Franc succès de la 5ème édition des « Mardis du tourisme » du PTR et état des lieux du secteur

Mardis du tourisme

Hassan Alaoui

C’est devenu un rendez-vous incontournable ! La 5ème édition des « Mardis du tourisme » organisée mardi 5 juin par PTR ( Premium Travel News) a été consacrée à un thème d’actualité brûlante, à un moment où le secteur s’interroge : « Le futur du tourisme marocain ». Le débat de mardi a eu cette force d’avoir invité comme modérateur un grand banquier, il s’agit de Ahmed Rahhou, président du CIH qui a animé avec pertinence et dextérité un débat de plus de deux heures. Un Polytechnicien bien campé et surtout le patron de l’une des plus grandes banques du Maroc, armé du savoir et de la science moderne,  qui pointe du doigt les écarts et les faiblesses structurelles.

« Le futur du tourisme marocain » est une thématique dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle tombe à point nommé, à un moment où le secteur fait parler de lui, semble surtout traverser une forte tempête conjoncturelle voire structurelle. Ici ce sont les événements de la CNT, étalant des divergences on ne peut plus préjudiciables, là une inertie reprochée à l’Etat, là encore ce sont des conflits d’intérêts personnels, tous éléments qui alimentent spéculations et conjectures.

Othman Chérif Alami : repenser le paradigme de prospérité

D’où la tentation d’affirmer qu’il « ne se passe rien dans le tourisme » ! D’où aussi la réaction que, fort heureusement, il existe des hommes et des femmes qui demeurent mobilisés pour organiser la riposte et défendre les idéaux du secteur. Othman Chérif Alami, président de OCA Consulting et de Premium Travel News a lancé le débat en déclarant que cette « 5ème édition correspond au 20ème jour du Ramadan 1439, elle renforce notre conviction que le tourisme marocain reste l’une des premières industries du un développement exponentiel de notre économie avec un impact efficient sur l’emploi et le social, et disons-le franchement contre la pauvreté».


Othman Chérif Alami n’éclipse pas pour autant les problèmes que le secteur traverse. Il ajoute : « L’actualité de notre économie, marquée par les boycotts de produits, le glissement inquiétant vers l’informel, la passivité de certaines autorités pour mettre en œuvre les lois, les déficits en matière d’emplois, de santé, d’éducation, de logements et de transports nous incitent à repenser la prospérité ». Cet exercice, soutient-il, implique tous les acteurs, l’Etat, le gouvernement, les forces politiques, les opérateurs, les ONG, les secteurs public et privé et les partenaires sociaux. Et d’ajouter que « l’actuel contexte économique pousse l’industrie du tourisme dans son ensemble à vite agir, solidaire et responsable avec l’objectif 2020, 2030 même…L’actualité immédiate, notamment les résultats du vote pour la Coupe du monde de football 2026, s’ils sont favorables au Maroc, pourraient constituer un véritable levier économique multidimensionnel ».

Ce n’est pas un excès d’optimisme aux yeux de celui qui a  présidé aux destinées de la CNT, et maintenant entre autres à celles de l’Association des agences de voyage de Casablanca-Settat , la Fédération nationale du transport touristique terrestre/CGEM. Il tempère son ardeur en affirmant que le « futur avec ou sans la FIFA insufflera indéniablement une extraordinaire synergie au tourisme grâces à toutes les nouvelles infrastructures prévues et programmées ». Car, toujours selon lui, le futur développement du tourisme marocain à l’horizon 2030 sera porteur de réels profits.

Il nous faut visionner notre « futur du tourisme ». Othman Chérif Alami a proposé un débat sur le diagnostic 2020 ; l’innovation 2030 ; la promotion 2020-2030 ; la gouvernance ; l’investissement capital ; la gestion de crise géopolitique ; les ressources humaines. Il a souligné également les « ambitions régionales » avec leurs réglementations, le management, le pilotage de la gouvernance, la connectivité et le NTIC et, recourant à cette formule séduisante, il a déclaré qu’il « faut changer vite, plus vite » même…

Le diagnostic est glaçant : va-t-on réaliser l’objectif fixé pour 2020 de 20 millions de touristes, de 200.000 lits, de 3 fois le nombre de touristes domestiques, de créer 470.000 emplois directs nouveaux, de 140 milliards de dirhams de recettes ; de 15 Milliards de Fonds d’investissements mobilisables sur 10 ans et de 50 milliards par le privé ? Sans compter les 24 milliards d’engagement financier par le secteur bancaire national ; l’augmentation du budget de fonctionnement de l’ONMT et le programme de formation de 130.000 jeunes. Non plus la création du Conseil National du Tourisme (CNT) et des Agences de développement territorial…


L’interpellation pragmatique de Ahmed Rahhou

Le tableau étant fixé, le débat s’est lancé avec une rigoureuse et méthodique présentation par Ahmed Rahhou de la méthodologie. Il a surtout axé son intervention sur l’impératif d’orienter les efforts sur le numérique pour changer la donne. « Le tourisme, a-t-il souligné, est une industrie de proximité, auquel il faut accorder une visibilité », citant l’exemple de l’évolution de la demande qui transcende les circuits classiques, exalte comme le AirBnb, Ahmed Rahhou a tout simplement invité les intervenants, dont beaucoup de professionnels, à réfléchir sur 4 axes majeurs : l’offre, la connectivité, la formation, la commercialisation et la gouvernance. Et le débat qui a suivi a vu se succéder entres autres, des invités de marque, dont Az-Eddine Skalli, président de S.Tours, Jalil Madih, directeur de l’agence de voyages Alizées Travel, expert aussi du tourisme de croisière, Samir Sahraoui, président de Chorus consulting, Jamal Kilito, directeur Marketing de l’ONMT, Marie-Pierre Brancaleoni, directrice marketing du Four Seasons et experte en tourisme international avec une longue expérience en aérien aux Etats-Unis, Pierre Muracciole, directeur général et régional Afrique du Nord et Sahel d’Air France, Rachid El Khiati, président de KLK, Jawad Ziat, entrepreneur, Fawzia Talout Meknassi, journaliste et directrice générale de Presma, Najib Senhadji, Président d’AMJET-FIJET Maroc, Mohamed Laroussi, journaliste et secrétaire général d’AMJET-FIJET Maroc.

Le modèle unique de Chaouen

Jamal Kilito, quant à lui a plaidé pour la création d’une plateforme régionale du tourisme, et appelé à abandonner l’approche centralisatrice, alors que Yasmine Alaoui a insisté sur l’hospitalité territoriale, critère d’un tourisme en rupture avec le modèle de centralisation. Jalil Madih s’est fait l’avocat pro domo du cas de Chaouen a été cité comme exemple d’une ville, disons un « territoire » qui s’est fait tout seul, à preuve la renommée internationale – y compris jusqu’aux Etats-Unis  et en Chine -, par l’hospitalité des habitants, des femmes notamment qui ont pris en charge la transformation de leur petite ville, accueillante et « désenclavée » grâce au bouche à bouche.

Samir Khaldouni Sahraoui, dont le parcours est impressionnant dans le secteur, a rappelé que le tourisme a eu ses hommes, et non des moindres, dont notamment Moulay Ahmed Alaoui qui, à une époque où l’action était plus décisive que la parole, a conféré au secteur une dimension pragmatique. Epoque où les opérateurs avaient la foi chevillée au corps.

Jawad Ziyat, qui en connait un bout du tourisme et de son management, a été pour sa part plus que direct dans la mise en cause du modèle . Pour lui, « ce qui se passe aujourd’hui est lamentable en l’absence de véritable partage transparent. On ne se prend plus en charge et les intervenants s’isolent au lieu de composer pour une même finalité. Nos individualités nous obstruent la vue et nous empêchent d’avoir une équipe homogène. Il faut que nous soyons réalistes dans nos choix stratégiques et de nous corriger tant que nous le pouvons, commencer par le commencement en s’attaquent, par exemple, à l’inadmissible dans les aéroports, car il est inconcevable, en effet, qu’il faille patienter plus d’une demi-heure pour se faire tamponner son passeport ». Et d’ajouter : que « de même que l’effort doit se faire au niveau des régions avec des business-models de co-financement appropriés aux programmes de développement choisis, notamment l’aérien, pourquoi pas ? », précisant que « les touristes sont dans un réservoir, il faut avoir les tuyaux qu’il faut pour les drainer : la connectivité». Intervenant à son tour, Azzeddine Skalli, Président de S’Tour, s’est dit fier que plusieurs entreprises touristiques marocaines « soient considérées maintenant comme un modèle de réussite », déplorant toutefois « la pénurie des compétences en hauts cadres et de cadres moyens sur le marché, ce qui contribue à la création d’une guerre froide entre entreprises pour s’auto-piquer sans relâche les ressources humaines ». « Il faut valoriser du mieux que nous pouvons nos offres culturelle, sportive, urbanistique, digitale, etc pour rentrer de plain-pied dans la compétition », a-t-il indiqué.


Des dizaines de milliers de touristes chinois mais pas un seul panneau

Marie-Pierre Brancaleoni n’y est pas allée par quatre chemins pour dire les forces et surtout les couacs d’une tourisme ambitieux, puisqu’il avise la Chine ; mais qui est encore sous le handicap majeur de la langue et de l’expression. «Il est inconcevable, déclare-t-elle,  qu’on puisse prétendre attirer des touristes chinois alors qu’à l’aéroport, par exemple, aucun écriteau ou panneau en mandarin n’est réalisé pour ne serait-ce que leur souhaiter la bienvenue». Et de souligner à cet égard que dans le cadre de sa stratégie de performance, Four Seasons a recruté une hôtesse d’accueil chinoise diplômée pour recevoir et accompagner les touristes chinois qui sont de plus en plus nombreux à se rendre à l’hôtel.

La 5ème édition des « Mardis du tourisme » a connu un franc succès, aussi bien sur la plan organisationnel, participatif qu’au niveau de la qualité des débatteurs, rompus à l’échange créatif, à la contradiction démocratique, à l’engagement pour le secteur. C’est un succès indéniable, et comme on l’a dit une sorte d’Université indépendante qui, par la variété des thèmes abordés, s’enracine dans une tradition digne d’un grand Think Tank .