Génération Corona

Par Karim LARAKI : Consultant en économie et géopolitique. Afrique et région MENA

Prélude

En ce printemps 2039, assis sur notre balcon face à la corniche de Rabat, je ne me lasse pas de cet air de moins en moins pollué. Les Rbatis commencent à affluer vers la corniche. Le tram qui arrive jusqu’à Témara plage et la mode des scooters et vélos électriques made in Morocco facilitent les déplacements. Quel bonheur que de voir cette classe moyenne consommer et contribuer à l’économie du pays.

J’entends mes petits-enfants à l’intérieur aider leurs parents et mon épouse à préparer le repas de mon anniversaire. Ils m’ont interdit d’y participer et insistent pour que je ne devine rien de la surprise qui m’attend.


Hind (14 ans) et Amine (18 ans) viennent me rejoindre mettant fin à mes pensées. Sur un ton se voulant naturel mais cachant mal qu’elle avait préparé son coup, Hind me demande de lui rappeler pourquoi j’aime les appeler Jayl Corona.

Par pudeur, je ne leur ai jamais dit que d’après mes calculs, Amine avait été conçu pendant le confinement d’avril 2020. Ses parents venaient de se marier et répétaient à qui voulait bien les entendre qu’ils n’auraient pas d’enfants avant deux ou trois ans. Mais parmi les victimes collatérales du virus figurait ce type de résolutions.

Hind sait que je ne me lasse pas du sujet. Malgré les encouragements de mon entourage, à chaque fois que je l’aborde, je crains que mon âge avancé ne laisse penser que je radote. J’ai donc développé une technique. Je prépare longtemps à l’avance des expressions toutes faites que je change à chaque fois pour aborder le sujet.

Pour cette fois, je décide d’introduire l’expression «les masques sont tombés». Je sais que ce que je cache derrière ce titre est très politique. Mais la génération de Hind montrait une maturité qui ne cesse d’étonner.


Dès fin 2020 on avait remarqué un regain d’intérêt pour la politique. Le maintien des lois électorales et des législatives pour l’automne 2021 avait laissé craindre le pire: le pays allait retourner à son vieux train-train d’élections certes transparentes mais ô combien monotones, donnant lieu à des gouvernements «traficotés». Mais plusieurs mesures avaient été prises pour montrer qu’il en serait autrement.

Le climat s’était déjà détendu et les partis politiques avaient gagné en tonus avec le vote à l’unanimité par le parlement d’une loi d’amnistie permettant de libérer journalistes et condamnés des différents hiraks.

Y avait aussi contribué la volonté de laisser derrière nous les problèmes de conflits d’intérêt qui avaient tant entaché la vie politique en appliquant à la lettre les lois en la matière. Puis, le coup de grâce aux démons du passé était venu de la décision de ne nommer au gouvernement que des ministres élus aux légAislatives.

Encore une fois, on avait démontré qu’on était capables de faire un changement dans la continuité ; sans chamboulement ni chasse aux sorcières. Mais à la différence du passé, les mesures ainsi prises montraient que le retour aux mauvaises pratiques d’antan était pratiquement impossible.


Du sang neuf coulait dans les veines des partis et ces derniers étaient confortés dans leur émancipation, sentant que la suspicion à leur égard n’était plus de mise.

Les masques sont tombés

La population avait adhéré aux mesures de l’état d’urgence sanitaire. La bonne gestion du dossier avait apporté ses fruits et laissait présager que quelque chose allait changer dans la manière dont le pays était gouverné.

Pourtant, des relents du passé avait laissé craindre le pire. Au début de l’état d’urgence, la lente distribution de la fameuse autorisation de sortie par les mokadem avait posé problème.

Vers le milieu de la période de confinement, un communiqué annonçait que tous les salariés du public contribueraient au Fonds Covid-19 par un prélèvement automatique de trois jours de salaire sur leur paie du mois d’avril. Le malaise était profond. Tout cela rappelait de mauvais souvenirs.


Puis avait eu lieu l’histoire des masques. Un communiqué avait annoncé l’obligation de les porter et des représentants du ministère public et du gouvernement se relayaient à la télévision pour menacer tout contrevenant de sanctions très sévères. Seulement, deux semaines après l’annonce, les masques restaient introuvables. On aurait voulu décrédibiliser les pouvoirs publics, on n’aurait pas fait mieux.

Et Hind d’intervenir : donc les masques sont tombés!

C’était exactement ça. On avait compris que pour que le pays sorte de cette crise par le haut des changements étaient nécessaires.

On apprenait que les mokadems ne pouvaient plus prendre leurs fonctions sans une formation rigoureuse.


Un vaste mouvement de nominations dans les rangs des hauts fonctionnaires et des agents d’autorité avait donné un net coup d’accélérateur à la tendance déjà engagée: efficacité et sens du service public étaient les seuls critères à considérer dans tout recrutement.

On avait tiré les leçons de la gestion réussie de la Covid-19. On avait adopté une nouvelle méthode de travail, la seule qui marche, alliant bonne planification, coordination et leadership.

On avait également compris que la complexité des problèmes du pays ne pouvait plus être confrontée par des politiques frileuses et saucissonnées dans le temps : le pays est capable d’agir vite et bien et les Marocains comprennent et acceptent le changement, même radical, tant et si bien que tout cela est convaincant et cohérent.

Le Maroc se retrouvait ainsi avec un Etat à la fois plus fort et plus crédible. On avait rompu avec la stratégie des réformes par doses homéopathiques. Tout le monde était sorti de la crise avec une soif et une volonté d’agir, certes de manière réfléchie et concertée, mais aussi avec la conviction que la voie du salut était la multithérapie de choc : mise en œuvre simultanée d’une batterie de mesures radicales et importantes.


Couscous, Burnous et Halk Rou’ous

Le pays était plus apaisé depuis la fin des hostilités entre le Maroc et l’Algérie. Ce n’est que maintenant que ce cauchemar est derrière nous que l’on mesure les énergies et les ressources qu’il avait accaparées.

Les chefs d’État maghrébins s’étaient retrouvés à Paris avec leurs homologues du reste du monde pour une conférence internationale. En marge de la conférence, l’Unesco avait invité les chefs d’État maghrébins à une cérémonie officialisant l’inscription du couscous à la liste du patrimoine mondial de l’humanité.

Les discours du Maroc et de l’Algérie étaient très attendus. A la surprise générale, ils étaient pleins d’humour. L’un concédant que le couscous de l’autre n’était finalement pas si mauvais que ça. L’autre rappelant cette citation attribuée à Ibn Khaldoun que les Maghrébins avaient tant en commun et surtout le Couscous, le Burnous et le Halk Rou’ous (la boule à zéro).

On n’a jamais su si tout cela avait été orchestré par on ne sait quel président européen ou prince du Moyen-Orient. En tout cas, les chamboulements géopolitiques qui avaient marqué le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord fin 2020 y avaient probablement contribué.


Moins un mois plus tard, les deux chefs d’État s’étaient retrouvés avec leurs homologues des autres pays du Maghreb. L’opinion publique maghrébine avait été sensible à l’absence de lyrisme et au réalisme des discours des chefs d’État qui avaient décidé de procéder sans précipitation et promesses démesurées.

Rappelant dans leurs discours que même durant les pires moments du conflit Algéro-marocain, l’interconnexion électrique maghrébine n’avait jamais cessé de fonctionner, ils avaient décidé d’un marché commun de l’énergie, destiné non seulement à subvenir aux besoins du Maghreb mais aussi à exporter de l’électricité vers l’Europe.

Depuis, ils se retrouvent une fois par an, et tiennent leur promesse d’annoncer au moins un grand chantier de dimension maghrébine chaque année.

Les milieux des affaires et les acteurs de la société civile n’étaient pas en reste. Eux n’avaient besoin ni de conférences annuelles ni de beaux discours. Ils travaillaient ensemble depuis toujours mais timidement. Maintenant, la liberté de pleinement collaborer était enfin là. Les échanges économiques, scientifiques et culturels foisonnaient.


Casa de Papel ou Keynpettisme ?

Amine avait adoré son cours d’économie et avait fait un exposé sur Keynes. Par ailleurs, nous en étions à la 50e saison de la très populaire série Casa de Papel, qui durait depuis l’avant Covid-19, et dans laquelle une bande migangster mi-Robin des Bois investit une banque centrale non pas pour simplement voler de l’argent mais pour tranquillement en imprimer des milliards avant de s’échapper.

Amine avait trouvé cette expression qui m’avait fait sourire : le keynesianisme c’est comme la Casa de Papel, utiliser la planche à billets sans modération, c’est courir vers l’enfer !.

Bien heureusement, le Maroc l’avait compris, ne cédant pas aux appels de sirène des avocats des dérapages budgétaires. Le pays avait fait des écarts en termes de facilités de crédits et de déficits budgétaires pour faire face aux urgences de la crise, mais c’était resté sous contrôle.

On n’avait pas non plus cédé au libéralisme bashing développé durant la Covid-19 comprenant que le libéralisme économique a un prérequis : l’État de droit. Lorsque ce prérequis est absent, c’est la loi de la jungle qui prend le dessus. Libéralisme économique et loi de la jungle ne sont donc pas synonymes, ils sont opposés.


Avec le Fonds Covid-19, on avait réalisé que beaucoup peut être fait par de la redistribution de revenus et que les plus aisés y adhèrent en majorité tant qu’ils peuvent voir à quoi ça sert.

Et puis quand on n’a pas le choix et que l’État est fort et crédible on fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Le Fonds Covid-19 fut transformé en Fonds pour le Développement alimenté par des impôts beaucoup plus progressifs que par le passé.

On s’était retrouvés à faire du Thomas Piketty sans le savoir ! Une petite dose de Keynes et beaucoup de Piketty et voilà que le Maroc avait inventé le Keynpettisme.


Les secteurs de la santé et de l’éducation avaient eu la part du lion du Fonds.

Les hôpitaux de campagne érigés durant la crise avaient été transformés en unités permanentes, souvent après avoir été déplacés pour couvrir équitablement l’ensemble du territoire. Une condition sine qua non pour être directeur d’un hôpital était d’avoir un diplôme en économie de la santé. Pour les médecins, obligation leur avait été faite de servir tous les cinq ans pendant au moins une année dans une des régions reculées.

La Recherche scientifique n’était pas en reste. Dans la transparence totale et avec un suivi régulier, le Fonds servait à financer des programmes de recherche et d’innovation impliquant conjointement entreprises et centres de recherche.

Cette nouvelle vigueur avait touché tous les secteurs et avec une grande liberté de ton. Des travaux étaient régulièrement publiés et vulgarisés. On n’en revenait pas, même les débats sur les politiques socio-économiques et les grands chantiers s’étaient déplacés des argumentaires politiques stériles vers des études d’impact socio-économique permettant à chacun de se faire une opinion documentée.


L’intelligence artificielle contribuait signi-ficativement au PIB même si la discipline s’était avérée au début de la relance post-Covid-19 surtout efficace dans la mise en place du programme de remplacement de la caisse de compensation par la distribution de revenus directs aux plus pauvres.

Pour l’enseignement, on avait commencé par un constat simple mais qui avait été difficile à assumer par le passé. Les professeurs que l’on formait depuis des années étaient eux-mêmes le produit d’un système éducatif défaillant. Il était donc normal qu’ils ne soient pas à la hauteur. La réforme ne pouvait réussir sans, d’abord, leur mise à niveau.

Soit m’hancha soit pièce montée, jamais les deux à la fois

Baisse des importations oblige, on avait commencé à beaucoup consommer le «made in Morocco». C’était même devenu une mode. Et puis, pendant la crise, les craintes d’un avenir incertain avaient encouragé tout le monde à être plus sage. Durant le Ramadan, qui était tombé en pleine période de confinement, les statistiques indiquaient que les Marocains avaient commencé à consommer plus modérément. On rompait le jeûne soit avec de la harira soit avec une soupe asiatique mais jamais les deux à la fois.

A la fin de l’été, des photos savamment distillées du mariage de la fille d’une personnalité montraient que la nouvelle tendance que l’on voulait voir perdurer était de continuer à savoir faire la fête mais sans excès en termes d’orchestres, de musique et de friandises offertes aux convives. C’était soit m’hansha soit pièce montée mais jamais les deux à la fois.


Encouragés par les nouvelles dispositions du plan Recherche et Développement, l’intelligence artificielle avait commencé à figurer dans le top trois des secteurs contribuant à la valeur ajoutée.

L’agriculture en avait profité. On avait mis le paquet sur l’accompagnement des petits agriculteurs. Les produits frais affluaient vers les marchés. On en exportait toujours, mais les petits agriculteurs profitaient surtout de la demande des industries agroalimentaires. On avait développé toutes sortes de concentrés de tomates et de confitures de fraises avec des recettes nouvelles, sans sucre ajouté ni additifs. Les Marocains en raffolaient et les bouillons de légumes épicés prêts à l’usage pour des tagines marocains étaient devenus des best sellers des exportations.

Les phosphates continuaient à être notre principale ressource naturelle. Réalisant enfin que ce n’était pas sérieux de parler de développent durable tout en encourageant les agriculteurs à utiliser des engrais polluants, le centre de recherche de l’OCP avait réalisé la prouesse de développer toute une gamme d’engrais «verts».

Les investissements en grands travaux avait permis de désenclaver plusieurs régions du pays encourageant des jeunes à travailler sur leurs terres natales. J’explique à Hind et Amine comment leur grand-mère et moi en avions mesuré toute l’ampleur à partir des fenêtres du train lorsqu’on avait rendu visite à Amine pendant son stage agricole à Erfoud. Jusqu’à Fès, les changements étaient notables mais pas extraordinaires. A partir de Midelt, les effets étaient spectaculaires.


Et voilà qu’Amine prend la parole et explique à Hind comment, arrivés à Erfoud, leur grand-mère, qui y avait passé une partie de son enfance, avait les larmes aux yeux de voir à quel point la région avait changé. Les enfants de Mbirika, leur employée de maison de l’époque, avait hébergé Amine chez eux, à une dizaine de kilomètres de la ville, dans une petite maison, avec eau courante et électricité, et juste en face de la cantine de l’école du douar.

Les investissements dans l’économie verte étaient dictés par la volonté d’aller plus de l’avant dans le rôle pionnier qu’avait commencé à jouer le pays en matière d’environnement. Un coup de pouce était venu de la population qui s’était appropriée la mode des comportements écologiquement responsables. Tout cela avait permis la création de toute une chaîne de PME, et donc la création de milliers d’emplois, destinés à répondre à ces nouveaux besoins.

L’effet sur l’environnement était notoire. L’air redevenait respirable, les cours d’eau étaient redevenus propres et on commençait à voir apparaître des herbes sauvages, des oiseaux et des espèces animales dont on ne soupçonnait plus l’existence.

Manque plus que le boubal

Quelqu’un fait signe à Hind de l’intérieur de l’appartement. Je comprends que le repas est prêt. Amine dépose sur la table un immense plat de friture de chabel !


Je n’en reviens pas. Ce poisson très rare, prisé par les fins gourmets, avait disparu du Maroc depuis les années 1980. Quel beau cadeau !

Malheureusement, le boubal, ce brocoli sauvage dont les fleurs hachées et cuites accompagnaient traditionnellement le chabel n’avait pas encore daigné réapparaître sur les champs.

En somme, en ce Maroc de 2039, avec l’absence du boubal, le pays a encore du chemin à faire mais avec le retour du chabel le pays revient vraiment de loin.