Le culte d’un héros ou les fondements spirituels de la Résistance

Résistance

Par Embarek Belguellouch Bihi

Résistance politique et religion

En étudiant cette question par le biais spirituel, nous espérons rendre service à tous ceux qui ignorent les mystères qui unissent l’Islam à ses gloires dans le passé et, qui sait, peut-être… dans l’avenir.

Le temporel et le spirituel ont marqué l’Islam par leur unité et leur gravité, par leurs principes et leurs institutions, par la problématique de consciences des pouvoirs et des devoirs mêlée à notre vie quotidienne. Les arguments sont puisés dans l’histoire de notre pays. C’est un vaste sujet que celui de la Résistance à laquelle on ne peut fixer les limites d’une méthode et d’une action précise. Divers types de consciences ont travaillé l’âme des résistants, même devant les juridictions des tribunaux militaires du protectorat (le cas d’Ahmed Rachidi est classique). Conscience religieuse, conscience politique, conscience morale gravitent autour du même noyau spirituel. De tout cela les résistants ont tiré les linéaments d’une action glorieuse dans un vaste phénomène de conscience : la conscience politique a ses propres conditions. Étudier les rapports de la religion et de la politique à travers la dialectique des deux consciences est dans l’ordre des choses, quand on a une vraie et unique idée du bien de son pays dans un meilleur effort de l’homme raisonné et raisonnable.


Le régime au Maroc est fondé sur le principe de la mission dont le roi est investi par Dieu. Le roi est considéré par les musulmans comme étant le chef de la communauté dont il est à la fois le dirigeant, le juge et le législateur. Il est également considéré comme l’ombre de Dieu sur terre qui doit tracer la voie à suivre à la communauté musulmane, conformément à la parole divine (Coran) et à la Sounna de son Prophète (Hadiths). Son action traduit les volontés obscures de la nation. Souverain de droit divin, système qui a cours depuis les Idrissides (789-985).

L’avènement de Sidi Mohamed au trône du Maroc (1927)

Dans la nuit du jeudi 17 novembre 1927 meurt brutalement au palais de Fès le sultan Moulay Youssef et est enterré dans la nécropole de Moulay Abdellah. Dès son enterrement commencèrent les conciliabules au sujet de sa succession. Deux cas en présence : l’un était favorable à Moulay Idriss, fils aîné de Moulay Youssef et son Khalifa à Marrakech qui était l’héritier désigné avec l’approbation des Oulamas, l’autre tendait à introniser Sidi Mohamed (Hamada). Mais personne n’avait soutenu Moulay Hassan.

Moulay Idriss avait pour partisan le général Mougin, Directeur du Cabinet Militaire du Résident Général, Si Kaddour ben Ghabrit, Directeur du Protocole Impérial et de la Chancellerie et Si Ababou le Hajib (Chambellan).


Sidi Mohammed avait le soutien de M. Marc, Conseiller du gouvernement Chérifien et de Si Mammeri, employé à la Direction des Affaires Chérifiennes et précepteur du prince Sidi Mohammed.

A la fin de la soirée, la situation de Moulay Idriss est devenue compromise. Le Général Mougin est rappelé à la discrétion et à l’ordre par le Résident Général. Si Kaddour ben Ghabrit se trouvait en famille à Tlemcen. Quant au Chambellan Ababou qui revenait de Casablanca par voiture, arrivé à Rabat, il était gardé à vue et confié à M. Torres, Directeur du Contrôle des Habous. Le Pacha El Glaoui en route vers Fès est arrêté en voiture à Bengrir ; reçut l’ordre de retourner à Marrakech.

Le 18 novembre le Résident Général Steeg arriva à Fès et se dirigea vers le méchouar de Bab Boujad où se trouvaient les trois princes (Moulay Idriss, Moulay Hassan et Sidi Mohammed) entourés des dignitaires du Makhzen, de notables et de Chorfas.

A 11 heures M Steeg désigna Sidi Mohammed pour succéder à son père. La procédure de la « Beïa » eut lieu tout de suite. A la diligence du Pacha, Chorfas, ’Alems, Cadis, Nadirs des Habous, notables de la ville avec d’autres centaines de gens rassemblés dans le grand Méchouar du Palais ont approuvé l’acte d’allégeance au nouveau souverain.


Le lendemain Sidi Mohammed pris le chemin de Rabat pour s’installer dans le Palais des Touaregas.

Le grand Vizir Mokri n’avait pas quitté Fès pendant que tout se jouait à Rabat. Urbain Blanc consulté par Steeg avait préconisé d’adapter le système tunisien pour la succession du Bey défunt et qui consiste à choisir le Bey parmi les membres les plus âgés de la branche collatérale. Le sociologue Michaux-Bellaire était pour Sidi Mohammed.

L’esprit de soumission des Oulamas était connu ainsi que leur système de monnayer leur adhésion. Il a été vu la dernière fois quand ces Oulamas ont investi à Fès le 22 août 1953 Moulay Arafa. Alors qu’une semaine auparavant, ils avaient stigmatisé l’hérésie des Pachas et Caïds dissidents « à l’égard du souverain légitime, commandeur intègre des croyants. Mohammed V ». Après le 20 août 1953 un seul responsable dignitaire est resté fidèle à Sidi Mohammed, c’est Maâmmeri qui a présenté sa démission et demandé à retourner dans les Zwawa son pays kabyle natal. Pourquoi ?

Moulay Youssef avait confié le prince Sidi Mohammed à la méchanceté du Hajib Ababou qui lui imposait « une existence terne, sans ressources, sans moyens et sans espoir ». Nommé précepteur du jeune prince, Maâmmeri ménagea les sentiments du principe contre l’animosité des forces occultes et arbitraires.


Quant à M. Marc il était consul à Mogador et Tanger avant le protectorat. En 1917 il est nommé conseiller du gouvernement chérifien, et comme le Maréchal Lyautey il était contre l’administration directe par les autorités du protectorat. Avec les services du Palais il travaillait dans une ambiance de confiance et de sympathie. Il avait l’estime du sultan, des gens de Makhzen et de l’élite de la population, ses bureaux se trouvant à l’intérieur du Méchouar. M. Marc aimait en Sidi Mohammed, l’intelligence, la simplicité, la pondération et la sagesse.

En prenant le pouvoir Sidi Mohammed ne ménagea pas Ababou son ennemi personnel et l’ancien Hajib de son père. Il l’a disgracié et a ordonné des perquisitions à son domicile.

Sidi Mohammed est resté reconnaissant envers M. Marc reconnaissance qui se traduira en 1929 « par un geste unique dans l’histoire marocaine et peut-être dans les annales de l’Islam. En grand apparat, accompagné des principaux dignitaires du Makhzen, la garde royale faisant la haie tout le long du parcours. Elle [Sa Majesté] est venue, du palais impérial, sur le parvis de la cathédrale de Rabat s’incliner devant la dépouille mortelle de ce Français qui était son conseiller au sens propre du mot parce qu’il était son ami. Elle est partie, en laissant le soin au grand vizir de faire l’éloge funèbre du défunt, éloge qui a ému profondément l’affluence considérable où se mêlaient chrétiens, musulmans et israélites venus des quatre coins du pays pour manifester leur sympathie et leur affliction » (Joseph Luccioni).

Sidi Mohammed, un prince brimé par le Hajib Ababou et marginalisé au Palais de Fès en devenant sultan du Maroc va donner du fil à retordre au protectorat malgré les circonstances de son intronisation, son peu de bagage intellectuel et son peu d’expérience politique. Contrairement à son père qui régnait dans l’ombre du Résident Général, il va refuser l’administration directe et se muer en homme d’État pour devenir après la guerre compagnon d’arme, décoré de l’ordre de la libération et libérateur du Maroc après avoir payé de sa personne.


L’itinéraire d’un roi militant

« Né à Fès en 1909, trois ans avant l’instauration du protectorat, Si Mohammed grandit dans l’atmosphère étouffante du palais de Meknès, où le carcan de la tradition lui interdisait toute initiative. Rebuté par son père, méprisé par ses deux aînés et durement brimé par le tout-puissant chambellan, au surplus de santé fragile, il ne connut la bonté humaine qu’en la personne de son modeste mais fidèle précepteur algérien Mohammed Ma’meri, qui l’instruisit d’abord en français puis en arabe dès l’âge de six ans. Au contraire de son fils Moulay Hassan, qui pratiqua les deux langues avec une égale aisance, il s’exprimait en français lentement et non sans effort, alors qu’il maîtrisait l’arabe littéraire. Son enfance, dure et avilie, au cours de laquelle il vécut replié sur soi, marqua profondément son caractère. Même au faîte de sa puissance, il demeura réfléchi, concentré, sobre de propos, à la fois souple et résistant, mais toujours sur ses gardes et remâchant, avec une rancœur contenue, les humiliations dont il était l’objet. Il n’était pas fait pour les luttes qui impliquaient des affrontements physiques. Sa soumission à la volonté de Dieu lui tenait lieu de courage ». (Charles André Julien) l’historien ajoute en note la citation suivante : « Ma’meri déclara à Vaucher, Cèdres, p. 81 que le chambellan, pour discréditer son souffre-douleur, « inventa de toutes pièces une histoire de vol et de vente de tapis et de quelques pièces de tissu », si bien que Moulay Youssef crut « cette calomnie et fit reléguer Sidi Mohammed au Palais impérial de Fès ». »

Comment va se comporter le jeune sultan pris entre la tradition avec ses lourdes exigences et la modernité avec ses joies et ses promesses de meilleurs jours ?

Le Palais et la Résidence Générale


Les autorités du protectorat ont essayé de l’isoler mais lui, il est resté ouvert aux contacts avec le peuple. En 1932, il reçut une délégation de jeunes nationalistes conduite par Boubker Kadiri. Il a dû regretter d’avoir signé dans son inexpérience le dahir berbère du 16 mai 1930 et comme Salé a été la ville d’où est partie la révolte contre ce dahir, cette réception a équilibré les choses avec ce souverain à qui on demande de « servir le peuple marocain et la communauté musulmane ». Ses yeux se sont remplis de larmes à entendre une pétition d’un ’Alem de la Karaouine à propos de ce dahir. « Je ne céderai plus aucun droit de notre peuple » promit-il au jeune Allal el Fassi.

Isolé dans son palais, il était malgré tout informé par l’intermédiaire des femmes que les autorités françaises ne soupçonnaient nullement. Pour attirer à eux le jeune sultan les nationalistes célébrèrent en 1933 à l’exemple du roi Farouk en Égypte l’anniversaire de l’avènement de Mohammed V. Au mois de mai, il fut reçu à Fès avec les cris de « vive le roi » au lieu de vive le sultan. « Les Officiers des Affaires Indigènes virent là un danger en perspective pour le protectorat.

Avec son accord tacite un Plan de Réforme fut présenté aux autorités du protectorat en 1934.

Les événements de l’Oued Boufekrane en 1937 lui trouvent les mains liées par l’intransigeance du Résident Général Noguès. Malgré tout le Mouvement National ne lui en tient pas rigueur en raison des espoirs mis dans le jeune sultan.


Le Mouvement National le soutient dans son action au service de la France pendant la 2ème guerre mondiale. Une délégation du Mouvement National est allée à la Résidence Générale le 26 Août 1939 « pour affirmer la solidarité franco-marocaine et offrir son concours devant le péril menaçant ».

Contre le régime de Vichy il prit la défense des Juifs marocains.

En 1944 à la conférence d’Anfa, il discuta avec le Président américain FD Roosevelt le problème de l’avenir du Maroc, ses aspirations et son désir d’émancipation politique.

Le Manifeste du 11 janvier 1944 démontra aux autorités françaises les connivences entre le sultan et le Mouvement National. Les autorités coloniales qui ont dû penser que les Marocains profitaient de la faiblesse de la France en guerre, réagissent violemment le 29 janvier et font des morts, des blessés et des prisonniers à Rabat, à Salé à Fès et à Casablanca.


Eirik Labonne Résident Général et diplomate de haut rang autorisa en 1947 Sidi Mohammed à voyager à Tanger ville marocaine internationale.

Dans son discours prononcé le 10 Avril à Tanger il dit : « …nous avons perdu, par l’inconscience, les plus sacrés de nos droits… nous avons pris pour but le développement de l’instruction dans ses branches anciennes aussi bien que nouvelles…les droits légitimes du peuple marocain ne peuvent-ils se perdre et ne se perdront jamais…Nous devons agir sans cesse afin d’atteindre nos aspirations qui consistent à retrouver nos gloires passées et en acquérir de nouvelles…nous allons résolument vers les sources de la culture qui vivifie les cœurs et disperse par ses clartés l’ombre de l’adversité. Acquérons la science qui montre au vigilant le chemin des réalisations utiles…celui qui se confie à Dieu trouve le droit chemin ».

Ce discours envenima les relations entre le Palais et la Résidence Générale et c’est l’ère des ruptures. Le diplomate Labonne fut remplacé par le militaire le plus intransigeant : le général Juin qui dira qu’il fera manger la paille aux nationalistes, mis au niveau des ânes et des mulets.

Le Résident Général, Hubert Juin va pousser le sultan « à se soumettre ou à se démettre ». Il exigea la ratification des dahirs en litige, nominations des Français à la tête des municipalités, dissolution du Cabinet impérial, désaveu du Parti de l’Istiqlal et déclarer hérétiques ses adhérents etc. Le Palais du sultan et la villa du prince Moulay Hassan sont encerclés par des unités de l’armée appuyée de blindés. Ces agissements sont cautionnés par le Président Vincent Auriol.


Pour faire encore plus de pression sur le souverain le général Juin menaça de lâcher sur Rabat et Fès les cavaliers des tribus avec le concours intéressé des Pachas et des Caïds. Ces pauvres cavaliers ignoraient tout de ce qu’on leur fait faire. Pour calmer cette « révolte berbère » Sidi Mohamed céda le 25 février 1951 précisant à l’émissaire du général Juin, Ghislain Clanzel, et à un journaliste égyptien qu’il obtempérait sous la contrainte.

Des manifestations spontanées à Ksiba, Tiliouine, Kasba Tadla et El Kbab démentirent les rumeurs de la « révolte berbère ». Les cavaliers protestèrent et réclamèrent des sanctions contre ceux qui leur ont fait jouer des rôles qui vont contre leur volonté et leur fidélité.

Sentant l’imminence d’autres dangers, les chefs des partis de l’Istiqlal, du P.D.I, du P.N.R et du P.U.M se sont réunis le 17 Avril 1951 à Tanger en présence d’un délégué de la Ligue Arabe et ont conclu un traité où ils s’engageaient à :

+ Poursuivre la lutte jusqu’à l’indépendance du Maroc ;


+ Rejeter l’adhésion à l’Union française ;

+ Collaborer avec la Ligue Arabe ;

+ Ne conclure aucun accord séparé avec les Communistes.

Le général Juin relevé de son poste de Résident général le 20 septembre 1951 exigea comme remplaçant le général Guillaume.


Dans ses discours et locutions le général Augustin Guillaume anticipait déjà sur les événements d’Août 1953 même dans une situation en partie modifiée avec :

L’inflexibilité de sultan ; l’inquiétude des féodaux et des conservateurs renforcement des partis politiques, mouvements dans le prolétariat et les masses urbaines, succès de la propagande auprès des pays arabes et musulmans ainsi que ceux du Tiers-monde, inscription de la question marocaine à l’l’O.N.U soutien d’une partie de l’opinion française et d’un mouvement libéral favorable à l’idée d’indépendance du Maroc.

Le général Guillaume trouva sur place le soutien de Marcel Vallat. Directeur de l’Intérieur, Jacques de Blesson délégué à la Résidence, Geoffroy de la Tour du Pin, Conseiller du gouvernement chérifien, Philippe Boniface chef de la région de Casablanca et bien sûr tous les Corses qui pullulent dans les services de la police.

Le 15 mars 1952 Sidi Mohammed fait parvenir au gouvernement français un nouveau mémorandum où il demandait la révision des rapports franco-marocains, la levée de l’État de Siège, la création d’un gouvernement provisoire marocain avec la reconnaissance des libertés fondamentales.


Le 17 septembre, dans sa réponse au mémorandum du 15 mars le gouvernement français ignora tous les vœux des Marocains. Sur ces faits l’assassinat le 5 décembre du syndicaliste tunisien Ferhat Hachad fut au Maroc l’occasion à d’immenses manifestations du 6 au 10 décembre 1952. La police tira sur les manifestants faisant plusieurs morts et arrêtant des centaines d’autres manifestants

Le Parti de l’Istiqlal et le Parti Communiste Marocain furent simultanément interdits le 8 décembre.

La Résidence décida 44 expulsions parmi lesquelles Pierre Parent collaborateur du journal al Istiqlal domicilié, depuis trente cinq ans au Maroc où il avait présidé l’association des anciens combattants et envoyé en mission officielle auprès de Abdelkrim El Khattabi durant la guerre du Rif.

Dans la revue « Paris Match » du 7 décembre 1952 Raymond Cartier écrit « Le sultan doit changer ou il faut le changer ».


Le ton est donné par ce genre d’articles. Au Maroc, comme à Paris, les conservateurs et les féodaux préparent l’exil ou la chute de Sidi Mohammed dont Boniface avait assurés le montage en accord avec le général Juin et en collaboration avec Haj Thami el Glaoui et Cheikh Abdelhaï El Kettani.

Durant les mois de février et de mars 1953 le pacha de Marrakech Hadj Thami el Glaoui en accord avec le général Guillaume et Philippe Boniface a réuni chez lui plusieurs groupes de caïds pour leur proposer de signer une pétition demandant au Résident général la destitution de Sidi Mohammed ben Youssef. El Glaoui a fini par glaner 270 signatures des fonctionnaires makhzeniens, un premier temps, puis ajouta d’autres à sa liste. Rares sont ceux qui ont refusé de signer la pétition. Le 27 mai Augustin Guillaume a remis la pétition au ministre des Affaires Étrangères, George Bidault qui avait vendu aux Allemands le résistant français Jean Moulin. Le 28 « France-soir » donna l’information suivi le lendemain par « Maroc-Presse ». Et tout le monde de s’interroger sur le contenu de cette pétition et chacun de l’expliquer et de la commenter en fonction de ses penchants politiques : la plupart s’attaquant au Parti de l’Istiqlal et au Parti Communiste. Des informations sur Sidi Mohammed sont divulguées pour le toucher dans sa dignité et sa personne. A Paris les clauses du traité du protectorat sont ignorées. Pendant que tout le Maroc est dans l’attente, les pachas de Fès Haj Fatmi ben Slimane, de Meknès Si Jennane, de Salé Si Mohammed Sbihi, les caïds de Sefrou M’barek Bakkaï et de Tiflet Si Lahbib ben Bennaïssa diffusent une contre-pétition le 3 juin et prennent la défense du sultan légitime. A ces autorités du Makhzen s’est ajouté le caïd des Rehamna El Ayyadi ben Hachemi le pacha de Casablanca Hammadi Mokri fils du 1er Vizir, Abbès Tazi pacha de Rabat, Mohammed ben Rahmoun, caïd de la zone internationale de Tanger, suivi par Abdellah Guennoun, président des Oulamas de Tanger.

Les pachas, caïds et Khalifas qui ont signé la pétition décident de ne pas assister aux cérémonies de l’Aïd El Seghir à Rabat.

Le 20 Août le sultan Sidi Mohammed est exilé avec ses deux fils. Sidi Mohammed ben Arafi est proclamé sultan au palais de Fès par le grand Vizir au milieu des gens du makhzen et des notabilités de la ville. De Paris M’Barek el Bekkaï envoie sa démission au grand Vizir.


Cet exil a été marqué par des révoltes à Oujda, à Khenifra, à Oued Zem, à Rabat, à Casablanca, à Marrakech…Boujad, Khouribga … etc.

Dans son livre « Résistance et Armée de Libération au Maroc 1947-1956 » Mohammed Zade donne le tableau suivant pour les formes d’actions employées par la Résistance :

Assassinats et tentatives d’assassinat 1799 actions
Incendies 1378 actions
Attentats à l’explosif 933 actions
Sabotages 344 actions
Autres 60 actions
Total 4520 actions

Un trône sauvé par la spiritualité des croyants

Tous les organes de presse du Maroc sous-protectorat ont approuvé l’action du général Guillaume contre Sidi Mohammed ben Youssef, sauf « Maroc-Presse » qui y contredit, et d’abord par un éditorial d’Henri Sartout dont le titre résume la pensée : « Ne soyons pas dupes ».

Les colons qui forment des castes et qui connaissent l’antagonisme des politiciens professionnels marocains veulent associer à leurs projets les ’Alems, les bourgeois et les notables (voir à ce sujet le livre bien documenté de Abdellah Rochd « le Combat des Marocains 1957-1973 ». Casablanca 2004). Les autorités coloniales qui excluent les nationalistes associent volontiers aux plus hautes fonctions de la magistrature chérifienne les citoyens sans fibre nationaliste et que rien n’affecte.

Les pachas, caïds etc… qui n’avaient jamais eu l’instinct démocratique ou patriotique ont une vénération quasi-religieuse pour les autorités du protectorat, fortes pour le moment. Le peuple raisonnable a dès le premier attentat à Agadir (Al Fikra At-Tawriyya) donne sa confiance aux hommes qui vont faire leurs preuves dans la Résistance au risque de leur vie.


La Réforme des dupes contre la foi islamique

A partir de 20 Août, les espoirs tant révolutionnaires que spirituels se regroupent autour des chefs de la Résistance : Abdellah Senhaji, Zerktouni, Saïd Bounaïlat, Abbès El M’Saâdi, Mohamed Mansour, Mohamed Basri, Abdeslam Jebli, Housseïn Berrada, Hassan Laraïchi, Lhassane Safi-eddine, Thami Naâman, Bouchaïb Hariri … etc. Ces chefs de la Résistance ont montré un esprit lucide et prompt qui répond aux circonstances, d’une réelle appréciation des possibilités, une aptitude à modeler les plans sur les faits et les circonstances sans jamais rien sacrifier de ses principes de combats armés et de mystique. Ajouter à cela le sens du commandement et de l’autorité acceptée par tous les résistants choisis et recrutés avec un don exceptionnel et qui ne se laissent aveuglés ni par les techniques du protectorat ni par les machinations des collaborateurs et des traîtres. Exactement les qualités qu’il faut pour la terrible tâche de la Résistance guidée par la spiritualité et les nécessités de l’heure ; contre la démagogie de la Résidence Générale et plus encore celle des vizirs, des pachas et des caïds, sans préparation, sans caractère, sans références culturelles. Des ratés, des ambitieux qui ont peur de toute autorité. Des postes qui ne réclament que du toupet, une absence naturelle de scrupules, une ignorance encyclopédique et « de la gueule ». Il est regrettable de constater par la même occasion que depuis des dizaines d’années les principaux maîtres de notre pays ont été des gens incapables de gagner leur vie par un métier régulier s’ils étaient éjectés du Makhzen, et qui proclament pourtant eux-mêmes, une fois pour toutes, leurs vocations gouvernementales, tout en affectant un dédain général pour tous les Marocains dont ils ont fait des incultes et des faméliques, tout en crachant leur haine contre la petite élite intellectuelle interdite d’action politique.

En cette année 1953, le sophisme et les injures des traîtres trouvent parfois un écho dans la foule qui ne s’est pas encore élevée à la vraie conception de la Résistance. Des bourgeois, par leurs actions et même des ’Alems par des Fetwas ont assimilé les Résistants aux criminels (voir livre de A. Rochd). Pendant ce temps là, les chefs de la résistance cherchent les exécutants dans les milieux des ouvriers, paysans et artisans qui ont pris une conscience historique réelle et chez qui la religion a constamment aimanté l’unité spirituelle aux différentes composantes de la société, alors que les ’Alems et les bourgeois les ont exclus de l’Islam. Remarquez que les chefs de la Résistance n’ont pas fait appel aux Marocains qui ont des intérêts avec les colons comme certains intellectuels, les agents, les féodaux, les grands commerçants … etc. Ce sont les Marocains guidés par la spiritualité et non par la matière qui vont connaître les assassinats, la prison et l’exil. Et très intéressés pour être crus ce sont les bourgeois matérialistes qui vont falsifier l’histoire de la Résistance. Les stylos vont vaincre les armes, la conscience vive, et le courage exemplaire.

La Résistance se couvre de gloire


Les jeunes gens luttent héroïquement dans la Résistance vont se sacrifier quotidiennement pendant que des comités se fondent pour venir en aide à leurs familles dans les villes et les campagnes. Quand nous voyons à l’ouvrage ces résistants, dussions-nous passer pour des cœurs durs, notre pensée revient sans relâche aux millions d’hectares de terres arables que nos ancêtres ont payé de tant de sang, et que les colons exploitent sans nous, contre nous, aux valeurs ancestrales que nous avons abandonnés à d’autres. Que d’énergie nous avons gaspillée inutilement, les uns contre les autres, dans la même famille la même religion et le même pays. Tout cela gâche la puissance de nos corps.

L’exil de Sidi Mohammed a été salutaire pour notre jeunesse. La Résistance : c’est là qu’il faut montrer sa valeur, courir le risque, saisir sa chance de vrai citoyen que n’impressionne ni les Régimes ni leurs laquais. Dans notre nation vivante le salut va dépendre des actions de la Résistance.

Que dire quand on voit deux grands historiens marocains : Abdelaziz Amine et Brahim Boutaleb, sans raisonner ; dans leur livre d’histoire du Maroc qualifier les résistants de terroristes (« Histoire du Maroc » Hatier Paris 1967), alors que d’autres Marocains dans leur transport mystique voient l’image de Sidi Mohammed sur la lune et donnent aux actions de la Résistance des solutions magiques stimulées par une spiritualité dans le fond religieux est resté intact depuis l’islamisation de notre pays où beaucoup des populations avaient le cœurs durs car l’habitude nait des nécessités, c’est à cela que tend notre écrit.

Dans cette étude où il est question des fondements spirituels de la Résistance, il est difficile d’accuser de cruauté les résistants que guide l’esprit mystique, qui ne voient plus le sang, ni la souffrance et que le devoir a blasé sur les détails sans être ni insensibles, ni aveugles, ni inconscients. L’habitude de répondre au mal par le mal détruit la sensibilité tout en gardant au fond du cœur le dégoût et l’indignation. Obligés de répondre à la violence des autorités du protectorat qui sont beaucoup plus préoccupées par l’indigestion de leurs chiens et la mélancolie de leurs chats que de la misère de « l’indigène » massacré par les soldats sénégalais ceux du goum marocain et de la Légion Étrangère tout cela aux bravos des journaux du Petit Marocain, de la « Vigie-Marocaine », de l’ « Echo du Maroc » et de « Paris-Casablanca », organe fasciste.


Dans l’action de la Résistance et pour soutenir le sultan (roi) la spiritualité est beaucoup plus une croyance religieuse qu’une théorie raisonnée. Il y a bien entendu beaucoup de résistants qui n’éprouvent aucune émotion religieuse, qui cherchent seulement à faire leur devoir ; même illettrés et inaccessibles au raisonnement, mais leur espoir et leur chance de succès résident dans la tentation mystique, avec les mêmes intérêts, les mêmes aspirations, les mêmes passions de liberté. Mais les chefs de la Résistance et les meneurs des premières heures se sont manifestés d’abord par la religiosité de leur caractère et de leurs actes avant de se vouer à leur pays et son symbole.

La spiritualité est solide car les massacres de l’armée française et les condamnations à mort des résistants n’ont découragé personne dans la Résistance. Quand on préparait son assassinat Ahmed Rachidi a refusé de se laisser bander les yeux pour dit-il voir une dernière fois le ciel du Maroc son pays. Beaucoup de résistants sont morts avec le même courage. De nos jours les survivants traînent une vie douloureuse et dégradante après avoir été martyrisés et massacrés. A un moment donné on les a mêmes rangés parmi les plus implacables ennemis, obligés de fuir la police politique du général Mohammed Oufkir qui, jouissant de toutes les indulgences et a fait main basse sur la Maroc.

Aujourd’hui encore les résistants qui ont gardé quelque indépendance et quelque dignité, qui ont combattu après l’indépendance toutes les tyrannies, qui n’ont pas mendié les décorations et les agréments, qui ont désiré vivre librement sont dans la gêne, sans être plaints par personne.

Or la vitalité, la durée et la grandeur d’une nation dépendent de l’aménagement et de l’utilisation de son capital humain, plus encore que de l’aménagement et de l’exploitation de ses forêts, ses mines, ses cultures et ses eaux. L’indépendance de notre pays n’a pas donné d’ascension sociale aux cellules de la Résistance, abandonnées aux hasards des bons vouloirs réglés sur une certaine doctrine et suivant un rythme douteux. Il faut partir des racines pour remplacer au sommet les fleurs et les fruits que gâte la mondialisation. Tuer la substance ne peut qu’être funeste au pays où les plaisirs et l’extravagance sont allés trop loin et où le patriotisme roule de chute en chute…car il est plus facile de jouir que de défendre le pays où pullulent actuellement les ratés et les révoltés qui ne sont ni jetés dans les cachots ni livrés aux supplices imposés par certains caprices dont l’orgueil n’était pas loin de la folie.


Hommages

Il est du devoir de chacun de nous de rendre hommage à tous les résistants, les morts comme les vivants, comme nous devons rendre hommage à tous ceux des Français qui étaient à nos côtés aux heurs difficiles que nous avons traversées de 1953 à 1956 et notamment : Henri Sartout, Antoine Mazella, Pierre Mazella, Lemaigre-Dubreuil, Evariste Levi-Provençal, André de Peretti, Jean-Charles Julien, Louis Massignon, Régis Blachère, Georges Altman, Dr Anjoulat, Jean Baboulène, Robert Barrat, Marcel Bataillon, Albert Camus, le général Catroux, Paul Coste-Floret, Jean-Marie Domenach, Georges et Jacques Duhamel, Pierre Emmanuel, Jacques Fonlupt-Esperaber, Felix Gara,Georges Gorse, Lamine Guèye, Edmond Michelet, François Mitterand, le général Mougin, Roger Paret, Jean Rous, David Rousset, Alain Savary, Léopold Sedar Senghor, Jean Jacques Servan-Schreiber, Mlle Odette de Puigaudeau, Melle Marion Sénones, Felix Natafn Robert-Jean Longuet, Chakib Arsalane, Albert Ayache, Paul Butin, Jacques Berque, André Adams, Georges Levain, Corval M Stippe, Claude Bourdet, Pierre Corval, le Père René Voillame, Jean Dresch, Léon Marchal, Mendès France, Jacques Walter. Avec les excuses à tous ceux dont on n’a pas cité les noms pour les limitations imposées par les raisons éditoriales de cet article.