Mohammed Loulichki : « la construction d’États a fait passer la question de l’intégration au second plan »

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue

En marge de la 11ème édition de la conférence internationale annuelle The Atlantic Dialogues qui s’est tenue à Marrakech en décembre 2022, Mohammed Loulichki, Senior Fellow au Policy Center for the New South et vice-président du Comité contre le terrorisme du Conseil de sécurité a accordé un entretien à Maroc diplomatique dans laquelle,

Sur plusieurs questions énergétiques et géopolitique, M. Loulichki a détaillé le très complexe fonctionnement du conseil de sécurité, où « les Etats membres ne respectent plus leurs obligations ni leur propre code de conduite. », s’étant vu attribuer le pouvoir de s’opposer à toutes décisions susceptibles d’affecter leurs intérêts nationaux.

En Afrique, seule une cohérence africaine sur ce que nous voulons entreprendre et les priorités qui méritent d’être poussées pour notre développement, permettra au continent de sortir de la situation actuelle. Pour cela, « Il n’existe pas de systèmes que l’on peut appliquer mécaniquement et automatiquement, à chaque pays, chaque peuple en se penchant sur ses spécificités. ». Pour le et vice-président du Comité contre le terrorisme du Conseil de sécurité, l’Afrique doit être beaucoup plus uni pour affronter les défis. Entretien.

 

Maroc diplomatique: Aujourd’hui la question de l’eau est de plus en plus préoccupante, quelle analyse faites-vous de cette problématique planétaire ?

Mohammed Loulichki : C’est une très bonne question. À long terme, une structure dans laquelle on évolue depuis 20 ou 30 ans, doit adopter une mentalité de conservation. Quand on parle d’énergie et plus précisément lorsqu’on s’intéresse à l’eau et à son utilisation, on a tendance à voir que cette dernière se fait sans grandes considérations pour son épuisement. Une véritable politique de l’imposture. En persistant dans cette voie, il n’est pas audacieux de dire que dans moins d’une trentaine d’années, les premiers signes de pénuries se feront sentir. La mise en place d’une politique de préservation est donc réellement urgente, même si les éléments nécessaires à sa bonne application ne sont pas toujours présents.

Il me semble néanmoins que c’est un sujet universel. Lorsque je travaille aux États-Unis, je suis confronté aux mêmes problèmes. La situation est drastiquement similaire mais les efforts entrepris sont bien plus importants. Au Maroc, il nous reste beaucoup à faire même si au fond les difficultés rencontrées sont identiques. Si nous ne faisons rien, la conséquence sera simple : nous n’aurons plus suffisamment de ressources pour croître. Si nous ne reconnaissons pas rapidement nos limites, nous allons finir par les dépasser et ce sera là une situation sans retour en arrière possible.

Il est de plus en plus constaté de problèmes géopolitiques dans le monde. Est-ce que cela veut dire que les instances internationales doivent revoir les mécanismes de solution aux crises ?

La divergence d’intérêts entre les États est très importante. Le monde a inlassablement vécu une succession de périodes de guerres suivie de courtes périodes de paix, et c’est dans ce contexte qu’ont vu le jour les premières organisations internationales. L’élaboration d’un régime de sécurité collective a permis de réduire au maximum les périodes de conflits et de maintenir un minimum de stabilité au niveau des relations internationales. L’ONU, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) ou plus tard l’Union Africaine (UA) ont œuvré dans ce sens, permettant aux différents acteurs de trouver des zones de convergence rendant possible leur coopération. Aujourd’hui, la situation est tout autre, et ces institutions censées prévoir la règle de droit se retrouvent extrêmement limitées ; les États ne fonctionnant plus comme on l’avait imaginé en 1945.

Les 5 États chargés de la protection des relations diplomatiques, soit les 5 membres permanents du conseil de sécurité, ne respectent plus leurs obligations ni leur propre code de conduite. S’étant vu attribuer le pouvoir de s’opposer à toutes décisions susceptibles d’affecter leurs intérêts nationaux, ce fameux code de conduite a rapidement été modifié et spécifié selon leurs prérogatives nationales propres. Et ces dernières années en sont le parfait exemple. Un grand nombre d’actions perpétrées ont fait défaut à la Charte des Nations Unis et les auteurs ne sont autres que les supposés protecteurs de cette dernière et de l’ensemble du système qui la supporte.

Conformément au chapitre 7, un conseil doit être réuni pour coordonner toutes actions entreprises contre un pays qui aurait enfreint l’une des règles inscrites au protocole. Nous avons pu en voir l’application lorsque la communauté internationale s’est mobilisée dans le but de préserver l’existence du Koweït en tant qu’État souverain. Mais l’action des grandes puissances n’a jamais été convergente avec celle des Nations Unis. On peut parler des États-Unis en Irak ou de la Russie avec cette guerre contre l’Ukraine qui perturbe les relations internationales en comptant parmi ses victimes le Global Sud.

 Est-ce que le Global Sud dispose de mécanismes de correction pour rétablir ces défaillances au niveau des différentes organisations que vous avez cité ?

On peut toujours élaborer de nouvelles réformes du système et de son utilisation. Faire en sorte qu’il y ait plus de représentants d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique Latine au sein du conseil de sécurité, etc. Mais je pense que le débat n’est pas là. Quand on parle de nationalités et de manque de représentativité, cela veut dire que dans un premier temps, on accepte la charte établie par les 5 membres permanents, qu’on est persuadé que les règles établies réussissent à tout le monde. Or, il est clair que plusieurs de ses principes peuvent nous placer en porte-à-faux. Il est donc nécessaire d’être dans une logique de rectification d’un système nettement fracturé et de nous placer en dehors de la structure anciennement imaginée.

Est-ce que le retour d’un système où tout le monde obéit à la règle de droit international accepté par tous peut être imaginé ?

Aujourd’hui, je commencerai par m’intéresser à notre maison africaine. Ce que nous, africains, sommes capables de réaliser en construisant notre propre système collectif régional. C’est ce qui nous permettra de réagir en temps et en heure aux prémices de crises, guerres ou conflits, et ce, avec nos propres moyens, nos propres méthodes et notre philosophie africaine pour garantir sécurité et cohérence entre les différents points de vue.

L’Afrique c’est disons 95 à 98 % pays en développement. Est-ce que aujourd’hui ce mécanisme qui fracture n’est pas la mainmise des pays du Nord sur les politiques africaines ?

Je refuse de continuer à penser uniquement en termes de mainmise du Nord sur les structures du Sud. Pourquoi le Nord devrait s’immiscer dans le processus d’une Afrique qui décide de donner de la crédibilité et plus d’efficacité à ses structures en les réformant. Je suis le premier à reconnaître que s’agissant du financement de nos opérations, visant à maintenir ou à rétablir la paix, nous continuons malheureusement de dépendre de l’apport extérieur. Mais, à partir du moment où vous vous appropriez votre agenda, vous vous appropriez vos actions. Vous forcez ainsi le respect du Nord et l’obligez à vous accorder son assistance et sa contribution financière, seulement cette fois, selon vos conditions et vos priorités.

À partir du moment où il existera une cohérence africaine sur ce que nous voulons entreprendre et les priorités qui méritent d’être poussées pour notre développement, nous pourrons nous essayer à la résolution des nombreux conflits qui continuent de semer la peine parmi les peuples et les régions, établissant ainsi un précédent. Même si tous les conflits se valent en termes de souffrance et qu’il n’y a évidemment pas de hiérarchie de la misère, occupons-nous de deux ou trois conflits complexes qui ont du poids sur le plan régional et concentrons nos ressources pour mener à bien leur résolution. Lorsque nous réussirons à résoudre ce premier conflit en unissant nos forces, nous démontrerons notre autonomie et créerons une dynamique positive de résolution de conflits qui nous permettra de les démanteler un à un.

 Au sein des pays africains, on voit que certaines politiques et questions de gouvernance représentent des problèmes récurrents. Est-ce que si on ne peut pas régler ses problèmes, qui sont les fondements de tous les maux dont souffre le continent?

Un État est un pourvoyeur de services et de biens publics. C’est une nation représentée par un gouvernement. Il est chargé de l’éducation, de la culture, de la défense, de la sécurité, mais également du développement économique ou du changement climatique. Il représente une multitude de fonctions que la population attend de voir remplies peu importe les moyens ou la structure de l’État en question.

En tant que pays africains, nous devons tout d’abord construire notre maison nationale intérieure. Il n’existe pas de systèmes que l’on peut appliquer mécaniquement et automatiquement, chaque pays, chaque peuple doit le faire en se penchant sur ses spécificités.

Maintenant, si nous ne pouvons pas nous concentrer sur nos spécificités, focalisons-nous sur notre potentiel. Essayons d’optimiser l’utilisation des ressources dont nous disposons et allions là à la volonté politique d’aller, non pas vers des réformes qui révolutionneront l’ensemble du système, mais vers des réformes progressives qui, avec une intensité grandissante et l’adhésion de la population, transformeront peu à peu le paysage local, régional ou même national.

Je pense que nous pouvons réaliser de merveilleuses choses, mais cela ne peut se faire qu’en respectant un principe primordial : l’État de droit. Il permet à tout citoyen de s’épanouir peu importe sa condition sociale ou économique, voyant que la richesse nationale est équitablement répartie entre ceux qui travaillent de manière optimale et ceux qui n’ont ni les moyens ou la force de le faire. La solidarité, tout est là. S’il existe bien évidemment de nombreux outils et instruments nous permettant de réaliser nos projets, tout commence par la solidarité. C’est là qu’on constate une différence très visible entre africains et asiatiques, il suffit d’observer l’Union Africaine et l’Union des Nations d’Asie du Sud-est et la manière dont chacune fonctionne.

Qu’est-ce qui bloque la mise en œuvre des décisions prises lors des réunions internationales?

 On ne décide de convoquer un sommet que lorsque toutes les décisions techniques ont été prises. Il faut qu’il y ait des prises de décisions qui valent le déplacement de nos chefs d’État. C’est ce qui explique que les sommets aient une véritable valeur : ils ont un impact direct sur le quotidien des populations. Peut-être que ce que nous traversons constitue une étape nécessaire, parce qu’il faut bien le dire, l’Union Africaine n’a rien à voir avec l’ONU. Si des avancées ont eu lieu sur le plan de la gestion de crises, de l’introduction de la rationalité ou de la gouvernance économique, elles ne sont néanmoins pas à la hauteur des attentes et manque de constance.

Aujourd’hui, nous implantons une multitude de feuilles de route et d’innombrables structures existent pour permettre la réflexion et inciter les résolutions. Mais le problème réside dans la traduction de nos paroles en actions ; il est nécessaire de mettre la main à la poche pour se donner les moyens d’exécuter ces plans d’actions, ce qui pose naturellement la question de l’indépendance de l’organisation.

Sur la question de l’indépendance financière l’Afrique regorge de ressources naturelles pourquoi tant de problèmes à assurer le financement de nos politiques ?

Ce n’est pas qu’une question de ressources naturelles. L’Afrique est une grande puissance d’abord grâce à son potentiel démographique. À côté de ça, l’évolution du niveau de vie des populations, en fait un marché de plus en plus important pour ses grandes puissances. Nous avons des étoiles montantes au sein du continent, qui sont en train de se réaliser, et ce, malgré la crise. Nous observons des 5 et des 7 % de croissance que nous envient les plus grandes nations européennes. Il existe une richesse, un vivier inestimable en Afrique : sa population. Nous, peuples africains, devons transformer le paysage et développer de meilleures utilisations de nos ressources sur le plan national, régional mais également sous-régional. Prenons l’exemple des pays producteurs de cacao ; à partir du moment où ils ont décidé de se coordonner, l’impact positif a été quasiment immédiat. Imaginez le poids que pourraient peser les fabricants de coton ou les producteurs de maïs s’ils faisaient de même.

 C’est intéressant ce que vous dites au niveau des organisations sous-régionales. Mais n’est pas quelque part un peu utopique ?

À la sortie du colonialisme, la construction d’États indépendants a fait passer la question de l’intégration au second plan. Il ne faut pas oublier que la plupart des pays africains n’ont obtenu leur indépendance qu’il y a une soixantaine d’années. Ça peut paraître important pour des générations comme la vôtre ou la mienne, mais à l’échelle d’une nation, ce n’est pas énorme. L’Afrique a d’abord dû se construire en termes d’États avec cette notion d’ouverture extrêmement rigide à laquelle nous nous attachons encore aujourd’hui. On ne sait voir notre existence qu’à travers le regard de l’autre.

Si on s’intéresse au Maroc, on pourrait être bien plus performant économiquement et diplomatiquement, si nous coordonnons nos politiques économiques et l’utilisation de nos infrastructures avec l’Algérie ou la Tunisie. Des autoroutes doivent exister pour pouvoir profiter de nos frontières communes. Le Maroc a construit jusqu’à Oujda, l’Algérie continue et la Tunisie finalise. Imaginez comment le commerce interne pourrait exploser si une liaison existait entre ces trois pays.

La politique étrangère marocaine connaît des avancées ces derniers temps, quelle analyse faites-vous de cette percée ?

Il existe plusieurs déterminants clés dans la politique étrangère marocaine. On peut parler de son identité islamique, son identité africaine, sa vocation méditerranéenne et puis cet esprit d’ouverture sur l’extérieur et son environnement. Et lorsque nous parlons d’environnement, c’est d’abord et surtout son environnement africain.

Africain ça veut dire maghrébin, africain de l’Ouest, africain à travers l’Afrique et aux côtés du reste de l’Afrique. Ces vingt dernières années, le Maroc a fait de son intégration africaine une de ses priorités et nous disposons aujourd’hui d’un réseau diplomatique qui s’étend pratiquement à l’ensemble des 54 pays africains. Nos entreprises se placent en tant que leader dans les domaines de la banque, de l’assurance ou de l’énergie à travers le continent. Elles promeuvent une coopération gagnante entre les différents pays africains, même ceux avec lesquels les relations n’étaient pas très abouties il y a encore quelques années. Notre vision de la coopération en Afrique n’est plus exclusive à une région déterminée, nous sommes aujourd’hui ouverts à tous ceux qui veulent construire, à nos côtés, une Afrique en mesure de peser sur la scène internationale.

Dans les années 80, lorsque j’étais un jeune diplomate, je voyais que le bloc africain arrivait toujours au consensus dans ses prises de décisions. Même les pays qui n’avaient pas pu être présents pour une raison ou une autre, transmettaient leurs idées. Ils œuvraient tous dans l’intérêt de l’Afrique. Nous avons malheureusement perdu cette force de frappe, avec des influences étrangères qui s’efforcent de créer la zizanie, de diviser pour mieux régner et continuer à nous exploiter. Il est grand temps que nous africains, prenions conscience de cette réalité.

Lorsque nous nous retrouvons entre Africains, nous avons plus de chances de parvenir à un accord, même si l’on doit composer avec des partenaires dotés de la même détermination et obstination. Il est nécessaire que nous continuions de travailler ensemble, de gommer nos divergences, car c’est dans l’unité que nous pourrons exister dans un monde de plus en plus implacable et qui ne reconnaît que la force dans les relations internationales. C’est la théorie du réalisme qui l’emporte, vous ne comptez que si vous avez du poids ; du poids militairement, économiquement, culturellement, numériquement… Et l’Afrique à ce potentiel-là. Dans le futur, la classe moyenne africaine représentera plus d’1 milliards d’individus. Prenez conscience de l’importance d’un tel marché pour nos amis américains, chinois ou européens. Notre démographie est un atout considérable. Nous devons investir dans l’être africain et insuffler au niveau national cette fierté d’appartenir à l’Afrique. Elle a peut-être un présent difficile, mais un avenir extrêmement prometteur. C’est à nous de transformer cette promesse en réalité pour l’ensemble des Africains, de Tanger jusqu’au Cap, de Casablanca à Mogadiscio.

 

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