Que faut-il attendre d’Erdogan ?

LES SECRETS DE LA MOBILISATION INTERNATIONALE CONTRE DAECH

Mercredi 17 février vers 18h30, une terrifiante déflagration a secoué le centre d’Ankara suite à une explosion d’une voiture piégée près d’un bus de membres de l’armée turque. Elle a provoqué la mort de 29 personnes et fait une soixantaine de blessées. Le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu a accusé les milices kurdes d’être les auteurs de ce nouvel attentat. Quatorze personnes ont été arrêtées. De son côté, le chef de la principale formation kurde en Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD), dément toute implication de son bras armé, les Unités de protection du peuple (YPG). Comme une toile d’araignée tissant ses mystères et épaississant ses contradictions, la guerre s’est installée dans le Nord-est de la Syrie, sur la frontière méridionale de la Turquie, elle oppose violemment cette dernière et les Unités de Protection du Peuple ( YPG), mouvement kurde syrien se réclamant du PKK. La Turquie bombarde depuis plusieurs mois les unités kurdes de Syrie qui , profitant des bombardements russes, ont conquis dans la foulée de la guerre, des monceaux significatifs du territoire syrien, provoquant l’ire d’Erdogan. Officiellement, la Turquie frappe les troupes de l’Etat islamique, en réalité elle bombarde les positions de kurdes syriens, soutenus par les Etats-Unis qui saluent leur courage et leur bravoure. La communauté mondiale, demeurée figée devant la nouvelle guerre syrienne, assiste impassible à cette redistribution des cartes qui, au-delà de Daech, met en évidence une diplomatie militaire par procuration. Si l’on avait encore un mince doute sur la complicité avérée entre le gouvernement turc de Recep Tayyip Erdogan et Daech, les événements des dernières semaines des mois nous l’auront dissipé. Il y a bien longtemps que le groupe Etat islamique bénéficie du soutien complice du pouvoir d’Ankara, en sous-main bien sûr, et plus ou moins ouvertement depuis juin 2015 dernier. On aura beau essayer de démêler les fils de ce complexe « mariage contre nature » conclu en catimini à la barbe des pays de la région et, surtout, des pays occidentaux et de l’OTAN ( Organisation de l’Atlantique Nord) , dont la Turquie constitue pourtant depuis des décennies la pièce maîtresse en Méditerranée et au Moyen Orient. La carte géopolitique du Moyen Orient n’en est certes pas à son premier – ni non plus à son dernier – recentrage. Elle s’est transformée au fur et à mesure des événements tragiques des dix dernières années en une « peau de léopard ». L’Irak est dépecé, morcelé et réduit à un non-Etat, une grande partie des territoires du nord ouest est entre les mains de l’organisation de l’Etat islamique depuis le 28 juin 2014, après la prise par les jihadistes de Mossoul, deuxième grande ville et de Kobané libérée par les Kurdes. La Syrie est amputée pour sa part de sa grande région du nord-est, et tout donnait à craindre il n’y a pas si longtemps encore que Damas constituait l’étape suivante de conquête du pays par les jihadistes. Au motif que la guerre doit être menée contre le régime de Bachar al-Assad, les puissances européennes, mais aussi les EtatsUnis, ont fermé les yeux sur l’avancée militaire des troupes de Daech en territoire syrien, ensuite dans l’Irak du nord ouest. La Syrie, comme on le sait, restera constamment le pays ennemi d’Erdogan et de la Turquie. Tant et si bien que, profitant de cette mésentente organique, l’organisation de l’Etat islamique, outre la puissance militaire, s’est appropriée un immense territoire, à cheval entre la Syrie et l’Irak, créant pas moins de 7 provinces soumises, cinq en territoire irakien et deux en Syrie. Elle a conquis des villes significatives comme Raqqa, transformée en capitale et en bastion d’une féroce répression et Day Zor en Syrie, de Fallouja, al-Anbar, Mossoul, Ramadi, Samarra, Tikrit et Kirkouk en territoire irakien. Si les prémisses de « l’Etat islamique » existent bel et bien depuis 2006 en Irak, voire au lendemain de l’invasion de ce pays par les Etats-Unis de Georges Bush en mars 2003, ce n’est que depuis la fin de 2014 qu’il s’est imposé à la communauté internationale comme une sinistre réalité tangible, dans son expansion sanguinaire et ses irrédentismes territoriaux. Il a mis la main sur les richesses pétrolières du pays et dispose forcément de revenus de l’ordre de 2 millions de dollars par jour uniquement de la vente en contrebande, via la Turquie notamment, du pétrole. Ce qui s’appelait au départ l’Etat islamique en Irak s’est transformé en Etat islamique en Irak et au Levant, avant de devenir tout simplement « l’Etat islamique », à cheval entre l’Irak et la Syrie, tirant ses profits également de rackets, de rançons, de trafics divers. Il « emploie » pas moins de 30.000 combattants dont plus de la moitié sont des étrangers venus d’Europe, du monde arabe et du Maghreb, payés rubis sur ongles. Tous sont passés par la Turquie, sans craindre d’être refoulés et sont passés aisément en territoire syrien par Jarablous ou Kobané pour rejoindre Raqqa, capitale de l’Etat islamique. Il est curieux de constater que ce fort mouvement d’arrivées et de recrutement des ces « légionnaires » nouvelle manière n’a jamais inquiété outre mesure les autorités turques, notamment d’un ci-devant premier ministre élu en 2003 et qui, dès le départ a manifesté sa volonté de « tout conquérir » lançant son fameux : « Durmak yok! » ( On ne s’arrête pas là ) ! De plus, ce va-et-vient dans une Turquie occupée à soigner son image vis-à-vis de l’Occident et notamment de l’Union européenne, correspond à la montée en puissance de Recep Tayyip Erdogan et de son parti islamiste l’AKP. L’interrogation vaut ce qu’elle vaut, mais ne laisse guère indifférents les observateurs sérieux rivés à l’analyse du tableau de bord de la Turquie et inquiets surtout de ce nouveau satrape oriental appelé Erdogan dont le fanatisme démesuré n’a d’égale que sa volonté de mettre au pas les démocrates et les opposants.

La communauté mondiale, demeurée figée devant la nouvelle guerre syrienne, assiste impassible à cette redistribution des cartes qui, au-delà de Daech, met en évidence une diplomatie militaire par procuration.

Et parmi ces derniers, bien entendu, la communauté kurde transformée depuis de longues décennies en ennemie, désignée à la haine, devenue bouc émissaire de tous les fantasmes. Les Kurdes, on ne le sait que trop, constituent le problème central du pouvoir d’Ankara, et ce depuis toujours. Communauté musulmane, sunnite de surcroît, cultivée et fière de son ancrage dans une double identité, traditionnelle et moderne, elle subit les affres du pouvoir d’Ankara comme une malédiction. Les Kurdes sont à présent exposés aux doubles menaces d’Erdogan et de Daech, ces derniers, la main dans la main quasiment, s’étant mis d’accord pour les frapper, lancer des exactions, bombarder le Kurdistan, les familles de civils…Le plus ironique est que les grandes puissances, à leur tête les Etats-Unis et l’Europe, savent la complicité quasi organique qui existe depuis longtemps entre le pouvoir d’Ankara et l’organisation de l’Etat islamique. L’arrivée au pouvoir du président Erdogan, porteur d’un islamisme dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est à la fois ambigu et conservateur, a dévoilé le vrai visage de la Turquie islamiste. Il a d’emblée proclamé son soutien officiel au président égyptien destitué, Mohamed Morsi, et en catimini mis en œuvre une politique sournoise de soutien à l’organisation de l’Etat islamique.

http://DROIT DE RÉPONSE: L’ambassade de la Turquie répond à un article de «Maroc diplomatique»

Pendant toutes ces trois dernières années, inspiré d’un redoutable cynisme, ce soutien s’est renforcé à mesure que la puissance meurtrière de Deach s’imposait aux pays de la région et au monde. Un accord tacite, qui n’a pas besoin d’être formalisé sur un papier, a bel et bien été « signé » entre le pouvoir d’Erdogan et Daech dont celui-ci a bénéficié jusqu’au 24 juillet 2015, lorsque la Turquie, prenant prétexte de l’attentat du 20 juillet attribué à Daech et commis contre un Institut culturel à Suruç , a bombardé pour la première fois en représailles des positions de « l’Etat islamique » ! Au demeurant, cet attentat a provoqué la mort de quelque 32 kurdes, considérés comme sympathisants du PKK, l’organisation autonomiste kurde et ennemie jurée du gouvernement d’Erdogan. Il sera suivi en octobre 2015 par celui, encore plus sanglante, de la gare d’Ankara qui a fait de 100 morts au milieu d’une manifestation de pacifistes. On était en droit alors de se poser légitimement la question de savoir si c’était une réelle rupture du «Pacte de non agression » entre les deux, ou simplement une cynique volonté de fourvoyer les esprits ? Car, non contente de démentir la rumeur vérifiée de sa complicité avec Daech, la Turquie d’Erdogan cherchait également un prétexte et l’opportunité pour bombarder les kurdes, à ses yeux tous membres ou sympathisants du PKK. Les observateurs avertis, les experts qui travaillent sur le conflit et la région ne se sont pas fait faute de s’interroger sur les tenants et aboutissants de cet étrange attentat contre un centre culturel: quel intérêt les dirigeants de Daech avaient ils de frapper cruellement un centre culturel au cœur de Suruç en plein territoire turc, sinon une volonté de brouiller les pistes et de provoquer la fureur du régime d’Erdogan pour qu’il abatte sa foudre contre les Kurdes, devenus l’adversaire majeur des jihadistes ? Et pourquoi provoqueraient-ils ainsi la Turquie, « alliée » irréductible dans la volonté partagée de faire tomber le pouvoir syrien ? Jusqu’ici , surtout, la Turquie a joué le rôle de puissance complice qui ferme les yeux sur les activités avouées – et surtout inavouées – de Daech , notamment pour le trafic du pétrole irakien, vendu en contrebande et qui rapporte, dit-on, la bagatelle de 1 Million de dollars par jour à l’organisation de l’Etat islamique , le trafic humain, les violations et les crimes, les passages réguliers entre la Turquie et la zone des combats en Syrie qui sont monnayés…. Il convient de rappeler qu’au lendemain de la conquête par Daech de la deuxième ville d’Irak, Mossoul, en juin 2014, les Jihadistes s’étaient emparés du Consulat de Turquie et pris en otage près de 46 fonctionnaires turcs. On pouvait, en effet, craindre le pire pour eux, Ankara s’agitant pour les libérer des mains des nouveaux maîtres du Nord ouest de l’Irak…Et, tout à la surprise du monde entier, les otages avaient été aussitôt libérés et récupérés sains et saufs. Un autre fait marquant peut être ajouté à la chronique de la complicité sidérale entre Ankara et Daech : en février 2015, au cours d’une opération clandestine en plein territoire syrien, frontalier de la Turquie, des soldats turcs sont partis récupérer et rapatrier la dépouille de Solaïman Pacha, grand père d’Othman 1er et fondateur de l’Empire ottoman , enterré dans un Mausolée en territoire syrien, mais pourtant considéré comme turc en vertu d’une convention internationale. Comme l’écrit notre confrère et spécialiste de la région Romain Edessa, « lorsque l’EI encercle la zone en février 2015, le destin du mausolée semble scellé, la destruction ne fait aucun doute. Or, de manière tout à fait inédite, les djihadistes de l’EI se maintiennent à une distance raisonnable du mausolée en attendant que l’armée turque évacue la dépouille ainsi que la quarantaine de soldats turcs chargés de sa garde.


Il convient de rappeler qu’au lendemain de la conquête par Daech de la deuxième ville d’Irak, Mossoul, en juin 2014, les Jihadistes s’étaient emparés du Consulat de Turquie et pris en otage près de 46 fonctionnaires turcs.

Le Premier ministre turc se félicitera de la réussite de cette opération éclair qui s’est déroulée sans coup férir en plein territoire djihadiste. ». Si l’on n’a pas réussi à élucider tout de suite cet étrange épisode, on était édifié en revanche sur la nature ambiguë de l’attitude du gouvernement d’Erdogan. Or, l’ambigüité sera d’autant plus persistante que la Turquie a toujours fermé les yeux sur les allées et venues des milliers de candidats au Jihad, venus d’Europe, du Maghreb et des pays arabes, qu’elle a été jusque-là paradoxalement épargnée d’attentats et d’agressions de la part des jihadistes de l’Etat islamique. Mais le point crucial de cette entente tacite et plus que réelle entre la Turquie et Daech, c’est que ce dernier est supposé mettre en œuvre les calculs et la politique d’Ankara, à savoir combattre à la fois Bachar al-Assad – ennemi irré- ductible – et les Kurdes du nord-est de la Syrie qui luttent également pour l’établissement d’un Etat kurde et, solidarité oblige, seront toujours proches des kurdes irakiens et ceux de l’intérieur sous la bannière du PKK… L’attentat de Suruç, perpétré le 20 juillet 2015, a bien entendu suscité « la colère » du pourvoir d’Erdogan et surtout précipité sa décision de punir les auteurs! Qui sont-ils réellement ? Il en a profité pour lancer de vastes opérations contre les Kurdes partis à la conquête de la zone syrienne, avec l’objectif dissimulé de les empêcher d’imposer leur légitimité internationale et mettre à mal son pouvoir répressif. En fait d’engagement militaire contre Daech pour rassurer les Etats-Unis et l’Europe au mois de juillet 2015, Erdogan s’est plutôt lancé dans une nouvelle guerre contre les Kurdes et, comme l’a rappelé Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères, sur la chaîne « I télé », il préfère bombarder le PKK que les Jihadistes…faisant de nouveau preuve de son cynisme, laissant pourrir le processus d’éradication du terrorisme, massacrant le peuple kurde qui, pourtant, est le seul capable aujourd’hui de mener l’offensive contre l’Etat islamique…Bernard Kouchner, en appelle aux Etats du monde entier pour armer les kurdes et les soutenir avec des bombardements aériens contre Daech… Durant le printemps dernier, les Kurdes ont réussi à libérer Kobané des mains des jihadistes en les chassant, leur infligeant une série de revers, notamment à Tal-Abyad, poste stratégique, coupant ainsi les voies stratégiques d’acheminement et d’approvisionnement de Daech…Les combattants kurdes avaient même, au grand désespoir d’Ankara, réussi le coup de franchir « le Rubicon » et d’approcher Raqqa… fief des jihadistes. Sauf que l’engagement d’Erdogan vis-à-vis de la communauté internationale dans cette guerre contre le terrorisme reste frileux et peu convaincant, car les voies d’accès à la Syrie via la Turquie sont toujours libres et incontrôlés. Et L’extension territoriale à laquelle rêvent aussi bien la Turquie que Daech aux dépens de la Syrie et de l’Irak, semble mettre en avant les germes d’une rupture inéluctable entre Abou Bakr al-Baghdadi et Recep Tayyip Erdogan, tous deux rêvant du titre de Calife …mais ignorant que l’Iran, l’Arabie saoudite et l’Occident veillent au grain…L’arrivée massive et «impériale » de la Russie de Poutine sur la scène a néanmoins changé la donne et compliqué les scénarios.

Hassan Alaoui est le Directeur de la publication de « Maroc diplomatique » , il a dirigé pendant de longues années la rédaction du quotidien « Maroc Soir » et du « Matin » . Il a été aussi éditorialiste des mêmes titres. Il a collaboré à plusieurs autres titres de presse. Auteur du livre « Guerre secrète au Sahara occidental », il suit et analyse pour nous l’actualité politique, nationale, régionale et internationale.