e session de l’Assemblée Générale des Nations-unies. Conçue dans la foulée des attentats terroristes qui avaient endeuillé l’Espagne, en mars 2004, l’initiative visait à prendre le contre-pied de la réaction calamiteuse du président Bush après les attentats du 11 septembre. A rebours de la confrontation fantasmée entre l’Axe du Bien et l’Axe du Mal et surtout de la « guerre contre le terrorisme», l’initiative espagnole mettait en avant l’indispensable « alliance des civilisations » pour dresser un front commun contre tous les « extrémismes», assécher les marécages du ressentiment et éviter les coupures traumatisantes: Eux et Nous, Islam-Occident, civilisation judéo-chrétienne -civilisation musulmane.

L’idée sous-jacente à l’initiative espagnole est que l’Occident n’est pas en guerre contre l’Islam. Mais que l’Occident et l’Islam sont en guerre contre le fanatisme et l’extrémisme d’où qu’ils proviennent. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si le projet de l’Alliance des Civilisation est présenté à la Ligue des Etats Arabes, en décembre 2004, et rapidement soutenu par la Conférence Islamique, et que, très tôt, l’initiative recueille l’appui du gouvernement Erdogan en Turquie, qui en devient l’avocat le plus convaincu.

Certes il y a eu des conquêtes et des reconquêtes, des flux et des reflux, des victoires et des défaites, des djihads et croisades, mais au-delà, peut-être même à cause de tout cela, la Méditerranée a été d’abord le lieu de croisement des peuples et des cultures, et donc le lieu d’une fécondation réciproque.

L’idée séduit d’emblée l’ex-Secrétaire Général des Nations-unies, Kofi Annan, qui annonce, le 14 juillet 2005, le lancement d’un « Forum de l’Alliance des Civilisations » et met sur pied un groupe dit de «Haut-niveau», sous la conduite de Jorge Sampaio, ex-président du Portugal, censé, non seulement mener une réflexion collective sur la question mais surtout lui donner un « contenu opérationnel ». Tout cela est endossé par l’Assemblée Générale des Nations-unies par une résolution du 20 octobre 2005, en faveur du dialogue des civilisations. Depuis lors, un premier rapport du Groupe de Haut niveau a été soumis au Secrétaire Général en novembre 2006, l’initiative a recueilli l’adhésion d’un Groupe d’amis (plus de 120 Etats). Plusieurs organisations internationales et régionales en plus de plusieurs forums ont été organisés dans différentes capitales, le premier ayant été tenu à Madrid en 2007.

Le postulat

Mais quel est le soubassement intellectuel de ce projet de l’Alliance des Civilisations ? Que vise-t-il ? J’ai lu les différentes recommandations du Groupe de Haut-niveau et les déclarations des différents forums organisés de par le monde, je n’y ai pas trouvé une construction intellectuelle structurée. Mais, j’ai pu dégager quelques idées-force, un peu disparates, portant sur la Méditerranée, la mondialisation, l’identité, la culture, l’extrémisme et le nécessaire dialogue. Je vous propose un condensé de ces idées.

Depuis les temps les plus reculés, la Méditerranée a été le lieu d’échanges, de mélanges, de métissages et cette « fusion des différences » a constitué le legs méditerranéen. Certes il y a eu des conquêtes et des reconquêtes, des flux et des reflux, des victoires et des défaites, des djihads et croisades, mais au-delà, peut-être même à cause de tout cela, la Méditerranée a été d’abord le lieu de croisement des peuples et des cultures, et donc le lieu d’une fécondation réciproque.

La mondialisation a eu des effets paradoxaux : d’un côté, elle a certes raccourci les distances, facilité la communication, accru les échanges économiques et la circulation des personnes, mais de l’autre, elle a engendré tensions, méfiance, voire hostilité. Pour utiliser un raccourci, il y a eu globalisation des échanges et relocalisation des identités. Beaucoup de gens commencent à voir la mondialisation non comme une opportunité, mais comme une menace à leurs cultures, à leurs langues, à leurs traditions, à leurs modes de régulation interne, à leur mode de vie, voire à leur existence même en tant que groupe structuré.

A rebours de la confrontation fantasmée entre l’Axe du Bien et l’Axe du Mal et surtout de la « guerre contre le terrorisme», l’initiative espagnole mettait en avant l’indispensable « alliance des civilisations » pour dresser un front commun contre tous les « extrémismes».

Ces effets paradoxaux de la mondialisation provoquent des « éruptions identitaires », souvent basées sur des appartenances culturelles, principalement religieuses. C’est une sorte de rébellion contre la dilution dans le moule planétaire. Se construisent alors des rapports au passé qui passent par l’interprétation de l’histoire dans un sens qui renforce l’identité du groupe et rapports à l’espace, perçu, à la fois, comme lieu qui permet la reproduction du groupe ou de la communauté, et comme la fabrique des liens socioculturels, puisque c’est dans cet espace que se crée le sentiment d’appartenance : « le chez moi définissant la relation à l’altérité et au voisinage ». L’ensemble de ces rapports, au passé comme à l’espace social, est intégré dans le rapport de l’identité à la culture.

En soi, tout cela ne pose pas de problème, sauf que la mondialisation, par la diffusion de modèles et de normes, exacerbe les identités fragilisées par la peur ou le manque et provoque des conflits, qualifiés trop rapidement d’identitaires où la religion est souvent instrumentalisée. En effet, il n’est pas facile de vivre sa culture au sein d’une autre, pour utiliser les termes de M.Gauchet, car c’est « vivre en marge et dans l’humiliation de ne pas posséder les clés de l’univers dans lequel on évolue ».

Ces éruptions identitaires liées à une mondialisation non-régulée sont qualifiées de choc de civilisation ou guerres de cultures et ne sont en réalité que les projections externes des ruptures internes aux communautés, aux sociétés et cultures. De sorte que ce qu’on nous présente comme des guerres entre les cultures, n’est en réalité, que des guerres au sein des cultures entre ceux qui sont tentés par le confort du repli et ceux qui sont attirés par le grand large, fût-il gros de menaces.

Cette difficile adaptation à un monde en mouvement provoque des poussées de fièvre identitaire qui, sous l’effet de l’instrumentalisation de la religion, peuvent prendre une tournure violente. L’affaire des caricatures danoises le démontre : lorsque des modèles culturels se trouvent en compétition (le principe de la liberté de la presse versus le principe de la responsabilité) l’opposition peut générer un conflit : ce dernier peut être facilement drapé d’une contradiction Occident-Islam et présenté comme un « choc de civilisation ».

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