Islam et christianisme : Ne tombons pas dans le piège de les opposer

 Un certain État français, notamment d’Emmanuel Macron et son Premier ministre Jean Castex, a un grave problème avec la religion. Après le catholicisme, voici maintenant que l’islam est pris à partie. Il est incontestable que l’on assiste à un regain d’hostilité à l’égard de l’islam, depuis deux ou trois décennies politiques. L’islam est trop souvent confondu avec les idéologies déviantes de certains groupes qui ont pris la religion en otage. Bien sûr, les déviances et les extrémismes de certains groupes affichés comme «islamistes» favorisent l’état d’esprit islamophobe. Deux ignorances se trouvent ainsi conjuguées : d’une part, celle des Occidentaux qui ne connaissent rien de l’islam et s’en tiennent aux clichés les plus éculés et aux caricatures les plus désolantes, d’autre part, celles des extrémistes (Frères musulmans, mollahs iraniens, terroristes) donnant une image fausse de l’Islam.

L’expression «séparatisme islamiste», employée par Emmanuel Macron, est particulièrement malheureuse. En premier lieu, il convient de noter que le terme «séparatiste» est mal venu  car c’est un terme politique qui  désigne le plan d’un groupe (ou d’un État étranger) visant à se détacher de l’entité nationale : par exemple le séparatisme catalan contre l’unité de l’Espagne, le séparatisme kurde antiturc des  terroristes du PKK, le séparatisme pro-algérien au Sahara marocain. Par ailleurs, le mot «islamiste» est un mot valise englobant tout et son contraire : la révolution iranienne des mollahs fanatiques, les Frères musulmans, les salafistes, le Hezbollah et Al-Qaida ou Daech. Mais plus grave encore ce mot est devenu un slogan pour désigner les musulmans que «nous n’aimons pas… Le mot islamisme sert surtout d’arme psychologique dans le «combat idéologique  (dixit le Premier ministre, Jean Castex) que nos dirigeants actuels entendent mener dans nos cerveaux.» Sous couvert de la nécessaire lutte contre les obscurantistes, le conflit avec l’islam est encouragé par des prétendus experts autoproclamés qui versent de l’huile sur le feu. On aura compris que l’utilisation abusive du terme islamiste ne fait que camoufler une véritable haine du véritable message de l’islam, c’est-à-dire la haine contre plus d’un milliard six cents millions d’êtres humains

L’imposture consiste à parler de liberté d’expression

L’imposture consiste à parler de  liberté d’expression à tout propos. Or, la liberté d’expression est une chose, l’insulte et la provocation en est une autre. Lorsqu’est mort le général de Gaulle, qui fut le héros français du XXe siècle, le journal dont Charlie hebdo est l’héritier direct fit une couverture infâme qui interdit, aujourd’hui, à tout gaulliste de se proclamer «Charlie». De même, il est infâme de publier des dessins obscènes sur le Pape et l’Église ou l’islam car cela revient à cracher sur des centaines de millions de croyants. Il  y a toujours eu en France – qu’on songe à Voltaire- des incroyants qui se sont montrés critiques vis-à-vis du catholicisme, parfois d’une manière excessive, mais ils se sont gardés de franchir la ligne rouge. Les insultes gratuites de Charlie hebdo atteignent les mêmes sommets d’abjection que les excès sanguinaires de la révolution française quand des fanatiques déterraient les cadavres des moines et des religieuses pour les profaner. Se montrer abject n’a donc rien de commun avec la  liberté d’expression. Là encore Macron fait une confusion fâcheuse. Surtout que le chef de l’État manque à son devoir en tolérant n’importe quoi. Pour le reste, il est très clair que  cet État a deux poids, deux mesures et qu’il poursuit des buts électoralistes. C’est sans doute pour les mêmes raisons que Macron se livre contre la Turquie à une gesticulation qui est pourtant peu conforme à la traditionnelle politique arabe et musulmane de la France.

 Les ambiguïtés de la loi de 1905

La loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État consacrerait l’affirmation de la neutralité de l’État en matière religieuse. Mais il convient de rappeler que la loi de 1905 a tenté de mettre fin à une période marquée par l’anticléricalisme républicain militant (souvenons-nous de l’affaire des fiches visant à dresser la liste et briser la carrière des militaires allant à la messe) mais qu’elle traduit une philosophie contestable. En effet, l’affirmation de la neutralité de l’État en matière religieuse, c’est surtout l’article 2 de la loi qui dispose que la République «ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte». Le respect des croyances est, certes, proclamé, mais cette loi met le catholicisme, religion traditionnelle des Français, au même niveau que les religions minoritaires comme le protestantisme, le judaïsme et l’idéologie athée. Cette loi brise, d’une façon unilatérale, les engagements français relatifs au régime concordataire français de 1801, régissant les rapports entre le gouvernement français et l’Église catholique, et elle invente la laïcité à la française, promue comme valeur suprême.


Quelles sont aujourd’hui les valeurs de la République ? Est-ce qu’on peut appeler valeurs ce qui n’est qu’une idéologie prônant le mariage gay, l’avortement par commodité personnelle ou la haine de la religion ? Ne confondons pas valeur avec ce qui n’est qu’idéologie ou tocade. Et admettons que les Hommes ont besoin de sens. Or, la communauté politique n’est pas fondée à  conférer ce dernier, elle est juste habilitée à en permettre l’expression légitime. C’est pourquoi les lois religieuses ne sont pas de la même nature que les lois humaines.

 Le combat pour les valeurs communes

C’est précisément pourquoi il est absurde de vouloir faire naitre une religion aseptisée et ré-imaginée par certains charlatans. L’islam est l’islam comme le catholicisme est le catholicisme, ils n’ont pas à suivre des modes de l’instant mais à être de tous les temps, c’est-à-dire classiques, ce qui ne signifie pas figés dans un conservatisme routinier étranger à ces deux religions. Dans ces conditions, le débat ne saurait se réduire à une opposition factice entre deux concepts aussi flous que la «modernité» et l’ «intégrisme».  En vérité, il n’y a pas la moindre contradiction entre la Tradition islamique et le progrès. Toute la question consiste pour les musulmans à retrouver cette pulsion progressiste de l’Islam.

L’islam n’a pas besoin des prétendus nouveaux penseurs qui veulent inventer une autre religion, car l’islam est essentiellement réformiste. Son histoire et ses traditions lui donnent la capacité de résister et d’extirper les errements déviants de tous les extrémismes, des courants étroits et fanatiques qui n’en constituent qu’une caricature faisant d’ailleurs le jeu des islamophobes. Au lieu d’être la religion de la bigoterie et de la stagnation, il est par essence celle de la raison et de la réforme permanente. Le réformisme n’est pas une option que peuvent brandir des gens qui croient tout découvrir, c’est un concept qui se trouve très précisément au cœur de l’Islam, lequel conserve la possibilité de répondre, d’une manière positive et constructive, aux défis du monde moderne. Telle est la Tradition islamique de la réforme.

Dans ce contexte, c’est bien l’ignorance et les replis sectaires sur ses seules certitudes qui constituent le premier obstacle à toute compréhension de l’autre. Il est clair qu’il ne peut y avoir de véritable dialogue sans connaissance! Force est de constater qu’il existe de graves lacunes dans la connaissance de nos civilisations respectives. Si nous prenons l’exemple de l’islam, une abondante littérature lui est consacrée mais il faut bien constater  qu’il s’agit souvent d’analyses réduites à quelques clichés récurrents, à des lieu-communs plus ou moins exacts, à des raccourcis simplistes.


Nos vieilles civilisations sont malades, touchées par les virus de la mondialisation marchande et cosmopolite, de l’individualisme libertaire et du matérialisme. Car la véritable crise, plus grave encore que l’écroulement des bourses, de l’économie virtuelle et des niches financières, est bien cette montée en puissance d’un matérialisme éradicateur du spirituel. Le  monde de la globalisation est surtout marqué par le sentiment de la perte ou de l’absence du sens. Le danger le plus grand est celui de la  «de-signification», laquelle est tout simplement  le glissement inexorable  vers une société globalisée, uniformisée et utilitaire, combinant la standardisation des cultures et l’exaltation de l’individu sans feu ni lieu,  une société qui court le risque d’être privée de l’élément éthique de la vie.

En vérité, le danger qui nous guette n’est pas un improbable choc des civilisations, mais c’est la disparition de nos civilisations. La véritable confrontation se trouve entre les civilisations et le danger d’une nouvelle barbarie. Du même coup, cette prise de conscience devrait favoriser un dialogue entre les deux grandes religions monothéistes et universalistes que sont le christianisme et l’islam. Dès lors, il est évident que ce n’est pas en s’affrontant puérilement que nos civilisations répondront aux défis qui les assaillent. Sans doute feraient-elles mieux de se retrouver sur des valeurs communes pour continuer à être des acteurs de l’Histoire.