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Entretien : Mehdi Qotbi, le long parcours de l’architecte de notre patrimoine mémoriel

Par Hassan Alaoui  

Mehdi Qotbi est un artiste au long cours, dont la caractéristique essentielle est la construction patiente et en même temps fiévreuse d’un modèle. Celui de l’art marocain qui croise avec les apports étrangers, contemporains notamment. Peintre, photographe du pinceau, sa peinture est une écriture obstinée des signes et des traits comme dirait un Roland Barthes de l’art japonais.

Mehdi Qotbi , en revanche, n’est pas l’artiste arcbouté et tapi sur un confortable balcon de contemplation. C’est l’artiste qui bouge, participe à la vie des hommes et des femmes, il est l’envers du créateur immobile, il bouge, au contact de son environnement, à l’écoute du monde. D’une certaine manière il est l’artiste du partage et depuis qu’il est en charge de la Fondation des Musées du Royaume, il incarne plus que jamais le renouveau patrimonial du Royaume du Maroc. Voici un entretien qu’il a accordé à « Maroc diplomatique » où il décrit rapidement son parcours et nous parle de la mission que Sa Majesté le Roi Mohammed VI lui a confiée.

Mehdi Qotbi, Sa Majesté le Roi Mohammed VI vous a nommé à la tête de la Fondation des Musées du Royaume du Maroc il y a de cela une dizaine d’années. Une nomination tombée à point nommé qui signifiait surtout l’intérêt suprême que le Souverain accorde à l’art et à la culture. Pourriez-vous nous dire comment votre activité s’est alors organisée et quel regard vous y portez ?

Lorsque la Fondation Nationale des Musées a été voulue par Sa Majesté, il y a dix ans, la culture avait été alors érigée en priorité nationale, parmi les leviers de développement. Dès ma nomination, il a fallu composer une équipe et s’activer rapidement pour poser les jalons d’une nouvelle stratégie muséale pour notre pays. Nous avons fait un état des lieux de l’existant et des projets à porter, comme l’ouverture du Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain, voulu par le Souverain, et qui, en plus d’avoir été un grand événement, fut réellement la pierre angulaire de notre stratégie. Nous avons par la suite signé la passation des musées étatiques avec le ministère de la Culture en 2014, afin de travailler en complémentarité avec les institutions étatiques qui oeuvrent pour la culture.

Globalement, dix ans plus tard, je peux affirmer que nous avons toujours travaillé pour les Marocains en dotant les principales villes du Royaume de musées, dans le cadre de notre mission de démocratisation de l’accès à la culture, car comme j’aime à le répéter, la culture c’est surtout le partage. Nous avons mené un travail de longue haleine, avec passion pour remplir toutes nos missions et implanter la culture et l’art dans le quotidien des Marocains, les guider naturellement vers le chemin des musées avec de grandes expositions d’artistes nationaux et internationaux. Et nous sommes fiers à la FNM lorsque nous recevons des retours du public, nous remerciant de leur avoir permis de découvrir, ici au Maroc, de grands artistes, et de mettre à l’honneur notre patrimoine national.

L’état des Musées du Royaume, semble-t-il, n’était pas brillant et la notion même de Musée importait peu auprès de l’opinion publique ! Quelle était la vérité, selon vous ?

Il y a toujours eu des musées au Maroc. Les premiers, ouverts il y a plus de 100 ans, tels que

le Musée Batha de Fès, le Musée la Kasbah de Tanger, le Musée des Oudayas de Rabat, et aujourd’hui sous la gestion de la FNM, ont été de véritables gardiens du patrimoine marocain, qu’il soit archéologique ou ethnographique. Au fil des années, leur état s’est malheureusement dégradé, je ne détiens pas la vérité sur ce sujet, je peux néanmoins attester de l’état désolant des musées que nous avons récupérés sous notre gestion dès 2014 et qu’il a fallu entièrement rénover. Ce sont avant tout des bâtiments historiques qui abritent des trésors de notre patrimoine, des lieux vivants, mouvants, qui évoluent au fil des expositions. Le plus important pour nous n’était pas de rendre des comptes mais de sauver les meubles, de préserver ces musées et leurs collections à tout prix.

→ Lire aussi : Entretien avec Mehdi Qotbi, président de la Fondation Nationale des Musées du Maroc (Partie 1)

La loi 56.20 récemment promulguée, apporte un nouveau cadre juridique à la création des musées, avec un label officiel « musée » qui réglementera les musées grâce à la promulgation de règles générales communes et l’unification des références juridiques relatives à l’institution muséale. Cette loi vise également à octroyer la marque d’excellence « Musée du Maroc » aux projets muséaux répondant aux conditions techniques, logistiques et humaines comme preuve de leur qualité. C’était un grand projet sur lequel la FNM travaille depuis des années.

Pourriez-vous nous décrire la transformation que vous avez opérée au sein de la Fondation pendant ces dix années d’activité ? Quels avaient été à la fois votre plan de travail, vos projets et les réalisations parachevées ?

Il serait très difficile de vous résumer brièvement dix années d’activités, car de toute évidence, le travail n’est pas fini. Il nous reste encore beaucoup à accomplir. Je pense que nous pouvons nous féliciter d’avoir ouvert des musées dans chaque grande ville du Royaume, lorsqu’on nous reprochait il y a quelques années de nous focaliser seulement sur l’axe Tanger-Rabat-Marrakech, et d’ouvrir des musées pour une certaine élite. Ce qui est totalement faux puisque nous couvrons désormais l’ensemble du territoire et ouvriront prochainement des musées dans l’Oriental, à Oujda, mais aussi dans les provinces du Sud, à Laayoune, pour mettre en lumière et promouvoir l’intégralité du patrimoine marocain et ses diverses affluences.

Nous avons également misé sur des partenariats avec des organismes privés et sur le mécénat pour pouvoir mener à bien nos missions. Nous avons signé des conventions avec plusieurs organismes et musées internationaux pour les volets culturels, pour la modernisation des musées et pour les ressources humaines et les formations aux métiers des musées. Depuis la pandémie de la Covid-19, nous avons accentué nos efforts sur le digital pour donner plus de visibilité de notre activité et être proche du public où qu’il soit.

Vous avez pendant ces dix ans noué de fructueuses relations avec vos homologues internationaux, en Europe, aux Etats-Unis, dans le monde arabe voire en Afrique, quelles perspectives ressortent-elles de cette coopération multilatérale ?

La culture est un pilier essentiel du soft-power puisqu’elle permet de rassembler, de fédérer et d’unir des personnes aux quatre coins du monde. A la FNM, nous avons misé sur la diplomatie culturelle pour favoriser un dialogue interculturel entre plusieurs pays. Le Maroc possède  un patrimoine millénaire qui conjugue des affluences berbères, arabes, méditerranéennes, africaines, occidentales qu’il faut inscrire dans une perspective mondiale. Sa Majesté le Roi Mohammed VI est un fervent défenseur et promoteur de cette culture marocaine diversifié et c’est notre devoir à la FNM de valoriser ce patrimoine national hors les murs et le faire rayonner au-delà de nos frontières à travers une coopération internationale.

Nous avons donc noué des relations et collaboré avec de nombreuses institutions mondiales comme l’Institut du Monde arabe à Paris, le Musée du Louvre, le Musée d’Orsay, le Musée Picasso, le Musée Pouchkine à Moscou, l’Abu Dhabi Exhibition Center où nous avons pris part à la « Semaine culturelle du Maroc » à trois reprises. A long terme, ces actions permettent de tisser des liens et d’établir un climat de confiance avec des pays avec lesquels nous n’avons parfois aucun lien.

Nous avons en 2020, signé une convention le ministère des Affaires étrangères de la République Française et l’Agence Française de développement pour la création d’un centre de formation panafricain pour la sauvegarde du patrimoine et le partage réciproque des expertises.

La responsabilité qui vous a été confiée, lourde et prenante, vous a-t-elle accaparé au point de négliger ou de mettre de côté votre première activité d’artiste peintre ? Dites nous comment vous conciliez les deux dimensions ?

La peinture reste mon premier amour, mon échappatoire, mon exutoire. Elle me permet de rester toujours en phase et en harmonie avec moi-même et les autres. Peindre, c’est pour moi presque un

réflexe primitif. C’est un moment nécessaire à mon équilibre et je trouve toujours le temps de créer malgré mes responsabilités.

Quel est aujourd’hui votre regard – philosophie s’entend – sur l’art, la coexistence des peuples et des cultures dans un monde qui a tendance à se cloisonner ?

Au risque de me répéter, car je le dis souvent, la culture est le meilleur des remparts contre l’obscurantisme. Ce n’est que par l’ouverture à d’autres cultures, dans un esprit de tolérance et de bienveillance, que nous pouvons retrouver une paix et une compréhension mutuelle entre les peuples. L’art et la culture sont de fabuleux moyens pour élargir nos libertés et notre imagination, pour multiplier aussi nos moyens d’expression. C’est pourquoi il est important d’inculquer ces notions aux générations futures car elles doivent perpétuer ces valeurs essentielles au fonctionnement d’une société. Sa Majesté le Roi a donné le coup d’envoi du Musée de l’art de l’islam à Fès et en même temps, le lancement des travaux de construction du Musée du judaïsme à quelques pas, un message fort de tolérance et d’ouverture de la capitale spirituelle du Royaume confirmant que le Maroc est un pays du vivre-ensemble où toutes les croyances et cultures se côtoient harmonieusement.

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