Messieurs les ministres, nous vous faisons confiance mais rassurez-nous !

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Souad Mekkaoui

Depuis que ce cauchemar collectif de l’année s’est invité sous nos cieux, tous les membres de l’Exécutif se sont mobilisés pour répondre aux instructions royales et faire face à la pandémie planétaire, qui a mis à genoux les grandes puissances.

La gestion et la maîtrise du Maroc ont été données en exemple, faisant les grands titres de plusieurs supports médiatiques internationaux. Bien entendu, on ne peut qu’en être fiers même si on est loin d’être sortis d’affaires.

Toutefois, il y a malheureusement une gestion d’un autre ordre qui fait défaut à notre gouvernement. C’est la gestion de crise ou plutôt la communication en temps de crise qui manque douloureusement à notre pays.

En effet, dans la phase actuelle de la crise sanitaire et économique, les questionnements et les polémiques deviennent multiples. Or la communication du gouvernement ne suit pas et ne s’adapte pas à l’évolution des choses.


Comparaison n’est pas raison mais …

Dimanche 19 avril, le ministre de la Santé, Khalid Ait Taleb, fait une sortie médiatique après plusieurs jours d’éclipse. On le sait sur plusieurs fronts et on convient que l’Etat fait un travail considérable et salutaire, certes. Mais la communication est capitale dans ce moment où il faut une implication active des citoyens. Elle fait même partie intégrante de la gestion de crise.

On attendait donc cette déclaration officielle de la part du Chef de gouvernement ou du ministre de la Santé. Elle est annoncée et on s’attendait à une déclaration qui allait nous rassurer. Trêve d’illusion.

Monsieur Khalid Ait Taleb, l’air tendu, nous dit que « La situation demeure aujourd’hui maîtrisée grâce aux mesures proactives adoptées sur Hautes instructions royales et l’engagement total des divers acteurs », dans une déclaration retransmise par la MAP sur sa chaîne de télévision M24 et sur RIM RADIO. Il a aussi fait état de 170 nouveaux cas confirmés à l’échelle nationale et de 2.855 cas au total. Il a notamment cité l’anticipation de l’état d’urgence sanitaire et le port obligatoire de masques de protection. Mais cela, on le savait déjà puisque monsieur le ministre l’a annoncé en répondant aux questions orales à la Chambre de Conseillers, mardi 14 avril. Somme toute, nous attendions plus de sa part.


Nous avions besoin de l’écouter, d’être informés dans la transparence et surtout rassurés. Nous voulions qu’il nous parle de l’évolution de la propagation mais pas tout simplement en donnant des chiffres. D’ailleurs, cette mission est bien assurée par Monsieur Lyoubi. Il aurait pu nous parler du mois du confinement, des réalisations lors de cette première phase, des points forts, des défaillances … Il aurait pu nous parler des motivations de la décision de prolonger l’état d’urgence sanitaire. Il aurait pu nous exposer la stratégie actuelle et future pour faire face à la crise … Il aurait pu impliquer les citoyens et les responsabiliser.

Ironie des circonstances, alors que le ministre de la Santé nous a à peine parlé, pendant quelques petites minutes, le premier ministre français, a tenu une longue intervention télévisée au même moment. Edouard Philippe a, du fait, livré, pendant plus de deux heures, de nombreux détails sur la stratégie du déconfinement et la façon dont il se déroulera le 11 mai. Ecoles, commerces, tests viraux et sérologiques, masques, rassemblements … tout est passé en revue. Accompagné du ministre de la Santé, Olivier Véran et du directeur général de la Santé, ils se sont joints pour donner toutes les explications et répondre à toutes les questions que se posent les Français. Vous diriez que la France n’est pas le bon exemple ? Justement, malgré tous les chiffres catastrophiques, ils étaient là pour communiquer et rassurer.

Quand on voit Edouard Philippe dire qu’il n’y a pas de vaccin avant 2021 et qu’il n’y a pas de traitement démontré et efficace à ce stade. Quand il interpelle les gens en leur disant qu’il faudra apprendre à vivre avec le virus en adoptant les gestes barrières, les tests virologiques et l’isolement des porteurs du virus, on a le droit de se poser des questions sur ce qui nous attend surtout que le confinement n’est pas vraiment respecté et qu’on n’a aucune visibilité quant au déconfinement.

Quand on sait qu’en France, 150.000 tests viraux sont, aujourd’hui, réalisés par semaine, que l’objectif est d’atteindre 500.000 tests par semaine, au 11 mai et que chez nous on se limite à 500/j, il est légitime qu’on craigne un revirement de situation. Quand Edouard Philippe explique aux Français que le confinement a permis de réduire le R0 à 0,6, c’est-à-dire que 10 malades n’infectent que 6 nouvelles personnes et que l’objectif est de faire en sorte que le nombre de malades soit limité et que le RO reste égal ou inférieur à 1, on a presqu’envie d’avoir des interlocuteurs pareils.


Pourtant, aux premiers jours de la pandémie, le ministre de la Santé Khalid Ait Taleb avait multiplié ses communications, à travers des points presse ou des apparitions sur les plateaux de télévision. En cela, d’autres membres du gouvernement lui ont emboîté le pas pour rassurer sur l’enseignement à distance, les mesures prises par l’Etat, les prêts accordés par les banques ou encore l’approvisionnement du marché national. Nous, citoyens marocains, nous étions devant nos écrans pour suivre, comprendre et être confortés dans notre confiance.

Communiquer ce n’est pas combler un vide

Nous avons le droit de nous inquiéter et il est de votre devoir, monsieur le chef de gouvernement et messieurs les ministres de nous rassurer. Quand lors d’une sortie officielle censée susciter la confiance, l’interlocuteur transmet son angoisse de par son ton et sa posture cela se répercutera, inéluctablement, sur nous quand bien même nous serions optimistes quant à la situation qu’on estime sous votre contrôle. Nous avons besoin de vous écouter, de croire en vous et de nous en remettre à vous.

Il est de notre droit en tant que citoyens d’être informés sur l’état des lieux, nous nous posons des questions sur les conséquences de la crise, nous craignons qu’elle ne soit plus longue que prévue, nous avons peur que la pandémie ne revienne en hiver, que ceux qui sont guéris ne rechutent, nous avons besoin de connaître les actions mises en œuvre en parallèle avec le confinement pour endiguer la propagation du Covid-19 …


Il est humain que l’angoisse s’infiltre en nous depuis qu’un nouvel indicateur s’est révélé, celui des foyers de contaminations au Covid-19 en milieux professionnels surtout dans des unités industrielles ou commerciales en plus des foyers familiaux. Ces foyers de contamination ne concernent-ils pas des usines qui n’ont pas fermé durant cette période d’urgence sanitaire ?

Par ailleurs, on apprend que Renault s’apprêterait à reprendre ses activités ! Tout cela interpelle l’opinion publique qui a besoin d’avoir, de temps en temps, des précisions de la part des ministres de tutelle pour ne pas laisser les rumeurs circuler au rythme du Covid-19.

Faites-nous part de la pertinence et de l’efficacité des décisions prises pour gérer cette situation de crise. Nous sommes confinés mais qu’en est-il des files interminables qu’on voit dans des vidéos circulant sur la toile et qui ne respectent aucune norme des gestes-barrières ? Notre confinement ne serait-il pas peine perdue puisqu’on sera exposés dès le déconfinement ?

Bien sûr vous ne ménagez pas d’efforts pour que le pays s’en sorte mais la nature a horreur du vide. L’importance de l’opinion publique dans la gestion de cette crise est évidente et la réactivité reste une condition majeure du succès d’une communication de crise. Mais faut-il souligner que cette communication ne peut souffrir d’amateurisme, d’improvisation ou de communicants occasionnels ?


Dans le cadre de cette situation inédite, la communication de crise du gouvernement constitue une décision stratégique aussi l’Exécutif doit-il faire face à des enjeux essentiels. Se donner la légitimité dans la gestion de la crise et la prise de décision constituent la condition sine qua none du pacte de confiance des citoyens à l’égard des dirigeants qui doivent être crédibles, transparents et rassurants. Malheureusement, le manque de stratégie de communication est flagrant. Néanmoins, une évidence s’impose à nous toutes et tous : la communication est un art et un métier et il n’est pas donné à tous de la réussir.

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…