La Libye à la croisée des chemins

Les combattants de l’État islamique et du mouvement Aube de la Libye (soutenu par le gouvernement dissident de Tripoli) ont livré bataille dans la banlieue de la ville portuaire de Syrte, poussant une partie de ses habitants à fuir vers Misrata. Un tournant dans l’histoire de ce conflit pour lequel le Maroc ne ménage pas ses efforts diplomatiques.

Les miliciens se revendiquant de l’État islamique ont pris possession de plusieurs édifices publics, d’un hôpital et d’une université. Misrata, fief du mouvement Aube de la Libye, a envoyé des renforts pour repousser l’envahisseur. Après une série d’attentats visant les ambassades étrangères, d’attaques meurtrières de bâtiments officiels et de rapts suivis de décapitations, le groupe État islamique en Libye monte en puissance, en agrégeant à lui différentes milices.

Le général Khalifa Haftar, commandant des forces armées libyennes, a déclaré vouloir reprendre Benghazi d’ici fin avril. Cependant, il avait déjà fait la promesse de reconquérir la ville avant fin décembre 2014, après avoir lancé l’opération Dignité en mai.

Les ministres des Affaires étrangères des 28 pays membres de l’Union européenne se sont réunis début avril à Bruxelles afin d’étudier la possibilité d’envoyer des troupes en Libye. Une initiative qui nécessiterait l’accord du pouvoir libyen et un mandat des Nations unies.


Cependant, il y a urgence…

D’après Ali al-Hassi, porte-parole des unités chargées de la protection des installations pétrolières, deux chasseurs Mig, appartenant aux jihadistes du mouvement Fajr Libya, ont décollé de Syrte afin de bombarder Al-Sedra, l’un des plus importants terminaux d’hydrocarbures de Libye.

La DCA a contraint les deux chasseurs à faire demi-tour, et en représailles, l’aviation libyenne désormais sous l’autorité du général Khalifa Haftar a effectué plusieurs raids sur les ports pétroliers de Ras Lanouf et Es Sider, et sur les villes de Misrata et Tripoli. Les frappes ont visé notamment Milaga, l’aéroport militaire de Tripoli où sont concentrés les combattants islamistes, le seul en service depuis que l’aéroport civil a été en partie détruit l’été dernier lors de combats entre milices.

Les combats n’empêchent pas les multinationales de sonder le sous-sol du pays : la compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC) et le géant pétrolier italien ENI ont découvert un nouveau gisement de gaz après le forage du puits d’exploration situé dans le bassin de Sabratha à 50 km à l’ouest de Tripoli, à environ 80 km de la côte : une découverte qui devrait attiser la convoitise des différents protagonistes du conflit.


Au niveau international, après avoir suspendu sa participation aux réunions de sortie de crise, sous l’égide de l’ONU, suite à un attentat revendiqué par l’État islamique qui a fait 45 morts le 20 février, le Parlement de Tobrouk (reconnu par les Occidentaux) a confirmé son retour à la table des négociations au Maroc. Chez le voisin tunisien, les autorités multiplient les opérations de l’armée et de la garde nationale dans les zones montagneuses de Jendouba et Le Kef ainsi qu’à Kasserine, afin de contrer les tentatives d’infiltration de jihadistes de Libye.

Les attentats se multiplient

Une bombe a explosé le 1er avril à Tripoli devant un commissariat. Depuis décembre 2014, c’est le sixième attentat revendiqué par l’État islamique dans la capitale, visant des édifices gouvernementaux ou des représentations diplomatiques. Le groupe jihadiste frappe indistinctement les deux autorités qui réclament le pouvoir dans le pays : le gouvernement reconnu par les Occidentaux à Tobrouk et le Parlement de Tripoli, proche des milices islamistes comme Fajr Libya.

Ce dernier accuse un groupe proche du pouvoir du Premier ministre Abdallah al-Thani de tenter de vendre du pétrole sans passer par la NOC, la compagnie pétrolière nationale : selon eux, le pétrolier Le Vito, battant pavillon panaméen et appartenant aux Émirats arabes unis, a essayé de remplir ses soutes avec du brut dans le port d’Es Sider, placé sous contrôle militaire. Cette question a été mise sur la table des négociations interlibyennes, placées sous l’égide de l’émissaire spécial des Nations unies pour la Libye, Bernardino Leon, et qui ont eu lieu au Maroc.


Le pays de feu Mouammar Kadhafi a aussi été au menu des entretiens entre le secrétaire d’État US, John Kerry, et le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, à l’occasion d’une conférence économique internationale organisée par Le Caire pour capter capitaux et investissements étrangers.

Pendant que chacun pleure les victimes des attentats de Tunis, Manlio Dinucci rappelle que la situation tunisienne n’est que l’extension du chaos libyen et que celui-ci a été provoqué par l’OTAN. L’Italie en particulier, mais aussi la France et divers autres États européens se préparent à venir se battre aux côtés du «gouvernement de Tobrouk». Officiellement, pour rétablir la sécurité publique, probablement pour terminer le travail et diviser le pays. L’attaque terroriste en Tunisie, qui a fauché aussi des victimes italiennes et françaises, est étroitement liée à la situation chaotique de la Libye, souligne-t-on dans les milieux gouvernementaux et dans les médias. On oublie cependant le fait que le chaos en Libye a été provoqué par la guerre de l’OTAN qui, il y a quatre ans exactement, a détruit l’État libyen.

Le 19 mars 2011 commençait le bombardement aéronaval de la Libye : en sept mois, l’aviation des USA et de l’OTAN effectuait 10 000 missions d’attaque, avec plus de 40 000 bombes et missiles. Simultanément, on finançait et armait les secteurs tribaux hostiles au gouvernement de Tripoli ainsi que des groupes islamistes qu’on avait jusque peu de temps auparavant définis comme terroristes. On infiltrait en Libye même des forces spéciales, dont des milliers de commandos qataris. À cette guerre, sous commandement étasunien par l’intermédiaire de l’OTAN, participait aussi l’Italie avec ses bases et forces militaires et surtout la France et le Royaume-Uni : «Opération Harmattan».

De multiples facteurs rendaient la Libye importante pour les intérêts étasuniens et européens : les réserves pétrolifères – les plus grandes d’Afrique, précieuses pour leur haute qualité et leur faible coût d’extraction – et celles de gaz naturel, qui restaient sous contrôle de l’État libyen, qui concédaient aux compagnies étrangères des marges de bénéfices restreintes ; les fonds souverains, d’un montant d’environ 200 milliards de dollars (disparus après avoir été confisqués), que l’État libyen avait investis à l’étranger et qui en Afrique avaient permis de créer les premiers organismes financiers autonomes de l’Union africaine ; la position géographique même de la Libye, à l’intersection entre la Méditerranée, l’Afrique et le «Moyen-Orient».


L’attaque terroriste à Tunis est advenue le lendemain du jour où Aqila Saleh, président du «gouvernement de Tobrouk», avait averti l’Italie que «l’Émirat islamique peut passer de la Libye à votre pays», faisant pression sur Rome pour qu’elle intervienne en Libye. Le ministre Gentiloni a promptement répondu : «Nous ferons notre part.» Et le nouveau chef d’état-major, le général Danilo Errico, a assuré que, «si le gouvernement devait donner le feu vert» à une intervention en Libye, «nous, nous sommes prêts».

Prêts donc pour combattre aux côtés de l’«Armée nationale libyenne», bras armé du «gouvernement de Tobrouk», au commandement duquel se trouve – selon l’article documenté de The New Yorker du 23 février 2015 – le général Khalifa Haftar qui, «après avoir vécu pendant deux décennies en Virginie (USA), où il travaillait pour la CIA, est revenu à Tripoli pour faire la guerre pour le contrôle de la Libye».

La partie se joue à quatre

Quatre principales forces qui se combattent ou qui peuvent s’allier ponctuellement constituent la clé de la situation libyenne :


  • le gouvernement légitime de Tobrouk dont la légitimité est contestée par le Congrès général national dominé par les islamistes, car seuls 18% d’électeurs ont participé au scrutin désignant les représentants de la Chambre. Ce gouvernement, qui a pour lui l’essentiel des tribus de Cyrénaïque (Ferjane, Barasa, Obeidate), est reconnu par la communauté internationale et militairement soutenu par l’Égypte et les Émirats arabes. Son but est de reconstituer une partie de l’alliance tribale qui avait été formée par le colonel Kadhafi en ralliant les Ouerfalla, les Tahouna et les Beni Walid.
  • La ville de Misrata, fief des Frères musulmans, qui dispose d’une importante force militaire et bénéficie de l’aide illimitée de la Turquie et du Qatar.
  • Tripoli qui est sous le contrôle des islamistes du Congrès général national, l’ancien Parlement qui s’est auto-reconduit. Ses forces, dont la principale est la milice Ansar al-Sharia, contrôlent une grande partie de l’ouest de la Tripolitaine jusqu’aux frontières de la Tunisie et de l’Algérie depuis qu’elles ont chassé les milices de Zenten de l’aéroport de la ville. Le leader régional est l’islamiste Abdelhakim Belhadj, allié théorique de Misrata. Ses principaux soutiens sont le Qatar et le Soudan.
  • Dernah, bastion islamiste, qui s’est ralliée à l’Etat islamique en Irak et au Levant. En plus de Dernah, l’EI dispose d’une tête de pont à Benghazi et a établi des ramifications de plus en plus fortes avec certains chefs djihadistes repliés dans le Sud libyen. Une quasi-alliance a été nouée avec Moktar Belmoktar qui a lui rompu avec Al-Qaïda. Longtemps soutenus par le Qatar et la Turquie, ils semblent l’être moins clairement aujourd’hui.

Dans ce jeu complexe, quatre pays ont une influence directe sur le conflit :

  • L’Algérie qui craint une contagion et refuse toute intervention internationale soutient Abdelhakim Belhadj en espérant qu’il pourra tenir la frontière commune et empêcher ainsi l’EI de lancer des attaques contre ses complexes pétroliers ou gaziers.
  • Le Qatar et la Turquie favorables à une union des Frères musulmans de Misrata et des milices de Tripoli dans un large front islamiste semblent avoir abandonné Dernah depuis que ses autorités se sont ralliées à l’EI.
  • L’Égypte qui est dans une situation de quasi-guerre civile avec des attentats quotidiens et une insurrection islamiste dans le Sinaï ne peut laisser les islamistes déstabiliser la Cyrénaïque, ce qui leur donnerait une base sur ses frontières occidentales. Elle soutient l’option militaire du général Haftar et défend l’idée d’une intervention internationale.
  • On peut aussi y ajouter dans une moindre mesure l’Italie qui voit chaque jour depuis 2011 se déverser sur ses côtes une marée de réfugiés qu’elle n’est plus capable ni d’endiguer ni de secourir.

Les semaines qui viennent devraient éclaircir la possibilité d’une intervention internationale dans la région.