Maroc – Israël : Quatre questions à Sébastien Boussois

L’annonce en a surpris plus d’un et a déjoué de nombreuses analyses d’experts qui écartaient la possibilité que le Maroc rétablisse à son tour les relations avec Israël. Contre toute attente, le 10 décembre 2020, le Président sortant, Donald Trump, a annoncé la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Par ailleurs, le Royaume annonce le rétablissement de ses relations avec Israël. Que pensent les spécialistes de cette annonce ? Quid de la question palestinienne ? Nous avons demandé à Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient et relations euro-arabes et enseignant en relations internationales.

Quelle lecture faites-vous de ce rétablissement des relations entre le Maroc et Israël ?
Nous avons tellement été obsédés par ce concept de ce qu’on appelle une normalisation pour certains ou accord de paix pour d’autres, entre Israël et un certain nombre de pays arabes, que nous nous sommes focalisé sur les Emirats Arabes Unis et le Bahreïn. On imaginait bien que les accords allaient être élargis à d’autres pays comme le Soudan, et on avait vaguement évoqué le Maroc.

Mais honnêtement, il y a pour moi une forme d’effet d’annonce. Il est plus facile de faire la paix avec des pays contre lesquels nous n’avons jamais été en guerre qu’avec des pays contre lesquels nous sommes entrés en guerre. Israël s’engage donc dans des accords dits de paix, mais cela n’a pas beaucoup de sens. Comme dans le cas des Émirats et Bahreïn, et du Maroc aujourd’hui, mais ce sont des pays qui n’ont jamais été officiellement en guerre avec Israël. Ils ont certes, été très critiques vis-à-vis de la politique israélienne durant toute l’histoire contemporaine avec une liste de raisons longue comme le bras, mais dans le contexte actuel, il y a un nombre croissant de pays qui qui se rallient à la fois à l’État d’Israël pour X raison mais aussi à l’administration américaine.

Qu’en est-il de la question palestinienne ?
L’avantage énorme du Roi Mohammed VI, c’est d’obtenir cette reconnaissance d’une part mais c’est aussi de par son rôle stratégique entre le monde arabe et les communautés juives et l’Etat d’Israël, que peut-être, il pourra parvenir à faire avancer les choses sur un certain nombre de dossiers. Parmi ces dossiers, il y a l’importance fondamentale que la communauté juive marocaine accorde à ces deux pays, en tout cas les deux nations qui sont un peu les deux nations maternelles, il n’y a pas beaucoup de juifs dans le monde arabe qui respectent à la fois l’État d’Israël et le pays d’origine. C’est beaucoup plus compliqué pour des juifs qui viennent d’autres pays où ils auraient pu être maltraités par le passé. Alors que les juifs en Israël, originaires du Maroc, gardent une profonde affection et attachement pour le royaume chérifien. Deuxième point, c’est le rôle que joue le roi en tant que président du comité Al-Qods et qu’il imagine pouvoir peut-être influencer pour faire avancer la fameuse question sans fin israélo-palestinienne. Je suis cependant plus confiant sur la capacité avec cet accord, d’essayer de rabibocher les juifs et les arabes dans un élan de paix, de dialogue, que d’essayer de résoudre la question israélo-palestinienne, qui me paraît être une question sans solution.

Par ailleurs, le Roi a eu Mahmoud Abbas au téléphone, Abbas est le premier à avoir normalisé, en tant que pays arabe, ses relations avec Israël et ce depuis 1993 avec les accords d’Oslo. Ce que peut jouer le Maroc dans une reprise éventuelle des négociations me paraît assez accessoire malgré le rôle stratégique du Roi en tant que président du comité Al-Qods, la souveraineté des lieux saints et de la souveraineté globale de la ville de Jérusalem. Je ne pense donc pas que l’on va avancer davantage sur cette question. Quelle est cependant la durabilité d’un tel accord, alors que Trump est le président sortant ? Biden qui est plus multilatéraliste, voudra-t-il remettre en cause cette question de la souveraineté marocaine sur le Sahara ? ça nous n’en savons rien. Rappelons aussi que l’administration américaine n’est parvenue à rien durant toutes ces années, malgré son soutien total à Israël…


Quid de l’élection de Biden ?
Les affinités américaines, que ce soit pour les démocrates ou républicains, sont les mêmes, elles sont pro-saoudiennes et pro-israéliennes, deux pays globalement alliés contre l’Iran et dans la lutte contre le terrorisme et pour lequel on suspecte des négociations pour un autre accord de normalisation. Mais je ne pense pas que Biden reviendra là-dessus. Je pense que la vraie question, que ce soit Trump ou Biden ou qui que ce soit d’autre, c’est ce qu’on entend par des accords de paix ou de normalisation. Je pense que la priorité pour les uns et les autres, et ne soyons pas naïfs, ce sont avant tout des avantages économiques forts. Les Emirats et Israël, ce sont avant tout des échanges économiques qui durent depuis 1996. Bahreïn a sans doute aussi des intérêts à s’ouvrir économiquement à Israël mais aussi dans les questions de la cyber surveillance. Je pense que la coopération économique qu’il pourrait y avoir entre la diaspora marocaine en Israël et le Maroc sera évidemment à l’avantage du Maroc, peut-être dans un contexte économique plus affaibli.
 
Pensez-vous que d’autres pays, comme la Grande-Bretagne ou encore la France pourraient suivre la même voie ?
Les relations sont déjà normalisées entre la Grande-Bretagne et Israël. Les avantages ne sont donc pas aussi importants en termes de challenge et de négociations gagnant-gagnant. Mais la Grande-Bretagne pourra se référer au droit international, aux résolutions de l’ONU pour éviter la question. D’ailleurs je pense qu’elle est dans d’autres urgences en ce moment. De plus, même si Boris Johnson est proche de Trump, je ne sais pas s’il a autant d’affinités avec Biden et s’il restera dans l’après Brexit. Question à suivre…

Quant à la France, je ne connais pas les dernières positions du Quai d’Orsay si ce n’est le rappel des résolutions des Nations Unies, mais ce n’est certainement pas parce que les Etats-unis auront décrété cela que la France sera suiviste. Je crois encore une fois, sans minorer l’importance qu’une reconnaissance américaine pourrait avoir, que tout – espérons le –revienne par le jeu de l’ONU, des résolutions, et que toute question politique sans solution, soit résolue par le droit international. Dans le contexte actuel, c’est important, car avec Trump et les autres dirigeants, on est dans un retour au bilatéralisme. Cela sera peut-être différent avec Biden qui à mon avis choisira le multilatéralisme…