Dossier du moisInterview

Slim Kabbaj : “Le Bio n’est pas l’apanage des riches”

En pleine expansion, le marché du Bio envahit de plus en plus les rayons de nos supermarchés et un nombre croissant de nouvelles boutiques spécialisées voient le jour. Meilleur pour la santé et pour la planète, un argument de taille pour séduire les consommateurs de plus en plus soucieux de ce qui se trouve dans leur assiette. Mais qu’en est-il vraiment ? Faut-il se fier à tous ces produits dits «Bio» ? Sont-ils réservés aux plus aisés ? Nous avons demandé l’avis du spécialiste Pr. Slim Kabbaj, président de la FAMIBio et chef d’entreprises.

MAROC DIPLOMATIQUE : Quelle définition donnez-vous du Bio et quelles conditions faut-il remplir pour détenir toutes les certifications et avoir un produit de qualité ?

 –  Pr. Slim Kabbaj : La perception générale de ce qu’est le Bio et qui se résume à une agriculture et à des produits dérivés sans intrants chimiques (sans insecticides, fongicides, herbicides) et sans OGM, est juste. Elle ne peut se concrétiser que par le respect de la réglementation et d’un cahier des charges précis qui garantissent cette absence de pesticides et définissent les conditions de la certification par un organisme indépendant et spécialisé, agréé par l’Etat. Personne ne peut donc autoproclamer que son produit est Bio et le vendre en tant que tel ; c’est un manquement à la loi 39-12 et aux décrets d’application associés. La loi prévoit des sanctions contre ces contrefaçons ! Pour ce qui concerne la qualité, c’est un sujet quelque peu différent : il y a des produits Bio de très bonne qualité et il y a des produits d’entrée de gamme. Le consommateur finit par faire la différence, au goût, à la texture, aux ingrédients, etc. Le logo Bio et le certificat Bio attestent simplement que les produits sont exempts de produits chimiques, tel que défini par la réglementation ; ce qui est en soi un premier gage de qualité, me direz-vous !

MD : Quel état des lieux faites-vous à ce jour de la filière Bio au Maroc ? Les objectifs fixés par Génération Green pourront-ils être atteints ?

  –  S.K : Même si des efforts certains ont été consentis par le public et le privé par le passé, les indicateurs sont encore modestes, en termes de surface agricole Bio, en termes de volume et de chiffre d’affaire à l’export, en termes de quantité et de variétés de produits sur le marché national. Néanmoins, je reste optimiste au regard des «success stories» de nombreux opérateurs privés, entrepreneurs et coopératives, qui se sont lancés sur le chemin du Bio et ont pu trouver des niches, malgré les obstacles. Je fonde aujourd’hui beaucoup d’espoir sur la nouvelle structuration des mouvements associatifs qui réunissent, d’un côté, les producteurs dans les régions et de l’autre, le groupement de l’aval de la filière, à travers la FAMIBio, fortement représentative des professionnels, transformateurs, distributeurs, exportateurs.

Au stade actuel, je préfère ne pas mettre l’accent sur des objectifs quantitatifs, et d’ailleurs le plan «Génération Green» n’en a pas fait une question essentielle. Nous en sommes, aujourd’hui, à des échanges entre partenaires publics et privés afin d’identifier des axes de développement, des projets structurants, sur la nécessité de créer des emplois et une classe moyenne rurale, en mettant l’accent sur l’importance d’impliquer les opérateurs Bio, actuels et potentiels, dans les régions et à l’échelle du pays. Le contrat programme qui se profile devrait permettre de préciser un contenu dans lequel le ministère de l’Agriculture et le secteur privé pourront s’allier afin qu’il soit réalisé conjointement.

MD :  On parle d’un potentiel énorme de consommateurs, qui sont-ils ? Le Marocain issu de la classe populaire et moyenne a-t-il les moyens de consommer Bio ?

 –  S.K : A mon avis, le potentiel de consommateurs vient du fait que le citoyen marocain a généralement été habitué à manger des produits beldi, naturels, du terroir, qu’il fait relativement attention à son alimentation, par rapport aux pays du nord qui se sont lancés dans les produits conventionnels en masse depuis la 2ème guerre mondiale. Le Bio serait un juste retour des choses pour beaucoup de consommateurs ! Déjà aujourd’hui, le Bio n’est pas «l’apanage des riches».

Le Bio est d’abord consommé par les gens conscients, à quelque niveau social que ce soit, et qui sont attentifs à ce qu’ils consomment ; ensuite les médecins et les nutritionnistes deviennent sensibles à ce qu’ils prescrivent à leurs patients. Le challenge du plan Génération Green est de multiplier les productions diversifiées pour avancer sur l’offre aux consommateurs, de sensibiliser les citoyens à l’intérêt du Bio pour la santé et le respect de la nature afin de faire croître la demande. Offre et demande augmentant, les prix seront logiquement amenés à baisser, et les produits seront plus accessibles. C’est déjà le cas dans les réseaux de distribution Bio spécialisés, où depuis 10 ans, les prix ont baissé de 20 à 30%, comme pour le réseau de magasins Green Village, la référence en la matière. Par ailleurs, la part des produits locaux par rapport aux produits importés croît de manière substantielle ; elle est passée de moins de 1% il y a 10 ans à plus de 30% dans ces magasins spécialisés.

MD : Les stratégies développées par le ministère portent-elles leurs fruits en termes de consommation ?

  –  S.K : C’est une question complexe parce que les stratégies adaptées qui pourraient donner leurs fruits sont multidimensionnelles; et il est donc contre-productif de chercher un coupable. Ces stratégies devraient être le fruit d’un partenariat gagnant-gagnant entre le privé et le public, où chaque partie devrait jouer sa partition dans l’écoute et le respect, sans paternalisme et sans esprit de «commande et contrôle». C’est le cas, aujourd’hui, avec la nouvelle structuration et nos interlocuteurs du ministère de l’Agriculture. Je pense que nous devrions adopter ainsi une stratégie de communication cohérente et complémentaire, en faisant le bilan de ce qui a été fait jusqu’à présent. Nous allons probablement nous rendre compte que nous avons beaucoup investi et que nous aurions pu mieux optimiser. Je suis à la tête d’un groupe d’entreprises qui communique beaucoup et je peux vous dire que nous n’arrêtons pas d’innover, en termes de publicité, de réseaux sociaux, de mots clefs, d’influenceurs ; entre nous, managers, il arrive aussi que nous ne soyons pas d’accord sur les canaux de communication et sur la manière de communiquer, c’est dire ! Dans la filière Bio, il serait conseillé de débattre et de se compléter, entre créateurs de produits, distributeurs, certificateurs, responsables de réglementation, consommateurs.

 MD : Comment exploiter le potentiel du Bio et le vulgariser auprès des agriculteurs ?

 –  S.K : Après les consommateurs qui sont les premiers concernés dans le développement du Bio, les agriculteurs ont un rôle majeur, sans aucun doute. Beaucoup ont déjà conscience des méfaits de l’agriculture conventionnelle sur l’environnement : le sol, l’eau, l’air, la végétation. Ils sont les premiers concernés par les conséquences des pesticides sur la santé, la leur et celle de leur famille, sur la biodiversité. Les campagnes de sensibilisation auprès des agriculteurs ont toutes les chances donc de trouver des oreilles attentives, à condition de leur faciliter la transition et la conversion entre le conventionnel et le Bio, de diverses manières :

 –  Soutenir la conversion par des subventions ; c’est en cours de mise en application par le ministère de Tutelle ;

– Offrir des formations sur l’agriculture biologique ; les programmes sont en cours de réflexion ;

– Mettre en place les ressources humaines nécessaires, que ce soit les techniciens ou les ingénieurs, également en cours de réflexion ;

– Soutenir les débouchés sur le marché pour permettre la vente de la production ;

– Résoudre les problèmes des semences Bio ;

– Mettre en place une banque de semences, notamment les semences anciennes.

 MD : Quels sont les produits Bio phares au Maroc ? 

–  S.K : Bien évidemment, ce qui est bon en conventionnel sera encore meilleur en Bio : les produits maraîchers, les fruits, les produits du terroir sont très populaires, sur le marché marocain et à l’export. Et puis, il y a les produits à valeur ajoutée qui sont développés par des entrepreneurs créatifs et visionnaires et qui connaissent beaucoup de succès : les thés du groupe Siti, la spiruline du Domaine Spiruline, les yaourts et les fromages de la Ferme de Bouskou, des huiles originales comme Olivie d’Atlas Olive Oils ou de grande qualité comme celles d’Oleastre, des fruits exotiques comme les grenades de la Ferme de Mamoun Belcaid ou le citron caviar de la ferme de Younes Tazi, les baies de Goji Gojibell, et je ne peux pas citer ici tout le monde. Je peux donc vous dire qu’il y a beaucoup d’opportunités pour des esprits inventifs, qui sont passionnés par la préservation de la santé et le respect de l’environnement.

MD : Quelle évolution pouvons-nous constater avec la Covid ? 

–  S.K : Je crois que nous avons tous constaté une croissance du secteur des produits alimentaires, par rapport à d’autres secteurs qui ont beaucoup de mal à résister. Le fait que l’immunité est fragilisée par les produits chimiques a été un argument convaincant pour toutes les catégories de la population ; nous avons ainsi vu plus de consommateurs s’ouvrir au Bio, consommer davantage de produits sans pesticides. Nous avons vu aussi plus de points de vente introduire les produits Bio dans leurs offres et sur leurs gondoles, grâce notamment au réseau de distribution spécialisé Distribio. Nous constatons enfin de plus en plus de personnes avec divers profils se lancer dans l’entreprenariat et créer des gammes de produits sains, divers et variés.  Je pourrais citer les produits bébé de l’entreprise Dada Rocks, les produits cosmétiques de Gold Cosmetic, les huiles essentielles du laboratoire H2EA, les multiples créations de Botanica, etc. La Covid a ainsi servi de prise de conscience et d’accélérateur ; à nous, opérateurs, acteurs associatifs, managers du public et du privé, de tout faire pour maintenir cette tendance, pour que le Maroc gagne sa place parmi les pays avancés dans le Bio et que nos produits soient recherchés partout dans le monde.

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