Sortie du film documentaire marocain : « Tisseuses de rêves » d’Ithri Irhoudane

« Tisseuses de rêves » c’est sur 2M dimanche 13 mars à 21h30 !

S’il  est un phénomène intriguant de ces vingt dernières années, dans le panorama télévisuel mondial, c’est bien l’intrusion massive du «réel » aux tous premiers rangs des audiences. Cela donne le pire et le meilleur. Le pire : bon nombre d’émissions de téléréalité, le meilleur : la déferlante du documentaire.

Le Maroc est en retard en matière de documentaires. Le Centre Cinématographique Marocain ne le finance pas ou peu et, en tout ça,  pas quand il s’agit d’une production télévisuelle. Les producteurs connaissent mal les particularités de ce métier. Le Maroc a besoin d’une nouvelle vague de réalisateurs passionnés de la réalité –des réalités multiples – du pays et enthousiastes à l’idée de façonner leur œuvre avec l’argile de la vérité de leurs contemporains.

Voici une bonne nouvelle : le Maroc a gagné une grande réalisatrice de documentaire.


Femme

Ithri Irhoudane a suivi une voie qui –depuis la Nouvelle Vague des Godard, Truffaut et Rivette – a ses lettres de noblesse. D’abord critique de cinéma, un temps vice-présidente de l’Association des Critiques de Cinéma Marocains – elle nous offre un grand moment de télévision avec son documentaire« Tisseuses de rêves » diffusé par 2M, ce dimanche 13 mars 2016, à 21h30.

Vous suivrez intrigués, puis séduits, puis enthousiastes l’aventure de deux femmes d’un village du Moyen Atlas, pas loin de Imouzzer Marmoucha. Une aventure d’abord immobile avec le rêve pour véhicule, une aventure, ensuite, vibrante de besoin de changement et de volonté d’action, une aventure, enfin, à la découverte du vaste monde quand ces deux femmes soutenues par leurs sœurs, leurs cousines, leurs amies, leurs voisines se lancent sur les routes pour aller chercher soutien et encouragements auprès des femmes d’une coopérative d’huile d’argan, au sud d’Essaouira.

La découverte de la mer par ces deux femmes des montagnes est un grand moment de cinéma.

L’apparition d’un grand documentaire marocain et d’une grande réalisatrice est une merveilleuse nouvelle. Comme toutes les bonnes surprises, celle-ci ne fera école que si l’on en comprend le cercle vertueux.


Ce succès tient à quelques conditions favorables, au premier rang desquelles le parcours très singulier, mais aussi très fort de la réalisatrice. Elle n’est pas partie à la découverte de femmes amazighes de l’Atlas. Elle vient de ces montagnes. Petite fille, elle a couru pieds nus sur cette terre et dans ses ruisseaux. Cette terre, elle en est pétrie. Rien de plus naturel pour elle que de façonner son œuvre de l’argile vivante de la parole des autres. Elle est l’une d’entre ces femmes. Les unes devant la caméra, elle derrière, ensemble elles écrivent une très belle ode au courage, au talent des artistes du tissage, à la force des femmes, à la puissance du rêve.

La première condition est remplie : pour une œuvre exceptionnelle, il faut un artiste d’exception. Pour faire un grand film, il faut une bonne histoire et des personnages forts. Et      aussi des personnages forts et une grande histoire. Pour faire un très bon film, il faut aussi que tous les rôles secondaires soient inoubliables.  « Tisseuses de rêves » nous offre des personnages, toutes plus attachantes les unes que les autres et deux héroïnes qui crèvent l’écran, mais aussi une petite jeune fille, une vieille femme et d’autres encore, toutes émouvantes, drôles, passionnantes,  vraies.

C’est certainement l’une des plus étonnantes qualités de réalisatrice d’Ithri Irhoudane. Elle rend belles les femmes qui s’offrent à sa caméra. Elle en fait des personnages inoubliables, des héroïnes véritables qui s’emparent du film pour écrire une page inattendue, inespérée de leurs vies.

Le film naît de cet échange que l’on devine. Les femmes se prêtent à la caméra d’Ithri Irhoudane.Elle leur prête son film ou, plutôt, les laisse s’en saisir comme d’un tremplin, d’une chance, d’une opportunité.


Il faut mesurer ce qu’il doit exister de respect mutuel et d’énergies partagées pour qu’un tel échange soit possible.

Peut-être le talent est-il une forme d’amour. Ithri Irhoudane a beaucoup de talent.

Pour que nous ayons le bonheur de voir ce film, encore fallait-il qu’il soit produit et diffusé. Là encore, l’analyse que l’on peut faire de « Tisseuses de rêves » montre qu’il constitue un exemple qu’il serait très opportun de modéliser.Le Maroc manque d’expérience en matière de documentaires. « Tisseuses de rêves » est le fruit d’une coproduction franco-marocaine.

Pour réussir une aventure qui n’a que de rares précédents au Maroc, « Tisseuses de rêves » a bénéficié de l’association de deux producteurs solides. C’est le producteur français, AMC2, qui a accompagné les premiers pas du projet. Une maison de production discrète, obstinée et travailleuse avec près de soixante documentaires dans sa filmographie, uniquement des documentaires de création, toujours avec un contenu fort. Ce n’est certainement pas un hasard que « Tisseuses de rêves » ait été un des tous premiers projets de la nouvelle Direction d’AMC2, une nouvelle Direction artistique entièrement féminine, conduite par Laetitia Rodari en collaboration, autour d’Ithri Irhoudane, avec Sophia Périè. AMC2 a une histoire qui l’a déjà conduite au Maroc auprès de la Garde Royale à cheval, mais aussi en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Sénégal etc… On dit d’AMC2 que ses producteurs sont capables de dormir par terre et vivre dans les pires conditions pour accompagner leurs films.


Au moins, dans nos montagnes de l’Atlas, les productrices de « Tisseuses de rêves » avaient des beaux tapis, bien épais, pour bercerleurs rêves et leur repos ! Au Maroc, c’est MPS et Sarim Fassi-Fihri qui ont porté le film. MPS est une des grandes maisons de production marocaines et SarimFassi-Fihri l’ex-président des Producteurs marocains et l’actuel directeur du ( CCM) Centre Cinématographique Marocain. Les deux producteurs se sont véritablement mobilisés pour donner à Ithri Irhoudane les moyens et l’énergie de son succès. Il y a eu beaucoup de risques pris, beaucoup d’énergie dépensée. Pour faire un film, il faut, bien-sûr, des sources de financement, au nombre desquels les chaînes de télévision coproductrices dont le rôle est décisif. Dans le plan de financement du film on trouve la Francophonie et le Centre National de la Cinématographie en France, ainsi que la Région Auvergne. Pour mémoire, il s’agit d’un film amazigh, en amazigh, tourné au Maroc.

Ithri Irhoudane a dû présenter un dossier plus que séduisant et ses producteurs ont dû avoir une belle force de conviction pour emporter ces soutiens ! On s’étonne de ne pas trouver, dans la liste des financements, l’Institut Royal de la Culture Amazighe. Peut-être le partenariat est-il en cours d’élaboration ? Souhaitons-le.

Il faut saluer les diffuseurs qui ont fait confiance à Ithri Irhoudane. Il s’agissait, rappelons-le, d’un tout premier film. Certes, maintenant que l’œuvre est là, avec toutes ses qualités, cela paraît évident. Prendre la décision, avant d’avoir vu une seule image, c’était une autre affaire. C’est à cela que l’on reconnaît l’intuition des vrais professionnels. Réda Benjelloun pour 2M et Mohamed Saadi pour Berbère Télévision ont su voir le talent d’Ithri Irhoudane. On peut également saluer l’intuition et le courage de programmation des chaînes de télévision locales qui, en France, ont accompagné cette aventure (TL7 à Saint-Etienne, TV8 Mont-Blanc à Annecy).

Les Festivals sont là pour se convaincre du bien-fondé de notre enthousiasme.A la fin du mois de Mars « Tisseuses de rêves » sera à Bruxelles à l’occasion d’un des plus grands festivals de documentaires (Le Milenium), il était à « Traces de vie » à Clermont-Ferrand, il sera à New-York et à Boston en Mai et Juin …


Voilà la description des conditions qui ont permis au Maroc de faire un pas de plus, un pas important et un bien joli pas, dans une direction souhaitée par tous : celle qui fixe son horizon sur la constitution d’une nouvelle branche de l’audiovisuel marocain, un grand secteur documentaire avec ses réalisateurs, ses techniciens, ses producteurs, ses organismes de financements et ses réseaux de collaboration internationale.

« Tisseuses de rêves » c’est sur 2M ce dimanche 13 mars à 21h30 ! Déjà, nous pensons au prochain film d’Ithri Irhoudane. Cette année ?

Surtout ne laissons pas refroidir un si beau talent, un si bel enthousiasme artistique.

Gabriel Marien