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«Share versus Shale» la nouvelle géopolitique du pétrole

Par Bichara Khader

Depuis le mois d’août 2014 , le prix du baril n’arrête pas de s’effondrer. D’un sommet de 148 $ en 2008, le prix s’est momentanément stabilisé à 100-120 $ entre 2009 et juillet 2014, avant sa chute vertigineuse à près de 30$ fin décembre 2015, probablement son dernier seuil de résistance. Avec une baisse de l’ordre de 70 à 75% , il s’agit bel et bien d’un contre-choc pétrolier, du même ordre que ceux de 1982 et 1986. Les facteurs explicatifs d’un contrechoc pétrolier varient d’une crise à l’autre. Mais généralement un effondrement des prix résulte d’un déséquilibre entre une offre excédentaire et une demande atone. En revanche, un choc pétrolier se produit quand la demande excède l’offre : cela a été le cas en 1973, 1979 et 2008, poussant les prix à la hausse souvent d’ailleurs de manière exagérée car la spéculation ou / et les secousses géopolitiques (comme la guerre d’octobre 1973, la révolution iranienne de 1979, ou la guerre du Golfe 1991) amplifient le mouvement haussier. L’effondrement du prix du baril en 2014-2015 ressemble aux précédents contre-chocs par sa logique et s’en différencie par la stratégie des grands acteurs de la scène pétrolière. Je ne fais pas référence aux théories conspirationnistes tout à fait infondées qui ont inondé les réseaux sociaux et qui attribuent cette crise à une sorte de machination américaine pour affaiblir la Russie , ou une manœuvre saoudienne visant à punir son rival iranien, ou encore un « complot occidental» dont l’objectif serait de briser l’OPEP et son emprise sur le marché pétrolier. Ce sont des élucubrations sans fondement . En réalité , il s’agit , sur fond d’un déséquilibre de l’offre et de la demande- en raison de la mise sur le marché de 4 millions de barils de pétrole de schiste aux Etats-Unis et d’une demande chinoise en berne d’une compétition entre l’Arabie Saoudite et son allié américain autour des parts de marché. C’est ce que le titre de cet article suggère : share versus share.

1. Une crise paradoxale

Comme les précédentes crises, celle-ci a été précédée par 5 années de stabilité relative des prix . Le paradoxe est que ces prix étaient anormalement élevés que ne justifiait nullement l’état de l’économie mondiale frappée d’anémie à la suite de la crise du «Suprime». En outre, même avec une offre excédentaire de prés d’ un million voire de deux millions de barils par rapport à la demande au cours des 3 premiers trimestres de 2014, les prix demeuraient soutenus comme le montre le tableau n°1. C’est à partir du mois d’août 2014 que les prix initient leur mouvement baissier.

Il serait donc erroné de penser que le maintien des prix élevés entre 2008 et 2014 s’explique par les seuls facteurs économiques (l’économie mondiale était en berne) ou par des raisons géopolitiques liées aux crises du Moyen-Orient.

C’est faire l’impasse sur le rôle de la spéculation dans la hausse exagérée des prix mais surtout le développement spectaculaire de la production des pétroles non-conventionnels durant la période de 2009 et 2014. En effet, l’exploitation du pétrole de schiste a bouleversé la géopolitique pétrolière mondiale. En peu de temps, les Etats-Unis ont mis sur le marché plus de 4 millions de barils, grâce à un prix de baril exagérément élevé qui permettait aux producteurs de pétrole non-conventionnel d’investir massivement et de gagner de l’argent. Il est en effet estimé que le coût de production moyen des nouveaux forages oscillait entre 45 et 70 $ et que le seuil de rentabilité se situait dans une fourchette de 50 à 80 dollars le baril. En peu de temps , des milliards de dollars d’investissement ont été injectés dans la nouvelle production et près de 250.000 emplois y ont été créés. Ces développements ont suscité l’inquiétude des pays de l’OPEP et à leur tête l’Arabie Saoudite . Alors que la production des pays non-OPEP passait de 52.76 millions de barils/jour en 2012 à 56.98 m/b/j en 2015 (soit une hausse de 4.22 m/b/j), celle des pays l’OPEP diminuait d’un sommet de 37.00 m/b/j à seulement 35.93 m/b/j au cours de la même période (soit une baisse de 1.07 m/b/j) comme le démontre le tableau n°2. – L’Arabie Saoudite, le plus gros producteur des pays de l’OPEP, se trouve fragilisée. Non seulement elle est concurrencée sur ses marchés traditionnels, notamment en Asie, par les autres producteurs, elle est désormais mise à mal par la mise sur le marché de millions de barils de pétrole non conventionnel. Or avec ses 16 % de réserves mondiales , seule l’Arabie Saoudite pouvait jouer le rôle de « swing producer» ou producteur d’équilibre. Cela lui valait les compliments du Fonds Monétaire qui estimait qu’en jouant le rôle de «producteur d’équilibre», l’Arabie contribuait à la stabilité du marché du pétrole et donc à la croissance mondiale1». Or lors de la réunion de l’OPEP , en novembre 2014, l’Arabie Saoudite persuade les autres membres de geler le plafond de production en dépit d’une offre excédant la demande. Ce faisant, l’Arabie Saoudite décide de ne plus jouer son rôle traditionnel de « producteur d’équilibre» , renonçant , de ce fait, à maintenir des prix élevés car ils permettaient aux producteurs de pétrole de schiste de grignoter des parts de marché. Certes les prix élevés entre 2008 et 2014 ont permis à l’Arabie Saoudite et autres producteurs d’engranger des revenus plantureux gonflant leurs Fonds Souverains. Mais ce gain temporaire annonçait une perte future en termes de parts de marché. « Temporary gain but future pain» , la formule anglaise est ici appropriée. C’est parce que le prix du baril a dépassé les 100 $ que l’exploitation du pétrole de schiste a été rendue possible. L’Arabie Saoudite a eu le sentiment qu’indirectement elle « subsidiait « la concurrence, à son propre détriment. En effet, alors que la production américaine augmentait de 4.2 m/b/j entre 2008 et 2015, celle de l’Arabie Saoudite n’augmentait que d’un million b/j. (Voir tableau n°3) Ce bond spectaculaire de la production américaine a permis de réduire les importations de pétrole de 9.8 m/b/j en 2008 à seulement 6.8 fin 2015, soit une baisse de 3 m/b/j. Cela n’ a pas été sans impact sur les exportations de pétrole de l’Arabie Saoudite vers les Etats-Unis qui ont chuté de près de 350.000 b/j entre 2008 et 2014 . Mais ce qui a accru l’inquiétude des Saoudiens c’est la baisse de leurs exportations dans 4 de leurs 7 principaux marchés d’exportations, en raison de la concurrence d’autres producteurs comme le montre le tableau n°4. Ces évolutions nous éclairent sur la stratégie saoudienne de reconquête des marchés par la baisse des prix. Avec un coût de production d’un baril de pétrole saoudien inférieur à 10 $ et avec des fonds souverains estimés à 750 milliards de dollars, l’Arabie Saoudite peut se permettre de vivre pendant 7 ans avec un baril à 30 $. Peu d’autres producteurs , à part les autres Émirats du Golfe, peuvent se permettre un tel « choix coûteux». Mais l’Arabie Saoudite ne se contente pas de reconquérir le marché du brut , elle s’oriente aussi vers la conquête du marché du raffinage. En multipliant les raffineries sur son territoire, et les joint-ventures hors de son territoire en s’alliant à de grosses societies (Sinopec, Total, Royal Dutch Shell, Exxon mobil et d’autres) , l’Arabie Saoudite dispose déjà d’une capacité de raffinage estimée, fin 2015, à 3.373 millions de barils. Aramco, la compagnie saoudienne, compte porter cette capacité à 8 millions de barils dans les prochaines années.

Cette stratégie orientée vers le raffinage est couplée à une politique très avisée du développement des industries pétrochimiques qui enregistre, aujourd’hui, des succès impressionnants.

2. Une baisse programmée plus qu’un simple contre-choc pétrolier

De ce qui précède, il apparaît clairement que la seule équation offre-demande n’explique pas , à elle seule, l’effondrement des prix pétroliers. La baisse actuelle des prix résulte surtout d›une double compétition: a) Une compétition entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis portant sur le pétrole non-conventionnel et les parts de marché . b) Une compétition entre l’Arabie Saoudite et les autres producteurs sur les marchés asiatiques; Que les Saoudiens aient été mécontents de leur allié américain accusés de lâcher leurs alliés arabes , tel que le Président Moubarak d’Egypte, ou d’avoir remis l’Iran sur selle après des années de sanctions ou d’avoir lâché le peuple syrien à son triste sort , tout cela est un secret de polichinelle : les Saoudiens le disent publiquement et en catimini . Mais cette mésentente n’explique pas la nouvelle stratégie pétrolière de l’Arabie Saoudite visant à éjecter du marché le pétrole américain de schiste. L’explication de la baisse des prix par la compétition géopolitique entre l’Arabie Saoudite et l’Iran n’est guère pertinente non plus. Bien sûr que les deux pays sont engagés dans un bras de fer dans un Moyen-Orient en convulsion. Mais cela n’a pas grand chose à voir avec les stratégies pétrolières mais davantage avec des rivalités pour l’hé- gémonie régionale. En revanche, cette rivalité peut faire voler en éclats les accords de gel de production entre les pays de l’OPEP et la Russie. En effet, le ministre iranien du pétrole , Pijan Namadan Zanjanal, fait valoir que son pays vient à peine de sortir d’un embargo qui a durement fragilisé son économie et qu’il a besoin de relancer ses exportations pétrolières pour remettre son économie sur les rails. Par conséquent, pour le ministre iranien du pétrole, le gel de la production au niveau de 2015 est « une plaisanterie» . « Pourquoi devrions-nous accepter de geler notre production à un million de barils alors que d’autres ( visant l’Arabie Saoudite) produisent quotidiennement 10 millions» s’interroge-t-il sans ambages ?

Le raisonnement iranien n’est pas dénué de fondement. Il rencontre un certain écho parmi les autres pays producteurs de l’OPEP qui demandent la fixation de nouveaux quotas qui soient en adéquation avec les besoins des pays membres.

L’Arabie Saoudite qui fait office de locomotive pétrolière estime pour sa part que grâce à la baisse des prix , la production pétrolière va nécessairement s’adapter à la réalité du marché, la demande de pétrole augmentera et les pays de l’OPEP en sortiront revigorés.

3. En attendant, la baisse des prix fait quelques gagnants et beaucoup de dégâts

Bien sûr que la baisse a été une bouffée d’oxygène pour les consommateurs, pour certains pays importateurs, voire pour certaines entreprises . Un litre de diesel à moins d’un euro en Belgique et un gallon d’essence aux Etats-Unis en baisse à 2 $ (décembre 2015) au lieu de 3.85 $ cinq ans auparavant, ce sont plutôt de bonnes nouvelles. Les entreprises paient moins cher leur fuel, les ménages voient leurs factures de mazout diminuer, les raffineries voient leurs marges augmenter, et même les compagnies de transport aérien sortent du rouge . En 2015 , une compagnie comme Air-France-KLM a réalisé un bénéfice de plus de 800 millions d’euros dont au moins un tiers est dû à la baisse du prix pétrolier. Les pays importateurs voient aussi la facture pétrolière s’alléger, se répercutant sur leur solde commercial, leur PIB et leur croissance. La France a vu son déficit commercial baisser de 74 milliards d’euros en 2014 à 48 milliards en 2015. C’est également le cas de la Belgique et de l’Italie. L’Inde , qui importe 85 % du pétrole qu’elle consomme, a vu son taux d’inflation baisser à 6.5 % fin 2015 , alors qu’il frôlait les 10-12 % les années précédentes. La Tunisie et le Maroc , deux pays méditerranéens importateurs, ont réalisé de substantielles économies. En gros, si on estime qu’une baisse de 70 $ le baril signifie un transfert de plus de 2000 milliards de $ des pays producteurs aux pays consommateurs, alors force est de constater que la crise pétrolière depuis août 2014 a été une restitution de pouvoir d’achat à l’ensemble de l’économie mondiale soit 2 % du PIB mondial. Mais il y a le revers de la médaille.

Les premiers perdants sont les pays producteurs eux-mêmes. La dégringolade des prix exacerbe leurs fragilités, freine leur croissance, accroît leurs déficits, peut provoquer -si elle dure- une rupture des contrats sociaux. Mais tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne.

La Russie où le gaz est mécaniquement lié au pétrole, la baisse réduit les recettes d’exportation et affecte le taux de change : le rouble qui s’échangeait à 30 roubles contre un dollar en 2010 s’échange aujourd’hui à près de 70. Cependant la Russie a une position forte : les réserves de change représentent 11 % du PIB début 2015, la dette publique est faible (9 % du PIB) et seule une petite proportion (moins de 3 % du PIB) est en monnaie étrangère. Et globalement le système bancaire russe est plus créancier que débiteur vis-à-vis du monde. En somme, la Russie peut braver la tempête si elle est passagère. L’Arabie Saoudite enregistre des dé- ficits importants dépassant les 90 milliards de $ en 2015. Les autres Emirats ne sont pas mieux lotis. Mais tous ces pays du Golfe ont une population totale de près de 40 millions et disposent d’un pare-choc de près de 2000 milliards de $. qui peut amortir les effets de la baisse pour quelques années. Ils n’empêche que tous ces pays doivent rationnaliser la consommation d’énergie, augmenter les prix de l’essence et introduire des taxes sur la valeur ajoutée Le cas de l’Iran, de l’Indonésie, du Nigéria, du Venezuela ou de l’Algérie est plus problématique. Ce sont des pays plus peuplés où le pétrole constitue l’essentiel de leurs recettes d’exportation et une part importante de leur PIB. Si la baisse devait durer un an de plus, il y aurait un risque réel de défaut souverain et de troubles sociaux . Le Venezuela , à titre d’exemple, où le pétrole représente 90 % des exportations et 40 % des recettes publiques est aujourd’hui au bord du gouffre avec une inflation de 145 %. L’Algérie qui a profité de l’embellie des prix pétroliers entre 2008 et 2014 pour liquider sa dette , est aujourd’hui sur le fil du rasoir et se voit contrainte de se serrer la ceinture en reportant des travaux d’infrastructure et en rognant les aides sociales. Bref, tous ces pays producteurs peinent à boucler leurs budgets et à maintenir leurs économies à flot. Toutes les entreprises pétrolières sont en difficulté . N’oublions pas que ces entreprises réalisent d’importants investissements qui représentent près d’un tiers des dépenses d’investissement de toutes les entreprises du S/P 500 et réalisent 10 % des bénéfices du S/P 500 et 8 % de la capitalisation boursière. Une baisse des prix pétroliers de cette ampleur ne peut qu’affecter leurs dépenses d’investissement, leur chiffre d’affaires, leurs bénéfices, leurs dividendes et leur valorisation boursière. Toutes les sociétés sont contraintes de réduire la voilure et procèdent à des licenciements. Les sociétés engagées dans l’exploitation du pétrole non-conventionnel sont frappées de plein fouet avec un risque réel de défaut affectant, par un effet de cascade, les banques prêteuses. Peut-être l’impact négatif sur la croissance économique des Etats Unis en raison de la réduction des investissements sera compensé par une augmentation de la consommation, mais l’éviction du marché du pétrole non-conventionnel se fera sentir en termes de nouvelle dépendance énergétique.

4. Scénarios du Futur

Le prix du baril a atteint son seuil de résistance fin 2015. Il serait fort improbable , voire préjudiciable à l’économie mondiale qu’il baisse davantage. Ce serait une catastrophe pour tous les producteurs qui ne disposent pas d’amortisseurs financiers. L’effet d’aubaine pour les consommateurs pourrait être de courte durée car la demande pétrolière devrait repartir à la hausse tandis que les investissements dans les énergies alternatives seront freinés ou reportés. A terme ce n’est pas seulement la sécurité énergétique qui sera menacée , mais également la sécurité écologique. Lorsque l’excédent de l’offre aura été résorbé par la croissance de la demande et la sortie du «pétrole cher», les prix entameront une courbe ascendante. Cette tendance sera en dents de scie en raison de l’instabilité dans les régions exportatrices. Personne ne peut prévoir avec certitude le prix du baril pour les années à venir. Une chose est certaine : il va osciller entre 30 et 45 $ jusqu’à fin 2016 . Mais un baril à 100 voire à 120 $ restera hors de portée pour plusieurs années, sauf cataclysme géopolitique.

(Endnotes) 1 “… This enables Saudi Arabia to play a systemic and stabilising role in the global oil market and contribute positively to global economic growth”, cité par Naser Al-Tammimi :” Saudi Oil Policy : to swing or not to swing : what is the problem ? in Valérie Talbot ( ed.) : The rising Gulf : the new ambitions of the Gulf Monarchies, ISPI, Milan,2015, p.81 2 Al-Shark Al-Awsat , 24.2.2016

Bichara KHADER est Professeur Emérite de l’Université Catholique de Louvain et Fondateur du Centre d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain. Il a été membre du Groupe des Hauts Experts sur la Politique Etrangère Européenne (Commission Européenne) et Membre du Groupe des Sages pour le dialogue culturel en Méditerranée (Présidence Européenne). Actuellement, il est professeur visiteur dans différentes universités arabes et européennes. Il a publié et édité 30 livres sur le Monde Arabe et sur les relations euro-arabes, euro-méditerranéennes et euro-palestiniennes. Les derniers s’intitulent : 1. Le Monde Arabe Expliqué à l’Europe (2010) 2. Le Printemps arabe : un premier bilan (2012) 3. Europa y Mundo Arabe : una evaluacion critica de las politicas europeas (1957-2015) Professeur Bichara KHADER Université Catholique de Louvain

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