Safi, la ville à l’histoire mythique

HISTOIRE D’UNE VILLE

C’est la ville connue pour sa vague à la longueur et aux ondulations convoitées par les férus du surf. Et ce n’est pas pour rien qu’Ibn Khaldoun l’a désignée par Hadirat al Mouhit (Cité de l’océan).

S’étalant sur le littoral atlantique, la belle cité, nichée au fond d’une ancre entourée de falaises, est la capitale de la région Doukkala-Abda. Ville active, son port connu à l’international est le plus grand sardinier du pays. Abritant depuis les années soixante un important complexe industriel de transformation de phosphate, Safi, destination encore méconnue de la plupart des touristes, vaut le détour pour sa poterie, tradition attestée à la ville dès le XIIe siècle et connue dans le monde entier, sa médina chargée d’histoire et la forteresse construite par Vasco da Gama pour protéger la ville, sous la domination portugaise et bien d’autres merveilles patrimoniales propres aux Safiots.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Safi était également l’un des sites d’atterrissage pour l’Opération Torch.

La cité mythique

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les historiens et archéologiques n’ont trouvé aucun document attestant la date exacte de la fondation de la ville qui est pourtant l’une des villes les plus anciennes du Maroc. Aussi les versions sont-elles diverses quant à la genèse de la cité qui était sous protectorat portugais de 1488 à 1541. Ainsi Berger estime que le nom de « Safi » signifierait « grand sanctuaire » du pays Canaan et que la ville porte le nom du plus grand saint du pays, Assafi et donc pencherait pour  la création, au XIIe siècle avant J.C, d’un comptoir pour y installer les réfugiés cananéens fuyant les conquérants hébreux. La deuxième supputation confirmerait que la ville est d’origine phénicienne au moment où une autre supposition situerait le comptoir durant le règne carthaginois et pencherait sur le « périple de Hanun » fondateur de l’antique Accra au sud d’un autel dédié à Poséidon (Sidi Bouzid), au Cap Beddouza (ex Cantin), lieu célébré par Hérodote comme le Promontrium Soleis. Dans son récit, le géographe médiéval Al Idrissi raconte comment une ville portant le nom de Accra a été fondée à trois jours et trois nuits de navigation depuis les îles canaries. L’emplacement de la ville, d’après l’historien, célèbre navigateur et probablement fondateur de l’antique Accra ( Safi) correspondrait à la ville de Safi. Il semblerait qu’il s’agirait de commerçants andalous venus pour traiter avec des berbères juifs. Al Idrissi soutiendrait qu’après plusieurs jours de navigation, l’un d’eux se serait époumoné « Wa assafi » (quel regret !) devant leur échec à traverser l’Atlantique. Une anecdote fantaisiste certainement qui n’a plus sa place à côté de l’explication donnée par Al Bakri qui relie le nom de Asfi au mot berbère Assif qui désigne un « cours d’eau ». Ce qui est plus plausible puisque la ville est traversée par l’Oued Chaaba. De Asfi, le nom de la ville est passé à Safi puis « Safim » sous domination portugaise.

Une ville à plusieurs histoires

De son côté, Léon l’Africain n’hésite pas à attester que Safi,  « ville purement berbère » serait l’œuvre des « anciens Africains ». Par ailleurs, d’autres sources brandissent les conquêtes islamiques pendant lesquelles seul Okba Bnou Nafii Al Fihri a pu arriver jusqu’à la côte de Safi, en provenance de l’Orient en 682. Après la conquête de l’Islam dans cette région d’Afrique du Nord, un grand nombre de combattants décident de s’y installer définitivement autour de leur chef militaire et spirituel Chiker. Ce dernier est mort à Ahmar, après avoir bâti l’une des premières mosquées de l’Islam qui existe encore près de Chemaia.

Sidi Mohamed Saleh, né à Doukkala, en 1150 et mort à Safi en 1234 construira une zaouia faisant office, pendant longtemps, de lieu de rencontre des pèlerins et des hommes religieux de la région. Ce qui allait donner à Safi une fonction religieuse de portée nationale puis internationale.

En tant que port de la capitale Marrakech de l’empire almohade, au XIIe siècle, Safi assurait des relations directes avec l’Andalousie. La cité était dotée d’importantes fortifications et d’une grande mosquée centrale à laquelle étaient ralliées de nombreuses institutions. Au XIV siècle Safi s’enrichit d’une medersa, édifiée par Abou El Hassan al Marini, d’un hôpital et de plusieurs autres institutions.

Safi connaîtra un essor urbanistique, commercial et maritime, au XVe siècle, sous les Portugais jusqu’à la fin de la domination en 1541. La ville était alors la principale place portugaise fortifiée et jouera un rôle majeur comme l’un des plus sûrs et des plus grands ports maritimes du pays jusqu’à la construction de la ville de Mogador par le sultan Mohammed Ben Abdellah. Celui-ci interdira le commerce extérieur dans tous les ports marocains favorisant sa nouvelle ville.

Faut-il rappeler que sous le règne de la dynastie saâdienne, Safi a connu son heure de gloire grâce à l’exportation du sucre de Marrakech vers l’Europe ? L’édification de la grande Mosquée de la Médina apporte sa pierre à l’édifice. Au XVIIe siècle, l’essor du port de Safi pousse plusieurs puissances européennes à conclure des conventions de coopération commerciale avec les sultans du Maroc. Mais à la deuxième moitié du siècle, la création d’Essaouira détournera les projecteurs de la cité. Toutefois, elle demeurera le siège de consulats étrangers et contribuera à l’ouverture commerciale du Maroc sur les puissances étrangères au XIXe siècle.

Somme toute, en 1949, la flotille de Safi était sollicitée pour l’approvisionnement de toutes les conserveries du pays. Il n’y avait, en 1927, qu’une seule usine de conserve. En 1932, elles n’étaient encore que 2. Mais en 1939 on en dénombrait 15, 38 en 1947 et 80 en 1951.

Pluralité et tolérance

 

La ville de Safi, qui a vu naître le soufi Abi Mohammed Saleh, au XIIe siècle, le rabbin du XVe siècle, Abraham Ben Zamirro, l’écrivain Edmond Amran El Maleh, l’acteur français Michel Galabru et l’ancien président de la Fédération royale marocaine de tennis Mohamed M’jid, est une mosaïque humaine comprenant berbères et arabes. Ces derniers sont issus de deux grandes tribus à savoir Abda et Ahmar. En provenance de la Tunisie, la première était installée du temps des Almohades, au XIIe siècle. La deuxième, quant à elle, est d’origine yéménite connue sous le nom de Himyar, venue au Maroc de l’Algérie.

Par ailleurs, les tombes des sept saints juifs illustrent l’imbrication de la communauté juive dont plusieurs familles ont joué un rôle commercial notoire avant qu’elles n’émigrent vers Israël, le Canada ou la France. Cette communauté représentait plus de 20 % de la population. Aussi la coexistence de cultes mixtes judéo-musulman qui prévaut depuis plusieurs siècles entre les deux communautés est l’une des qualités distinctives de la ville.

Safi, la capitale de la poterie

Célèbre pour la qualité de sa poterie qui représente l’activité artisanale la plus importante et constitue un patrimoine culturel et touristique de la ville, Safi est aussi réputée pour sa faïence aux tons bleutés issus des potiers originaires de Fès qui s’y sont installés au XIXe siècle. Cette activité a connu un regain d’intensité au XIXe siècle, et une renaissance progressive, grâce à la création, vers 1920, d’une école de céramique et d’un atelier pilote, avec Maître Lamali, qui ont permis de renouveler et de perpétuer cette activité sur la Colline des Potiers.

En effet, c’est le fassi Mohamed Langassi qui y crée le premier atelier de faïence donnant pour ainsi dire un nouveau visage à la poterie safiote. Erigée en chef-lieu de la poterie marocaine dans toute son authenticité et sa diversité, la ville abrite la première école de céramique en Afrique. Les maîtres artisans potiers et céramistes ont élu domicile sur la colline des potiers, emblème de la pérennité de cette activité empreinte de la ville et nid du fleuron de l’artisanat local.

Un patrimoine luxuriant

Riche de son patrimoine, la ville abrite Dar Asultane, ancienne résidence des sultans alaouites qui servait aussi de protection pour la cité en raison de sa position de citadelle médiévale. Depuis 1990, elle est transformée en Musée national de la céramique offrant une belle vue sur la mer et sur la médina et classée monument historique. La ville où trône le plus grand tagine du monde porte dans son enceinte Dar El Bahr ou le Château de mer, un fort portugais du XVIe siècle. Il a pour particularité d’être bâti pratiquement sur l’eau. Construite par les Portugais en 1419 et détruite sur l’ordre du Roi Emmanuel, la Cathédrale portugaise est le  premier édifice gothique de l’Afrique. Un peu loin, le Minaret de la Grande mosquée, implantée dans l’ancienne médina témoigne de l’architecture almohade.

Aujourd’hui, la cité de la côte atlantique est en train de devenir une destination prisée des amateurs du surf dont elle fait le bonheur. En effet, depuis 1970, elle est le point de mire et de rencontre des férus de la glisse qui viennent flirter avec l’une des meilleures vagues du monde.

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