Gouvernance: Pourquoi la plupart des pays n’ont pas pu franchir le cap comme l’a fait le Cap-Vert ?

Par Mohamed H’Midouche

L’actualité politique de notre continent, marquée ces derniers jours par son lot de bruits de bottes et de nouvelles inquiétantes en raison de la situation socio-politique qui prévaut en Libye, au Mali, au Burkina, en Côte d’Ivoire, en Guinée, en RDC et en Ouganda, occulte les effets dévastateurs de la pandémie de la Covid-19 qui ont terrassé les économies de la majorité des pays africains. Décidément, comme le dit l’adage populaire, un malheur ne vient jamais seul et toutes les couches de la population se retrouvent fragilisées avec un risque majeur de catastrophes sanitaire et économique qui vont aggraver la vulnérabilité ses couches les plus démunies, notamment les jeunes et les femmes.

Si le dérèglement que nous constatons au niveau de tous les secteurs économiques est attribué à la Covid-19, l’instabilité politique et les crises qui s’en suivent observés sur notre continent est le fait de facteurs endogènes propres à nos États en raison de la mauvaise gouvernance, du népotisme, de la gabegie, de la corruption et du désordre résultants d’une mauvaise administration des ressources nationales ou celles provenant de l’aide extérieure et de l’exclusion de la gestion des affaires de l’État des partis politiques d’opposition et des représentants de la société civile, ce qui constitue un facteur permanent d’instabilité.

Performance mitigée par 60 ans d’indépendance

En ce mois d’août 2020, de nombreux pays subsahariens ont célébré leurs fêtes de l’indépendance dans un climat marqué par les restrictions sanitaires, sans fastes et souvent sans défilés militaires. Ces indépendances ont été arrachées du joug colonial il y a six décennies. Le bilan que l’on peut dresser de ces années d’indépendance est mi-figue mi-raisin. Certes, de nombreux progrès ont été enregistrés sur le plan social, notamment au niveau de l’éducation des jeunes et des femmes avec la réalisation de nombreux projets d’infrastructures au prix d’un endettement excessif. Toutefois, de nombreux défis restent à relever notamment au niveau du secteur de l’énergie (60% des Africains n’ont pas encore accès à l’électricité) et de la santé avec des hôpitaux sous-équipés et une classe dirigeante qui continue, avec les nantis, à se faire soigner à l’étranger au prix d’une ardoise très salée. L’émergence d’une classe moyenne a été saluée, mais elle se retrouve gravement fragilisée par l’impact négatif de la Covid-19.


La détérioration de la situation économique de nombreux pays s’est brusquement aggravée par les crises politiques qui ont surgi récemment ici et là, fragilisant ainsi les fondements de base de l’économie et les quelques acquis sociaux enregistrés. Tout le monde s’accorde que cette instabilité est due à la mauvaise gouvernance et aux ingérences étrangères dans les affaires intérieures des pays africains, qu’elles soient le fait des anciennes puissances coloniales ou des nouveaux acteurs sur la scène régionale ou internationale qui ont leur propre agenda sans oublier les entreprises multinationales qui continuent à exploiter les ressources pétrolières ou minières de notre continent dans des conditions pas toujours transparentes et qui pratiquent l’évasion fiscale à grande échelle, laissant aux pays africains de maigres ressources pour financer leur propre développement les obligeant sans cesse à s’endetter.

Cette situation peu reluisante nous interpelle tous et à tous les niveaux et nous nous devons en tant qu’Africains d’effectuer un sursaut qualitatif pour changer cette image négative qui continue à nous coller à la peau dans tous les médias internationaux qui traitent de l’Afrique et qui n’hésitent pas à perpétuer cette image dégradante et affligeante de notre continent, objet de toutes les convoitises en raison du grand potentiel de son marché avec une population estimée à plus de 1,2 milliard et de son sous-sol riche en matières premières.

Heureusement que ce tableau peu reluisant ne concerne pas tous les pays africains et qu’il existe de petits pays comme le Cap-Vert dont on ne parle pas souvent et qui est cité comme une vraie « SUCCESS » en matière de bonne gouvernance en Afrique.

Comment explique-t-on l’exception cap-Verdienne ?

Rappelons tout d’abord que le Cap-Vert est un État insulaire composé d’un archipel de dix îles volcaniques situé en plein océan atlantique au large des côtes du Sénégal et dont la capitale, Praia, se trouve à 644 kilomètres du Sénégal. Il est le seul pays d’Afrique de l’Ouest totalement insulaire.


 Ses populations ont réussi un exploit extraordinaire, celui d’atteindre le niveau d’émergence faisant de leur pays un véritable cas d’école qui s’est distingué par la pertinence de sa vision et par la capacité d’anticipation de sa population qui entend compter sur elle-même.

Impact du COVID-19 sur l’économie cap-verdienne

La solide performance économique enregistrée par le Cap-Vert ces dernières années a été malheureusement et brusquement interrompue par la pandémie de la Covid-19 en raison des mesures d’urgence strictes adoptées pour contenir l’effet négatif du Coronavirus sur l’économie du pays et dont les projections de croissance ont été radicalement révisées à la baisse, passant de 5% à -4% en 2020.

Par ailleurs, la dépendance du pays à l’égard des secteurs économiques bleus, notamment la pêche et le tourisme (qui représentent 20% du PIB), le rend particulièrement vulnérable aux chocs extérieurs et exacerbe l’impact de la pandémie. Les autres facteurs du ralentissement économique ont trait à la réduction des IDE, à la forte baisse des envois de fonds de la diaspora et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales et leur impact sur les importations.

Quelles leçons peut-on retenir de l’expérience du Cap-Vert ?

Les grandes leçons que l’on peut tirer de l’expérience du Cap-Vert sont très simples : pour réussir, il est indispensable d’adopter des politiques saines et de disposer d’institutions robustes et d’un bon système de gouvernance. Parmi les leçons à retenir de l’expérience cap-verdienne en matière de bonne gouvernance, on peut citer entre autres les principaux facteurs suivants :


  • Stabilité politique et bonne gouvernance: Dès son indépendance en 1975, le Cap-Vert a réussi à consolider sa stabilité et sa bonne gouvernance, éléments clés de sa crédibilité internationale, pour gagner la confiance des citoyens, des membres de sa diaspora, des investisseurs internationaux et de la communauté des bailleurs de fonds.
  • Stabilité macroéconomique et crédibilité: Le pays a opté pour des institutions pragmatiques et transparentes et pour des processus efficaces de gestion des finances publiques en donnant les moyens aux institutions clés d’exercer leurs activités sans subir de pressions politiques.
  • Investissement dans les citoyens et dans le développement du capital humain : le pays veille constamment à n’exclure personne et à ce que tous les segments de la population partagent les fruits de la croissance en élargissant la portée du système de protection sociale à des pensions du régime public et à une assurance contre les accidents et les blessures corporelles pour tous.
  • Sentiment d’appropriation nationale et partage d’une vision commune : la population est mobilisée autour de la mission de reconstruction nationale et en s’interrogeant sur la façon dont elle pourrait contribuer à l’édification de l’économie nationale au lieu de se demander ce que l’État pourrait faire pour elle. Depuis le premier gouvernement formé en 1975, l’État s’emploie à mettre en œuvre une vision partagée et une approche inclusive, en concertation étroite avec la société civile.

Excellent score dans les indices internationaux de la Bonne Gouvernance

Selon l’indice Mo Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG), en 2018, le Cap-Vert a obtenu le score de 71,1 sur 100, le classant 3e sur 54 pays africains. Il a également été très efficace dans la lutte contre la corruption comme cela a été reconnu dans l’Indice de perception de la corruption de ‘’Transparency International’’ en 2019, le Cap-Vert, qui se classe 41e sur 180 pays, était le troisième pays africain le moins corrompu. Grâce à ces performances remarquables en matière de gouvernance, le pays est aujourd’hui considéré comme celui qui dispose d’un des systèmes démocratiques les plus stables d’Afrique, respectueux des droits de l’homme et de la liberté de la presse. L’expérience du Cap-Vert montre que le développement généralisé est possible même lorsque le pays n’est pas doté de ressources naturelles et qu’il subit les surcoûts de l’insularité et d’un climat hostile l’exposant à une vulnérabilité extrême.