Pr Ahmed Rhassane El Adib : « Ce sont certains lobbies de la big pharma qui veulent absolument prouver l’inefficacité de l’hydroxychloroquine»

2e au niveau d’Afrique et 30e au niveau mondial en termes de nombre de contamination, le Maroc a franchi dernièrement la barre des 3.000 cas par jours. Que veulent dire ces chiffres ? faut-il s’inquiéter ? N’est-il pas temps d’impliquer le privé dans toutes ses composantes dans la lutte contre la Covid ? Pour comprendre la situation, le Professeur Ahmed Rhassane El Adib, chef de service d’anesthésie-réanimation à l’Hôpital mère et enfant de Marrakech et vice-président de la Société marocaine de simulation médicale (Morocco Sim) répond aux questions de MAROC DIPLOMATIQUE.

Entretien

MAROC DIPLOMATIQUE : Les résultats d’une étude britannique, qui viennent d’être publiés dans la revue NEJM (The New England Journal of Medicine), ont conclu à l’inefficacité de l’hydroxychloroquine (HCQ). Qu’en pensez-vous ?

Professeur Ahmed Rhassane El Adib : Certains scientifiques s’attaquent à chaque fois à l’HCQ qui, certes, pourrait avoir des effets secondaires, mais à titre d’exemple, les anticoagulants qu’on utilise depuis longtemps, surtout depuis qu’on a découvert de la thrombose sur une série d’autopsies, sont plus pourvoyeurs d’effets indésirables, alors qu’on n’en parle pas. Et puis on n’est pas sans savoir que l’HCQ est un médicament pas cher du tout. À mon avis, ce sont certains lobbies de la big pharma qui veulent absolument prouver l’inefficacité de l’HCQ. Il faut savoir déjà que l’étude est menée par l’équipe d’Oxford, qui est elle-même en train de développer un vaccin, donc, il y a un conflit d’intérêts qui pose problème déjà, cela ne les arrangerait pas de dire que les gens guérissent à travers l’HCQ. Comment peut-on être développeur d’un vaccin et vouloir défendre un traitement ?


Le sujet suscite de vives polémiques dans les milieux scientifiques et médicaux, parce qu’il y a des enjeux financiers colossaux, soit des milliards de dollars, si demain on déclare que la maladie serait curable, tout ce qui se fait donc aujourd’hui en termes d’essais cliniques va tomber à l’eau. Donc, il s’agit plutôt d’un coup médiatique !

Il faut dire que c’est difficile de faire des études randomisées conformes à la méthodologie scientifique classique, alors qu’on est en pleine pandémie. L’étude de recovery est reprochable en termes de méthodologie, surtout qu’il y a des conflits d’intérêts majeurs.

MD : L’hydroxychloroquine (HCQ) aurait-elle pu être la cause de la mortalité chez certains patients Covid ?

A.R.E : Il n’y a aucun décès déclaré lié à l’administration de l’HCQ au Maroc. Les effets indésirables de cette molécule sont surtout d’ordre digestif, mais aussi cardiaque, maintenant c’est difficile de faire le lien de causalité, alors que 30% des patients graves ont des atteintes cardiaques liées à la Covid. D’ailleurs, quand un malade dépasse la phase virale, un antiviral ne servirait pas à améliorer son cas. Au niveau de la réanimation, on ne l’utilise pas comme médicament principal et des fois on ne l’utilise pas carrément.


En général, les patients Covid ne pourraient pas arriver aux stades graves qu’après les premiers 10 jours, à ce moment, forcément l’antiviral ne va pas marcher, d’où l’intérêt d’administrer l’HCQ au tout début de la maladie, quand le patient est toujours en phase virale. C’est un fait qu’on peut prouver, mais, le problème qui se pose pour nous les cliniciens, c’est qu’on est noyé dans les circuits Covid et puis nous avons besoin de la data pour faire des recherches, celle-ci se trouve chez le département de la Santé.

MD : Est-ce qu’il faudrait penser à changer le protocole thérapeutique ?

A.R.E : Non, nous, les cliniciens, sommes sur le terrain et nous avons vécu l’évolution de la maladie de près, nous pouvons dire le protocole peut être affiné, mais on ne peut remettre en cause l’efficacité de l’HCQ. N’oublions pas que le virus n’a pas changé de virulence depuis le début de la pandémie, mais là on est à un stade de transmission communautaire et donc, les nombres de contaminations sont beaucoup plus importants que ce qu’on enregistre aujourd’hui, ce qui fait le vrai taux de létalité est moins important que ce qu’il est.

MD : Si les chiffres sont plus importants que ce qu’on enregistre aujourd’hui, est-ce que cela veut dire aussi qu’on ne teste pas assez ?


A.R.E : Plusieurs paramètres interviennent dans cette question, notamment, la fiabilité des tests, le nombre des tests effectués, l’accessibilité, la capacité de dépistage par région, etc. Il faut savoir qu’aucun pays dans le monde n’est capable de faire assez de tests. Maintenant, il faudrait réfléchir en termes d’optimisation des ressources, pour pouvoir tester et traiter précocement. On n’a pas besoin de détecter tout porteur de virus, mais plutôt les contagieux. La PCR, par exemple, ne détecte que les fragments de gène, mais on n’a pas d’infos par rapport au taux de contagiosité, et puis il y a une proportion qui est faussement positive.

MD : Qui est plus fiable la PCR ou le test sérologique ?

A.R.E : Alors, quand le test sérologique est fait par prélèvement sanguin au-delà du dixième jour, les résultats restent fiables. Par contre, les tests rapides n’ont pas la même sensibilité et surtout n’arrivent pas à détecter le virus à sa phase initiale, donc, ils ne sont pas du tout fiables pour les asymptomatiques, mais ils pourraient servir pour le dépistage de masse.

MD : Le fait de déclarer les asymptomatiques guéris à partir du 7e jour, serait-ce une bonne idée ?


A.R.E : Quand la personne ne présente pas de symptômes lors de la détection du virus, il y a deux cas figure : soit elle développe la maladie par la suite, dans ce cas, le patient va commencer à avoir les symptômes dans les prochains jours ou bien il continue de ne pas avoir de symptômes, dans ce cas, le malade pourra être déclaré guéri après sept jours. Et encore, au Maroc, on est toujours vigilants par rapport à ce genre de choses. Maintenant, il faut aussi limiter la propagation dans les régions où il y a des flambées de cas. Pour ce faire, il ne pas faut pas que le circuit Covid reste limité au niveau du public, il faut impliquer le privé aussi dans cette lutte.

MD : L’implication du privé est importante, selon vous ?

A.R.E : Le système public ne peut pas continuer à gérer la crise sanitaire à lui-seul, parce qu’avant la Covid, 70% des consultations se faisaient dans le privé et les gens avaient déjà leurs médecins traitants. Donc, on peut intégrer le privé et trouver des modalités de suivi adaptées en appliquant le protocole thérapeutique du ministère de la Santé.

Cependant, nous avons oublié que les personnes, qui ont des comorbidités et qui ne consultent pas comme il le faut, depuis des mois, risquent d’avoir des complications très graves, si on continue d’être obnubilés par la Covid. Et puis, maintenant on connait très bien les modalités de transmission de ce virus. Personnellement, le nombre de contaminations ne m’alarme pas, surtout parmi les jeunes, parce que ça va contribuer au développement de l’immunité collective.


MD : Donc, le fait que le Maroc franchisse la barre des 3.000 cas par jour ne devrait pas être un indicateur inquiétant ?

A.R.E : Il faut surtout faire attention au nombre de malades en réanimation et les chiffres du décès. Je dirai même que si on atteint 20.000 cas par jour, on n’a pas à s’inquiéter réellement tant qu’on est à moins de 40 décès dans le bilan quotidien.

MD : À votre avis, qu’est-ce qui retarde l’implication du privé ?

A.R.E : Cela dépend de la gouvernance locale au niveau des régions. L’exemple type, celui de Tanger, où il y avait une coordination médicale entre la cellule de veille épidémiologique et les collègues militaires à un certain moment, qui s’étaient réunis avec le privé également. Ils ont établi avec eux des circuits de prise en charge des malades, on avait impliqué tout le monde, notamment les polycliniques. Et le résultat est excellent, la situation est beaucoup plus rassurante. Pour moi, Tanger, c’est gagné maintenant. Donc, il faut que toutes les composantes du privé rejoignent cette bataille, notamment, les laboratoires, dont certains ont eu le feu vert pour pouvoir tester, mais pourquoi ne pas intégrer les autres et rendre le protocole thérapeutique accessible au niveau des officines. Les patients, pour leur part, devraient aussi se montrer responsables et suivre le protocole thérapeutique tel qu’il est, d’où la nécessité de sensibiliser bien comme il le faut durant cette période.


MD : Oui, mais, concrètement, est-ce que c’est le ministère de la Santé qui bloque cette implication ou bien les autorités ?

A.R.E : Aucune de ces parties ne bloque l’intégration du privé. En fait, c’est une question d’intelligence collective liée à la gouvernance locale. Quand le leadership est aux abonnés absents et qu’il n’y a pas d’agrégation des compétences, on se retrouve, donc, face à des problèmes de gestion et le citoyen se perd.

MD : Peut-on comprendre de là qu’il y a un problème de mauvaise gouvernance ?

A.R.E : Avant qu’on passe au déconfinement, on n’a pas arrêté de dire, « attention, si on rate cette phase, on va avoir une vague de contamination beaucoup plus importante » et c’était le cas notamment lors de la fête d’Aid Al-Adha, alors qu’on avait averti des conséquences d’un point de vue épidémiologique, les consignes devaient être bien claires, parce qu’on n’est pas sans savoir qu’annoncer à quelques heures la fermeture effective des villes a semé la confusion. Mais, il y a eu un problème d’écoute à un certain moment. Enfin, pour moi, notre défi majeur est d’améliorer ensemble la communication dans tous ses aspects et composantes.