L’école, sanctuaire de la violence? “Tous coupables”

L'école, sanctuaire de la violence? Tous coupables

Les scènes se répètent sans se ressembler : tantôt c’est un homme qui se fait violemment agresser, tantôt c’est une femme qui se fait taillader le visage, ou encore des maîtresses terrifiées qui courent devant un monstre torse nu, déchaîné ; tel est le triste spectacle qu’offrent les réseaux sociaux de notre système éducatif.

Et encore, ce ne sont que des bribes d’information, car si on devait comptabiliser l’ensemble des agressions que subissent les enseignants du public et du privé, à tous les niveaux, depuis le pré-scolaire jusqu’au supérieur, on serait horrifiés. L’amer constat est là : notre système est à la dérive, notre avenir sérieusement menacé. Cependant, n’évoquer que les difficultés du personnel reviendrait à n’étudier qu’une part tronquée du problème. En réalité, le mal est bien plus insidieux, il concerne un système social dans sa globalité, car si le manque de respect envers les enseignants est haïssable, il l’est tout autant envers les étudiants, les lycéens, les collégiens, les écoliers, les tout petits enfants.

J’ai posé la question, dernièrement, à une classe d’enseignants préparant le concours d’agrégation : «Qui, parmi vous, a eu à subir des violences physiques au cours de sa scolarité ?» Ils ont tous, hommes et femmes, baissé les yeux. Tous en gardaient des traces indélébiles. Je n’ai pas osé poser la question qui fâche : «Qui parmi vous a déjà eu recours à la violence, en classe ?», inquiète à l’idée que tous répondraient par la même tête baissée.

Il est faux de croire que la violence dont ont fait preuve aussi bien le lycéen de Ouarzazate, ayant roué de coups son professeur, que celui de Casablanca, ayant tailladé le visage de son enseignante, est la conséquence d’un acte de folie gratuit. Ces gestes ne sont en rien spontanés dans leur exécution. Ils sont le résultat de longues tensions en classe, de rapports peu affectueux, de manque de respect de part et d’autre. Je reste persuadée que lorsque le contrat pédagogique qui lie un enseignant et ses élèves est honoré, il y a très peu de chances de voir l’attitude de l’auditoire dégénérer. Les lycéens incriminés dans des actes d’agression, qui touchent aussi bien les hommes que les femmes, se plaignent d’avoir été humiliés, insultés, méprisés.


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Leurs gestes désespérés et impardonnables sont des actes de révolte, des actes de vengeance. L’être, poussé dans ses limites extrêmes, à un âge où la question de l’identité et du rapport de soi au monde environnant est capitale, peut, face à une blessure identitaire, perdre tout contrôle. En prendre conscience est vital pour tous, surtout dans un système où le recours au psychologue est quasi absent. Les jeunes délinquants doivent assumer la responsabilité de leurs actes inexcusables mais il serait bon aussi de dresser le tableau général de leur ancrage social pour identifier les véritables causes de leurs agissements.

Les punir seuls n’est pas une solution, l’Etat doit aussi assumer ses responsabilités vis-à-vis du délinquant. L’envoyer en prison n’est profitable à personne ! Loin de moi l’idée d’accuser les enseignants marocains d’incompétence. Je remets simplement en question le système de formation, adopté depuis quelques années. Les responsables qui ont décidé d’établir des contrats, et qui envoient les enseignants directement dans leurs classes sans quasiment aucune formation professionnelle, devraient être jugés, car ils nous mènent droit à la catastrophe. La formation professionnelle est au cœur de la problématique et les solutions de dernière minute ne font qu’aggraver le cas.

Où sont les responsables qui savent, depuis longtemps, que beaucoup d’enseignants vont partir à la retraite, que le nombre des élèves et des étudiants va en grandissant, que l’un des défis primordiaux pour une nation est son système éducatif ? Où sont-ils, pourquoi ne rendent-ils pas compte de leurs décisions catastrophiques ?


Pourquoi l’Etat méprise-t-il l’enseignant au point d’en faire un citoyen obligé de courir après les heures supplémentaires pour assurer ses besoins les plus élémentaires ? Pourquoi les conditions de travail se sont-elles, à ce point, dégradées ? Pourquoi laisse-t-il les parents démunis devant les ambitions effrénées des écoles privées ? Durant quarante ans, les Marocains ont vécu sous le joug de la violence. Constater sa démesure actuelle et s’en étonner est malhonnête.