Par Hassan Alaoui

S’il fallait une preuve supplémentaire de l’attachement plus qu’encestral des Juifs marocains au Roi du Maroc et au Trône, la cérémonie d’allégeance du mardi 22 décembre, consacrée sous les « lambris » du Palais Royal , nous en aura tout enseigné. Les tons, l’émotion, les symboles, la parole échangée et une harmonieuse liesse tout en silence…C’est une épique retrouvaille, quasi familiale, une leçon d’histoire aussi. Transcendentale…

D’emblée placée sous le signe du renforcement et de la coopération triangulaire Maroc- USA-Israël, l’audience que le Roi Mohammed VI a accordée mardi 22 décembre au Palais Royal de Rabat à la délégation américano-israélienne, marque comme on l’a dit un tournant. Il n’est nullement exagéré de dire qu’il est décisif. C’est aussi un vif succès de la diplomatie américaine, et si l’on peut dire de Jared Kushner, Conseiller spécial du Président Trump qui a conduit le processus de rapprochement depuis des mois, avec ténacité et perspicacité.

Le caractère de cette visite, comme la composition de la délégation l’explique aisément, s’articule sur deux dimensions : un renforcement inédit des relations maroco-américaines, illustré par la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara ; ensuite la reprise des relations de notre pays avec Israël, existantes en principe depuis les années quatre-vingt-dix mais mises en veilleuse ensuite. En visionnaire , le Roi Mohammed VI a donc réalisé un coup double, en témoigne l’accélération des événements qui, en quelques jours, ont transformé la scène régionale et remodelé les alliances traditionnelles au sein du Moyen Orient. En témoigne également la composition de la délégation américano-israélienne reçue par le Roi en présence de SAR le Prince Héritier Moulay al-Hassan. Il s’agit en l’occurrence de Meier Ben Shabbat, Conseiller à la Sécurité Nationale d’Israël et de plusieurs autres personnalités de l’Etat hébreu.


Les observateurs qui suivent depuis quelques temps l’évolution du dossier des rapprochements entre Israël et les Etats arabes, s’accordent à dire que la « normalisation » avec  le Maroc est la plus significative. Pourquoi ? Tout simplement parce que la relation entre la communauté juive marocaine d’Israël et leur pays d’origine , leur terre natale ou de leurs ancêtres, n’a pas d’équivalent ni son pareil tant son poids historique est considérable. Ce sont en effet pas moins de 1 million de juifs marocains en Israël qui, l’émotion chevillée au corps, s’exaltent de ces retrouvailles avec leur origine ancestrale. Ils n’ont pas de mots assez forts pour exprimer leur gratitude et surtout leur attachement indéfectible au Roi Mohammed VI et au Trône qui est leur ciment historique. D’aucuns, notamment âgés, ressuscitant une vieille mémoire, ne manquent point de procéder à un rapprochement avec le Roi Mohammed V qui, bravant les autorités coloniales pendant la Deuxième guerre mondiale et en pleine Shoah , avait pris courageusement la défense irréfragable de « ses sujets Juifs marocains » contre les exactions et l’exclusion dont ils faisaient l’objet de la part du régime collaborationniste de Vichy. Sa résistance personnelle au traitement inhumain qui leur était infligé, était allée jusqu’à s’opposer ouvertement aux mesures antisémites de Vichy, jusqu’à refuser que les Juifs marocains portent la sinistre étoile jaune ( Judenstern)  imposée par les nazis.

Cet épisode a marqué des décennies durant la mémoire de la communauté juive du Maroc et d’ailleurs. Le souvenir vivace du Libérateur du Maroc est régulièrement célébré en Israël même, de la même manière que l’est aussi celui de feu Hassan II dont le nom a été choisi pour baptiser des avenues. Sans doute, en effet, faudrait-il souligner la singulière symbiose qui unit les populations juives originaires du Maroc et le Roi du Maroc, inscrite dans l’allégeance que ces dernières lui ont prêtée de tout temps, y compris en Israël même, le référentiel des prières qu’elles expriment à son endroit, bref une fidélité à toute épreuve affichée et renouvelée. L’enracinement du Maroc dans sa culture juive et inversement de celle-ci dans son Maroc éternel.

Il convient de souligner à cet égard le bouleversement évident que la normalisation entre le Maroc et l’Etat hébreu suscite au sein de la population israélienne originaire du Maroc. Les témoignages parvenus d’Israël nous offrent des images d’excitation, d’allégresse et de liesse même, de la même manière que celles qui font état de la prise d’assaut des futurs vols, programmés pour des visites familiales et de retrouvailles. Elles s’inscrivent dans une dimension sentimentale à nulle autre pareille : l’enracinement dans la culture juive marocaine y retrouve à la fois sa force et son universalisme. Il est aux 5000 ans de présence au Maroc des Juifs fondateurs d’une tradition du judaïsme marocain ce que le symbole éternitaire est à notre mémoire, autrement dit une présence longue comme un cours qui ne s’interrompt jamais. Feu Hassan II disait à juste titre que la « pureté originelle de la religion juive », « talmudique » se trouve dans les textes marocains…Autrement dit, la source, le noyau dur de la pensée et de l’exégèse de la religion juive, le langage et les modalités des textes sacrés sont au cœur du Talmud marocain.

Sur de tels sentiers l’histoire de la communauté juive, marocaine ou diasporique, continue son long cours. Elle est partie intégrante de notre vécu et nous colle à la peau , nous interpelle chaque jour avec sa charge émotionnelle. Comme le met en évidence un texte de Wikipedia, « la présence juive au Maroc est attestée dès le iie siècle av. J.-C., notamment à Volubilis à l’époque romaine, et y reste présente jusqu’au viie siècle apr. J.-C., renforcée par l’arrivée de migrants juifs d’Espagne ayant fui les persécutions wisigothes du viie siècle » (…). La population juive dite tochavim du Maroc connaît des variations démographiques et politiques jusqu’à être renforcée à nouveau par l’arrivée de migrants juifs de la péninsule Ibérique, forcés de quitter les royaumes d’Espagne et du Portugal durant la Reconquista ».


Dans le Souss profond, d’où vient Meier Ben Shabbat, à Meknès, à Tétouan ou à Essaouira, la vague est éternelle de Juifs qui ont opté pour le Maroc et choisi d’y vivre. Ils sont , au-delà du temps et de l’espace, citoyens à part entière, fidèles à leur pays et à leur Roi, attachés à ce dernier. Le Maroc est leur terre, leur berceau, leur vivier et leur mémoire. En Israël même, société de brassage et multiethnique, les Juifs marocains constituent à la fois une force et l’un des piliers majeurs de la coexistence démocratique. Leurs aïeuls sont aussi les nôtres, ambassadeurs qui portent le long combat identitaire d’une civilisation marocaine qui est la leur aussi et qu’ils ont façonnée derechef.

Tout à sa dimension hautement symbolique, imprégnée néanmoins d’une charge politique, la rencontre du Roi Mohammed VI, avec à ses côtés le Prince Héritier, avec la délégation américano-israélienne mardi 22 décembre incarne certes des retrouvailles et, comme il a été dit, un tournant historique. Or, si tous les aspects de la coopération triangulaire de cette audience ont été examinés, la question palestinienne n’a pas été absente pour autant. Le Roi Mohammed VI a pris soin de l’aborder par la suite, réaffirmant l’impératif d’une solution avec cette exigence qu’il a constamment défendue de la cohabitation de deux Etats, celui d’Israël et celui de la Palestine. Le message a de nouveau été transmis et passé à la partie israélienne, la volonté du Maroc étant fondée sur la perspective de faciliter à terme une solution au conflit, grâce à ses bons offices et à son intermédiation.

Hassan Alaoui est le Directeur de la publication de « Maroc diplomatique » , il a dirigé pendant de longues années la rédaction du quotidien « Maroc Soir » et du « Matin » . Il a été aussi éditorialiste des mêmes titres. Il a collaboré à plusieurs autres titres de presse. Auteur du livre « Guerre secrète au Sahara occidental », il suit et analyse pour nous l’actualité politique, nationale, régionale et internationale.