«Il faut spiritualiser le politique et non politiser le spirituel»

«Il faut spiritualiser le politique et non politiser le spirituel»

Faouzi Skali, directeur du  Festival de Fès de la Culture soufie

On l’appelle, sous d’autres cieux, le «Sage de Fès». Anthropologue au long cours, spécialiste de renom de l’exégèse soufie, Faouzi Skali milite ardemment pour la quête d’une voie médiane entre tradition et modernité et la mise en avant du concept de l’altérité et de l’universalité dans la valorisation du patrimoine soufi à travers le monde. Fondateur du Festival des Musiques sacrées de Fès aux destinées duquel il a présidé deux décennies durant, il s’investit aujourd’hui dans l’œuvre de rayonnement de la culture soufie par le biais du festival éponyme qui vient de célébrer avec brio sa 9ème édition et qui, résolument ouvert à l’international, va s’«exporter» incessamment à Berlin.

Retour sur le parcours hors du commun d’un «maître soufi» qui plaide et œuvre pour l’éclosion d’une «internationale soufie» agissante et qui serait une instance de dialogue et de paix, d’une éthique citoyenne, et un «rempart à la barbarie» et dont Fès, haut lieu de mémoire et de spiritualité et dépositaire du patrimoine culturel soufi, serait l’épicentre.

Maroc Diplomatique : «La religion de l’Amour, de Rabiaa, Ibn Arabi, Rûmi à aujourd’hui», telle a été la thématique axiale de la 9ème édition d’un festival qui s’érige désormais en une institution incontournable de la capitale idrisside. D’aucuns estiment que le succès d’affluence est patent aussi bien au niveau du volet musical et artistique que celui du symposium international concomitant. Quelle évaluation faites-vous de cette nouvelle avancée?

Faouzi Skali : Il est vrai que, cette année, le succès est tangible et a été vécu comme tel par l’ensemble des contributeurs qui ont vécu l’événement de l’intérieur et de nos hôtes, nombreux, venus d’horizons divers et dont la présence assidue aux manifestations, multiples et plurielles, dénote d’un engagement et d’une implication individuelle dans la cristallisation d’un rendez-vous annuel festif et producteur de sens que d’aucuns ont appelé de leurs vœux dans un contexte conjoncturel particulier.

Certes le concept liminaire du festival est inédit et fédérateur. D’où son attractivité. On peut se demander pourquoi cette propension à la symbolique soufie? Est-ce une volonté de retour au sacré, au socle mystique de la culture universelle?

Ceci est une évidence. Le concept même de la culture soufie joue un rôle plus important que l’on peut imaginer, de par le monde. Pourquoi? Parce qu’il est transversal. Essentiellement, le soufisme reste une voie particulière, une tariqua qui relève de la sphère personnelle privée. Parallèlement, une demande de convergence et de mutualisation conviviale des expériences créatrices se fait jour. En nous arrimant sur le concept générique de la culture soufie, nous ne faisons que répondre à cette aspiration. Ce faisant, nous sommes bien aises d’inviter tous les intervenants du champ de la culture soufie, que ce soit des confréries, des personnes-ressource, sans parler des producteurs de symboles et d’intelligence qui créent, artistiquement, dans cette culture. Une culture qui engrange une belle poésie et des références esthétiques puissantes dans le monde arabe et musulman. Dans ce contexte, il va de soi que l’on est amené à faire appel à tout ce savant et subtil maelstrom et faire également la part belle à toute une communauté d’intellectuels et de chercheurs qui travaillent sur ce patrimoine de la culture soufie. À travers le monde, des réseaux d’instituts, d’universités, de cercles d’écrivains, s’attellent à cette tâche académique pointue. La création littéraire n’est pas en reste. Il s’agit là d’autant d’indicateurs sur l’intérêt considérable que le soufisme n’a de cesse de générer, par la richesse des textes fondateurs, le florilège poétique intemporel et la diversité de ses expressions exégétiques et symboliques qui se renouvellent. L’enjeu majeur aujourd’hui – et c’est notre credo – est d’amener cette culture soufie sur la place publique, dans l’Agora, et ne pas s’évertuer à la confiner dans les recoins des cercles de qualité. À ce niveau, Fès est appelée à jouer son rôle historique de creuset fédérateur et de foyer d’éclosion de synergies des réflexions qui implosent à travers le monde.

Le Festival de Fès de la Culture soufie (FFCS), fort des valeurs d’universalité qu’il véhicule, s’affirme visiblement et résolument à l’international. Quels sont vos horizons d’attente à cet égard? Qu’en est-il du projet d’«exporter» le festival à Berlin?

De prime abord, l’internationalisation s’exprime d’ores et déjà par l’aspect mondialisé de ses programmes. Ensuite, par le fait que le public, de mieux en mieux fidélisé, vient des cinq continents du globe. Les médias internationaux ne sont pas en reste. Le succès du festival – qui plante ses décors dix journées successives durant – est tel qu’il n’est pas sans susciter un intérêt accru auprès de certains opérateurs, et non des moindres, qui ont exprimé le souhait d’en porter témoignage ailleurs. D’où ce projet emblématique de Berlin en cours de finalisation.

La paternité du FFCS tant en ce qui concerne le label que le contenu d’ensemble sera, j’imagine, sauvegardée, sinon pérennisée?

Assurément, puisque Fès en est le foyer. Ce sera toujours le festival soufi de Fès à Berlin. Comme ce sera le cas à Cordoue, à Paris ou à Niamey et ainsi de suite. Nous avons, en l’occurrence, réalisé une édition à Niamey, il y a quelques années, qui s’est avérée une belle réussite. L’unanimité se fait autour de Fès qualifiée, à juste titre, de lieu de rayonnement de la culture soufie qui irradie sur le monde. Et c’est en toute légitimité historique que Fès revendique cette vocation de creuset vivifiant de la pensée, du savoir et de la spiritualité. Dans cette perspective de résurrection et de rayonnement des valeurs de la culture soufie, tout laisse espérer que le festival de Fès va revêtir un intérêt central. Tout de même, mettre à profit, tout en valorisant des sites emblématiques comme le Palais et le Musée Batha, Bab Makina, et autres, qui sont porteurs en eux-mêmes d’historicité et de mémoire et qui recèlent dans leur enceinte une conception spirituelle harmonieuse du soufisme, c’est là une gageure difficile à concrétiser ailleurs. Fort de cet ancrage, rien n’interdit au FFCS d’envisager la possibilité de concevoir des sortes de duplications originales sur la base de thématiques approfondies, inédites, mais participantes de la même dynamique de réflexion de façon à pouvoir atteindre un objectif fédérateur. De façon également à pouvoir élargir le champ d’exploration du soufisme en focalisant chaque fois sur un texte ou une thématique spécifique. Une méthodologie idoine pour créer ce cumul exégétique. Revisiter le florilège soufi est tout sauf une sinécure, tant ce fonds culturel est immense et illimité.

À propos de thématique, vous avez opté, cette année, pour une approche globale de la question cardinale de la religion de l’Amour, dans sa synchronie et sa diachronie. Qu’est-ce qui fait son actualité?

D’abord, parce que l’on constate de plus en plus, dans le monde d’aujourd’hui, l’émergence d’un phénomène patent d’assèchement spirituel. Le consumérisme exacerbé et le matérialisme rampant consécutifs à l’arrimage à ce qu’on appelle la mondialisation conduisent fatalement à un essoufflement de l’humanisme dans son acception générale et de l’humanisme spirituel en particulier. Or, comme le dit l’Évangile, «l’homme ne se nourrit pas simplement de pain». On commence à se rendre compte de l’inanité de l’argument récurrent qui milite en faveur du rejet du transcendantal. Aujourd’hui, les mentalités évoluant, on se convainc du fait que les crises qui s’enchaînent de par le monde ne sont pas uniquement d’origine matérielle, mais portent les stigmates de cette carence d’ancrage spirituel. Dès lors, on assiste à une conscientisation de cet enjeu. À preuve, le nombre impressionnant de visiteurs, de «pèlerins», qu’ils soient musulmans ou non-musulmans, qui viennent du monde entier à Fès pour réactiver un intérêt manifeste au registre soufi, et s’abreuver à cette source de la spiritualité originelle et authentique. Les œuvres soufies sont indubitablement universelles. Elles s’ancrent dans le terreau de l’Islam – en se ressourçant dans les textes scripturaux, le Coran, le Hadith, la Sunna, l’expérience mystique des soufis –, mais leurs branches, leurs fruits essaimant à tout vent, sont dédiés à l’humanité entière. Et, en ceci, Fès devient un lieu de pèlerinage international incontournable du soufisme. À ce titre, il y a là un travail immense à accomplir. Il se met en place progressivement. La métropole idrisside est le lieu idéal de convergence, un vivier de suture des démarches tant endogènes qu’exogènes. Ne recèle-t-elle pas outre son héritage intrinsèque de mémoire historique et spirituelle celui de l’Andalousie? Tous les ingrédients d’un potentiel de rayonnement mondial sont présents. Une attention particulière peut être aisément prise en compte en direction de l’Afrique subsaharienne où le poids du soufisme est considérable, mais qui est, au gré des conjonctures, battu en brèche par l’effraction d’idéologies transgressives. Celles-ci profitent du fait que le soufisme africain est resté par trop enfermé dans le carcan des schèmes conventionnels et, je dirai, classiques. Dans le continent noir, le soufisme gagnerait à adhérer à ce mouvement d’ouverture transversale à travers un dépoussiérage du socle de la culture soufie.

Salah Stétié, le grand poète libanais, dit que vous êtes un authentique «maître soufi», un «fata» (de foutouwa, «chevalier» soufi). Preuve qu’il reconnaît l’ampleur de votre érudition et expérience mystique. Votre itinéraire exemplaire en fait foi. Votre rencontre avec la voie soufie se confond avec celle de votre entrée dans la vie. L’initiation commence avec la lecture, à l’âge de vingt ans, des œuvres de Jallaluddine Rûmi. Depuis, c’est un investissement passionnel et total dans la pratique de l’ascèse soufie et de l’exégèse scientifique. Vous avez écrit et publié en France une douzaine d’ouvrages soutenus et tracés au cordeau. La plus-value réside dans le plaidoyer pour une voie médiane entre la tradition et la modernité. Une alternative qui, en somme, vise à s’ouvrir sur l’Autre et sur le monde.

Absolument ! Un adage soufi dit en substance que «le soufi est le fils de son temps». C’est dans cette optique qu’on parle volontiers d’un patrimoine qui va en s’accumulant, qui prend compte du temps qui passe – dans son instantanéité – et qui s’exprime à travers le temps à venir. C’est la logique qui gouverne le déploiement de la culture soufie. D’essence intemporelle, la matrice culturelle fait sa mue en faisant écho aux besoins spirituels qui s’expriment avec une résonnance différenciée d’une époque à une autre. Ce faisant, la réponse spirituelle ne peut qu’être le fruit d’une démarche de contextualisation historique. Les détracteurs de l’Islam s’évertuent souvent à présenter cette religion comme si elle constituait un dogme à part, abstrait, qui ne répondrait nullement à une réalité profonde, directe et concrète de l’humanité telle qu’elle évolue à un moment donné, dans un lieu donné. Le summum de la sagesse équivaut à savoir répondre aux interrogations émanant d’une situation précise dans des conditions déterminées. De ce fait, le soufi porte en lui de façon immanente cette potentialité qui secrète la vie. Le non-vivant est incapable de résilience. Le vivant, on peut presque le définir par sa capacité d’adapter son action, en en renouvelant les modalités de façon pragmatique et opératoire en fonction des questions de l’heure, tout en restant viscéralement attaché à ses fondamentaux. À notre niveau, nous nous efforçons de prolonger le mouvement et d’apporter, aujourd’hui, à travers le concept de culture soufie, une réponse qui se contextualise par rapport à notre époque. Par exemple, agir de sorte que le soufisme puisse nourrir notre quotidien, irriguer notre société, nos différentes activités, y compris politiques. Car, à ce stade de l’analyse, il y a lieu de le souligner avec force, il faut spiritualiser le politique et non pas politiser la spiritualité. Cette différence d’approche laisse entrevoir ce que le soufisme peut apporter aujourd’hui en termes de valeurs et d’éthique à la gestion de la chose publique et, partant, à notre société pour que celle-ci puisse appréhender et valoriser la richesse immatérielle dont elle est en principe dépositaire comme l’a souligné S.M. le Roi Mohammed VI, afin de donner au processus de développement le souffle et le sens requis.

Dans un entretien récent accordé au journal «Le Monde», vous affirmez sans ambages et d’une façon péremptoire : «Le soufisme peut-être un rempart à la barbarie». Pouvez-vous être plus explicite?

Cela a toujours été le cas. À travers l’histoire, le soufisme a constitué un antidote aux débordements claniques et un vecteur d’évolution positive et supérieure des êtres et des choses. Pendant des siècles, l’Islam a su créer des valeurs cardinales et impulsé un vivre-ensemble. Que ce soit s’agissant des musulmans entre eux ou avec – ou en interaction avec – les autres communautés religieuses. C’est le dénominateur commun de ce qu’on appelle la civilisation musulmane. Ceci étant, il est donc paradoxal qu’on en arrive à une époque où ces vertus de tolérance, de convivialité et de coexistence, sont reléguées aux oubliettes. Pis encore, on prétend donner de l’Islam une interprétation on ne peut plus exclusive, restrictive et complètement dogmatique. On va même jusqu’à dénier à l’Islam toute possibilité d’avoir un vrai impact sur le réel pour le transformer dans un sens positif. Cette dérive est le fait des idéologies mortifères et d’une cécité préjudiciable résultant d’une ignorance systématique de la religion. Cette interprétation erronée et viciée du dogme conduit à une dénégation du sens aigu de l’humanisme spirituel et des valeurs universelles contenues dans la religion. Le fait de vouloir réactiver cette culture du soufisme, de lui conférer la place centrale dont elle n’a eu de cesse de s’enorgueillir dans la société musulmane et particulièrement au Maroc, vise précisément à redorer son blason de force productrice de valeurs et de culture fondamentale. Cette posture dynamique est inhérente à la volonté d’apporter des réponses à ceux qui sont en quête de spiritualité et, partant, d’enrayer toute velléité de dévoiement du credo religieux. Si dévoiement il y a, c’est parce qu’il n’y a pas, si je puis dire, d’offre spirituelle qui tient la route. À défaut d’accompagnement spirituel idoine, nombreux sont ceux qui ne résistent pas à la tentation de se replier et de se rabattre sur toutes sortes d’illusions et de voies tortueuses. Mais dans la mesure où la lueur existe, l’obscurité, évidemment, va s’estomper. Loin de nous l’idée de la prévalence d’une guerre entre la lumière et les ténèbres. Disons tout simplement que par l’illumination même, les ténèbres s’oblitèrent du firmament.

Faisant valoir une ligne de force assez paradoxale sur le registre linguistique, vous vilipendez l’usage fréquent de certaines terminologies telles que «islamisme», «islamophobie» et j’en passe. Selon vous, ces termes sont réducteurs et ce glissement sémantique qui est loin d’être innocent participerait d’un prosélytisme insidieux et occulte...

Dénoncer le terrorisme et les extrémismes en ayant recours à des vocables récurrents comme «islamisme» matraqués en permanence sur les ondes et en boucle dans les médias ne laisse pas sans susciter un sentiment de suspicion légitime. Il faut comprendre qu’au-delà du signifié, surgit le signifiant d’une façon ostensible et finit par s’incruster dans l’inconscient de l’auditeur, peu averti, comme étant l’équivalent de la racine lexicale dont il est dérivé, autrement dit «Islam». Par voie de conséquence, c’est l’Islam qui serait mis en cause. Deux hypothèses peuvent être mises en avant. Soit, cette construction étymologique est le résultat d’un manque de discernement pur et simple, il s’agit là d’une posture désinvolte qui fait peu de cas des conséquences préjudiciables éventuelles. Soit, elle est le pendant subliminal d’une volonté de nuire à l’Islam en tant que tel, et non pas en tant qu’idéologie prétendument sectaire et instrumentalisée. Nous sommes, dans les deux cas, aux prises  avec une volonté de guerre sémantique larvée. Il est donc important de remettre, linguistiquement, les pendules à l’heure. C’est Confucius qui disait que «lorsqu’on ne donne pas aux mots leur signification réelle, on rajoute à la confusion du monde». Résultat : on a le sentiment que dans certains cas, la clarification politique passe par une clarification sémantique liminaire.

D’aucuns mettent l’accent, surtout en Occident, sur le fait qu’il n’y a pas un seul Islam, mais une pluralité d’Islams. À cet égard, peut-on parler d’une «exception» marocaine en matière de pratique et de gestion du dogme et des rites religieux?

Il va sans dire que le Maroc qui a embrassé l’Islam depuis 12 siècles a maintenu et conservé jalousement, contre vents et marées, une tradition musulmane intrinsèque qui s’est cristallisée autour d’un patrimoine authentique que tous les Marocains, de génération en génération, ont en partage. L’appellation «civilisation marocaine» n’est pas un vain mot. Elle s’est consolidée à travers les siècles sur le fronton du socle de l’Islam dont les constituants fondamentaux sont les piliers religieux que S.M. le Roi n’a de cesse de rappeler et qui ont pour noms : le Malékisme pour tout ce qui est de l’ordre de la jurisprudence, l’Achâarisme pour tout ce qui concerne le paradigme théologique, et le Soufisme pour tout ce qui est inhérent à la spiritualité. De tout temps, dans l’enceinte de la Karaouiyine, c’est la conjonction de ces trois volets disciplinaires qui faisait force de loi en matière de cursus d’apprentissage. Bien entendu, les oulémas distribuaient d’autres savoirs scientifiques, mais par rapport à la religion, les trois volets didactiques précités sont enseignés de façon concomitante et complémentaire. Jamais les oulémas n’ont dérogé à cette règle de méthodologie propédeutique. La force de l’Islam marocain réside dans sa capacité séculaire à asseoir une pratique religieuse fondée sur un enseignement de sagesse et de spiritualité et sur cette profession de foi qui encourage le fidèle à agir sur le réel pour pouvoir le transformer dans le sens de l’élévation. Tout cela est le fruit, encore une fois, de cette conjonction organique et simultanée entre la théologie et la spiritualité. Parce qu’une théologie sans spiritualité, comme le disait l’Imam Malik, est une «coquille vide». A contrario, une spiritualité dépouillée de semence théologique n’est plus ni moins qu’une abstraction formelle. C’est l’interaction de ces deux composantes, à l’instar de la fusion du corps et de l’esprit, qui peut exprimer dans sa quintessence du sens concret et s’incarner dans la réalité de tous les jours.

Il y a certains griefs dont la pratique du soufisme est l’objet. Le reproche majeur réside dans ce que d’aucuns appellent «la confrérisation» du soufisme dans notre pays, sa tendance à évoluer en vase clos, loin des préoccupations inhérentes à la gestion de la chose publique. Or, l’on sait qu’au cours des siècles passés, les zaouïas ont joué un rôle politique prépondérant. Historiens et anthropologues, de Laroui à Tozi, ont mis en exergue le rôle des confréries dans le renouvellement des élites politiques. Y a-t-il un rôle politique susceptible d’être dévolu aujourd’hui au soufisme en tant que tel?

Personnellement, j’ai toujours pensé que le vrai lieu où se situe l’éducation spirituelle, ce sont les zaouïas, les confréries. C’est un pan indiscutable de notre patrimoine historique et de notre civilisation. Espaces de retraite et d’éducation spirituelles, elles ont constitué, par ailleurs et depuis toujours, les mailles de la société civile. Ce sont des lieux de socialisation par excellence où l’on éduquait à la pratique spirituelle, aux sciences positives, mais aussi à la solidarité et aux valeurs de la citoyenneté. L’ancrage dans la vie et dans la Cité était indiscutable. Par exemple, chaque corporation artisanale était liée à un enseignement spirituel dispensé au sein d’une confrérie. D’où l’articulation de la dimension spirituelle et éthique à l’exercice d’une profession artisanale et l’émergence d’une dialectique de socialisation humaine, tout en esprit d’entraide et d’émulation créatrice. C’étaient des viviers de production de l’intelligence collective. Des relais de transmission de savoir et de savoir-faire qui ont insufflé cette obligation d’excellence à notre artisanat comme l’attestent les magnifiques ouvrages urbanistiques et architecturaux encore en place aujourd’hui. Nul ne doute que les confréries d’antan ont constitué des leviers de ce développement qu’on peut qualifier, a posteriori, de civilisationnel global qui n’aura de cesse d’impliquer l’ossature matérielle, tout en convoquant le registre du corpus immatériel, celui, enfin, de l’éthique et du sens des valeurs.

Ceci étant, la question qui se pose aujourd’hui réside dans les modalités de réactualisation du concept même de confrérie. Avant, c’étaient des relais naturels de transmission transgénérationnelle au sein de la société. Aujourd’hui, il est vrai que la coupure béante provoquée par la modernité change la donne. De nouveaux espaces et des formes d’expression inédites sont à mettre au jour. D’où, par exemple, ces agoras où la prise de parole d’essence soufie, sans être atomisée ni fragilisée, va essaimer dans différents lieux de par le monde. Un exemple encourageant. Aujourd’hui même, un rapprochement se fait jour entre la mairie de Fès et les édiles de Konya (la ville où est enterré Rûmi en Turquie) pour asseoir une dynamique de partenariat. La même démarche peut être envisagée avec d’autres hauts lieux de spiritualité à travers le monde. Ce mouvement synergique aura pour avantage celui d’explorer de nouvelles formes d’expression susceptibles de s’adapter de façon plus pertinente au contexte national et international mouvant et complexe d’aujourd’hui.

Cependant, cette quête de nouveaux vecteurs d’expression ne doit pas se substituer ni exclure les formes traditionnelles qui, pour leur part, doivent être refondues et revivifiées et non point mises au pilori. Au contraire, elles sont appelées, aujourd’hui plus que jamais, à renforcer leur rôle de relais de l’imprégnation et de la transmission de la parole et de l’action soufie.

Si je vous ai bien compris, ontologiquement, le soufi est tout sauf un ilote. Il est amené par la force des choses à réfléchir et à agir sur le réel, socialement et politiquement. Ce qui valorise son action, c’est l’observance chevillée au corps de l’éthique?

Absolument !

À propos de l'auteur:

Articles qui peuvent vous intéresser

Laissez un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :