L’amdassadeur Youssef Amrani : L’enjeu est aujourd’hui global, la réponse doit l’être tout autant

 

Propos recueillis par Souad MEKKAOUI

À l’heure où le monde entier traverse une crise sanitaire sans précédent, tous les dogmes et paradigmes changent. Les contours d’un nouvel ordre mondial se tracent et les règles du jeu se redéfinissent en matières géopolitique et géostratégique.

Ainsi, de nouvelles réalités se profilent et les États doivent mettre en place des stratégies nouvelles qui puissent être à la hauteur des nouveaux enjeux par une diplomatie proactive, capable d’interagir avec le contexte actuel qui impose de la réflexion et de l’anticipation afin d’assurer les équilibres mondiaux. Plus que jamais, le diplomate est désormais appelé à jouer un rôle capital dans le maintien des relations internationales pour le bien général de l’humanité. Il est évident que le monde changera de face après la pandémie. Le continent africain, plus particulièrement, peut en faire une opportunité et un défi à relever pour pouvoir, enfin, se faire confiance et prendre en charge son sort. L’entretien fort intéressant et exclusif que nous accorde l’ambassadeur du Maroc en Afrique du Sud, Youssef AMRANI, nous met au cœur des missions du diplomate à l’ère du Coronavirus.

MD _ Monsieur l’Ambassadeur, le confinement a bouleversé la vie des milliards de personnes à travers le monde. A-t-il impacté la vôtre et quels enseignements en tirez-vous ?


Y.A _ En tant que diplomate, je vous dirai que mon action n’a pas dévié de sa perspective ni baissé de son intensité. Faire avancer les intérêts du Royaume en toute circonstance et apporter le soutien et l’accompagnement nécessaire à nos ressortissants demeurent les principes immuables et structurants de ma démarche. Sur la forme, évidemment, beaucoup de choses ont changé. D’abord, il ne faut pas oublier que j’ai un devoir de civisme et une exigence d’exemplarité envers mon pays d’accréditation. L’Afrique du Sud a décrété, il y a environ deux mois, un confinement national et je m’y conforme, aussi ai-je appelé l’ensemble de mes équipes et les membres de la communauté marocaine résidente à en faire autant.

Je ne vous cache pas avoir, au début, appréhendé cette restriction de mobilité comme une difficulté et un handicap. Aujourd’hui, avec le recul, je ne peux que constater que cette période a mis en lumière des opportunités jusqu’alors insoupçonnées. Je n’ai jamais été autant en contact avec mes équipes qu’en cette période de confinement. Je tiens de façon quotidienne des réunions groupées en visioconférence et nous avançons aujourd’hui dans la mise en œuvre de notre plan d’action à une cadence encore plus dynamique qu’avant la période de confinement.

Je tiens d’ailleurs à les remercier pour leur sacrifice, leur engagement et leur dire qu’ils sont à mes yeux plus que des collègues, une véritable famille soudée par l’expérience commune d’un vécu partagé. Ce mois de Ramadan, mois d’empathie, de solidarité et de partage porte dans son essence l’ensemble des valeurs humaines qui doivent non seulement nourrir notre spiritualité mais animer nos ambitions altruistes d’amour et de cohésion avec notre prochain. Il s’agit d’un véritable temps de rupture avec les convoitises… un profond retour sur soi.  Je pense plus globalement que les principaux enseignements de ce confinement restent à venir. Il doit être, aujourd’hui, compris comme un appel à la rationalisation pour être, demain, le prétexte d’une refonte généralisée de pont entier de l’activité professionnelle.

Monsieur Amrani vous avez beaucoup écrit en cette période de confinement pour asseoir des réflexions d’avenir. Un avenir que vous situez volontairement dans des logiques de rupture avec le passé. Alors, pourquoi cet impératif de changement et quels en seraient les fondements ?


La crise que nous traversons, aujourd’hui, enterre les Hommes et leur insouciance. Elle n’est pas juste singulière ou particulièrement meurtrière, elle constitue un véritable défi de civilisation avec ses exigences et ses impératifs d’adaptation. Les conséquences de cette épidémie ne se limiteront pas à une récession économique, probablement jamais vue depuis 1929. Elle aura également un effet transformationnel sur les États et les sociétés et entraînera certainement des changements significatifs dans la répartition du pouvoir au niveau international.

Le Monde moderne tel que nous le connaissons aujourd’hui n’a jamais fait l’expérience d’un tel épisode. La mondialisation et ses modèles d’organisation ont été pris au dépourvu tant ils ont fait preuve de leur incapacité à contenir le fléau dans un premier temps et à le gérer par la suite. Aujourd’hui, ce sont les cohérences de notre système « mondialisé » qui devraient être profondément remises en question.

Alors oui, dans cette configuration des choses, le changement devient impératif. Il nous appartient de définir cette résilience qui nous a fait défaut, en engageant les réflexions nécessaires d’un avenir plus en phase avec nos réalités humaines. Il s’agira de concevoir de nouveaux équilibres mondiaux d’une société internationale en quête de sens et de pragmatisme.

Je ne prétends pas avoir la recette miracle de cet avenir empreint d’incertitude et d’incohérence. Il me semble que beaucoup a été dit, plusieurs idées ont été développées avec chacune sa part de vérité. A mon sens, il serait peut-être opportun de sortir des sentiers battus pour dessiner les chemins d’une triple nécessité : 


  • D’abord celle d’un retour à l’essentiel : le virus a mis à nu les vulnérabilités de notre civilisation humaine. Il nous rappelle à la fragilité de notre condition et de notre existence. Il semble que les repères de notre humanité ne sont plus ceux qu’ils devraient être. Le consumérisme et la mondialisation débridée ont remplacé ou du moins noyé des valeurs humaines fondamentales. Le partage, l’équité et la justice doivent revenir au centre de la scène, de toutes les scènes qu’elles soient politique, économique, sociale ou encore diplomatique.
  • Celle d’un monde qui ne soit plus exclusivement et uniquement régi par des rapports de force : La pandémie devrait être l’opportunité de revisiter et de repenser des modes opératoires et des schémas en déphasage avec les nouvelles réalités. L’enjeu est aujourd’hui global, la réponse doit l’être tout autant. Aucun pays n’est en mesure d’apporter à lui seul les solutions à ces menaces transversales.
  • Et enfin celle d’une diplomatie de solidarité, d’empathie et d’altruisme : Le sens de l’histoire nous exige de donner à l’effort de la coopération internationale plus d’effectivité, plus de solidarité et plus de transparence. Force est aujourd’hui de constater que nombre d’Organisations Internationales sont en décalage avec cette ambition (ONU, OMS, G7, FMI, OMC etc.) Il s’agit, aujourd’hui, d’inscrire l’action des OI et les dynamiques humaines dans des logiques de convergence plus renforcée. En substance, il faut injecter une dose d’humanisme en révisant la configuration et les modes opératoires de notre système multilatéral.

 Dans cette équation du Monde renouvelé, où se positionne le diplomate et quel sera son rôle ?     

Le diplomate n’a jamais été dans l’observation ni dans la passivité. Dans son ADN c’est une femme ou un homme de terrain, un vecteur de changement et un acteur proactif capable d’interagir, comprendre et analyser un monde en perpétuelle mutation. En temps de crise, il est à l’avant-garde d’un combat qui oppose la résilience à la défaillance, l’ouverture aux replis identitaires et la solidarité à l’égoïsme.

Son action est celle d’une vision d’État, sa démarche celle d’un citoyen du monde conscient et responsable. Je voudrais ici rendre hommage à mes collègues au Ministère des Affaires Étrangères, femmes et hommes, et à leurs équipes déployées en terrain difficile. L’abnégation, le courage et le patriotisme qui est le leur en ces moments de détresse est une source de fierté qui inspire honneur et respect.

De facto et dans ce climat international instable, les diplomates deviennent des acteurs multifonctionnels et polyvalents face à la transversalité des tâches qui sont les leurs. Aujourd’hui, les pistes de réflexion sur ce que devrait être le diplomate de demain pourraient se résumer à certaines exigences d’avenir. D’abord, le multilatéralisme revisité en fonction des nouvelles exigences deviendra le terrain privilégié de l’interaction diplomatique qui préserve l’humanité contre les déséquilibres internationaux. Si la négociation demeurera centrale dans notre métier, il n’en demeure pas moins qu’elle devra être façonnée pour intégrer les nouveaux paramètres structurants de ce monde en gestation. C’est pour toutes ces raisons que le Diplomate devra gagner en expertise, en réactivité et en compétence pour évoluer dans un environnement qu’il doit être en mesure de transformer au gré des exigences du moment. L’importance du « soft power » sera déterminante dans les déclinaisons scientifique et technologique, l’innovation deviendra un outil et une finalité et la capacité à s’appuyer efficacement sur les réseaux sociaux (ONG, Think-Tank, media) serait une valeur ajoutée indéniable. La pandémie du coronavirus a redéfini les règles du jeu. En matière de géopolitique désormais nos pays sont appelés à faire face à de nouvelles réalités et devront mette en place des stratégies nouvelles à même d’être à la hauteur des nouveaux enjeux et des exigences de protection des couches les plus vulnérables d’entre nous. En définitive, il s’agit pour nos sociétés de vaincre la géopolitique de la peur, de l’incertitude et de l’angoisse. C’est dans cet espace précis que le diplomate est appelé à faire preuve de son talent pour permettre l’éclosion vertueuse d’un monde à la cohérence renforcée et à la stabilité pérennisée.


En traçant la voie d’une diplomatie performante, proactive et constamment tournée vers l’avenir, Sa Majesté le Roi, dans son discours, à l’occasion de la Fête du Trône, du 30 juillet 2009, a souligné son attachement à donner « une forte impulsion à notre diplomatie, en veillant à ce que la fermeté sur les principes, le pragmatisme dans les approches, l’efficience des moyens d’action et la tangibilité des résultats enregistrés soient ses atouts majeurs ».

L’Afrique est sous les radars de la communauté internationale et la diplomatie africaine s’active « de manière frénétique », depuis le début de la crise sanitaire. Doit-on y voir un cri de détresse ou au contraire une prise de conscience continentale ?  

S’il y a une leçon à tirer de cette dure épreuve c’est que la propagation de la pandémie du Covid-19, en Afrique, aura vraisemblablement un impact humain considérable. Mais notre Continent devra non seulement mobiliser les ressources nécessaires pour limiter le nombre de victimes mais également gérer au mieux la crise et ses implications, à moyen terme, dans toutes ses dimensions sanitaire, économique, financière et sociale. Le défi pour les pays africains est bien réel et la capacité du Continent à prendre en charge sa destinée est une priorité pour nous. Le changement de paradigme s’impose dans l’exercice de l’action diplomatique. Nul doute que le coronavirus est un moment déterminant. Ses effets se feront sentir pendant des années. Cette crise sanitaire sans précédent peut être un fléau ou une aubaine. Un fléau si l’Afrique revient au « statu quo», ou une aubaine si elle transforme cette pandémie en une nouvelle opportunité grâce à une refonte substantielle de ses politiques et de ses modes opératoires. Par exemple et dans le cas du Conseil de Paix et de Sécurité, il est impératif pour l’UA de renforcer ses méthodes de travail en termes de prévention et la gestion des conflits ainsi que de la consolidation de la paix en Afrique. Depuis des semaines, l’ensemble des appareils diplomatiques du Continent sont mobilisés pour être au rendez-vous de l’histoire. Une véritable solidarité africaine devra se dessiner et les ambitions d’unité comme de résilience doivent être aux avant-gardes d’un agenda continental animé d’un véritable leadership et porté par une vision commune et une stratégie concertée résolument tournée vers l’avenir.

C’est cette même vision qui est portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, pour une Afrique qui façonne, avec responsabilité et ambition le dessin d’un avenir de paix, de prospérité et de sécurité. La solidarité est fondamentale et même structurante de cette démarche. La dernière initiative des Chefs d’État africains impulsée par le Souverain est au diapason de cet esprit d’unité et s’inscrit dans la droite lignée d’un engagement indéfectible du Royaume envers le Continent.


Dans cette configuration, les diplomates africains deviennent les acteurs d’une refonte de l’interaction africaine. Leurs démarches doivent être ambitieuses pour débarrasser l’Afrique des modèles dépassés, des dogmatismes injustifiés et des idéologies révolues. Le seul choix qui vaille aujourd’hui pour l’Afrique est celui de la modernisation, de la démocratisation et de l’ouverture pour relancer les économies, lutter contre les inégalités et les disparités sociales.

Cette perspective était brillamment tracée par les hautes orientations de Sa Majesté le Roi, lors d’un message adressé aux participants au colloque organisé à Rabat, à l’occasion de la célébration de la Journée nationale de la diplomatie marocaine, le vendredi 28 avril 2000 : «  Le rôle du diplomate revêt une importance capitale et constamment renouvelée, puisqu’il est devenu le pivot et l’intermédiaire incontournable entre les décideurs en matière de politique étrangère et de politique intérieure, sachant que le premier domaine est le prolongement du second. Le diplomate utile à son pays est aujourd’hui celui qui cultive si bien le sens de la communication, la vision globale et le pouvoir de synthèse pour en faire une pièce maîtresse au service de la diplomatie de son pays à même de lui permettre d’assumer pleinement sa mission dans la mise en œuvre de la politique extérieure nationale et la réalisation de ses objectifs. »