Transformation digitale, levier de riposte Covid-19 et de relance post-Covid

Soulaimane AMRI

A l’image de la révolution industrielle et face à la crise actuelle de Covid-19, la transformation digitale se présente comme un « levier de riposte » permettant d’intégrer les outils digitaux au sein des entreprises et d’améliorer leur situation et leur croissance. La transformation digitale donc est un changement en profondeur qui vient introduire de nouveaux business models, notamment durant cette crise sanitaire. Alors, comment le digital pourrait riposter à la pandémie du coronavirus ? Pour répondre à nos questions et analyser le rôle du digital dans le processus de la relance post-Covid, nous avons contacté Soulaimane AMRI, Expert en transformation digitale et fondateur de FORCINET, entreprise de Conseil en Transformation digitale et Marketing.

Maroc Diplomatique_Tout d’abord, quel commentaire apportez-vous à la situation du tissu économique et industriel face à la crise due à la pandémie de Covid-19 ?

Soulaimane Amri _Ayant un trait plus sévère par rapport aux crises sanitaires précédentes, la Covid-19 n’a pas uniquement un impact sanitaire mais aussi socioéconomique. De ce fait, toute entreprise, quelque soient sa nature, son domaine d’activité ou sa taille, est confrontée à faire face, a minima, à des changements humains, organisationnels et économiques profonds pour ne pas disparaître.

Les entreprises marocaines n’échappent malheureusement pas à cet effet néfaste obligeant de mettre en place des mesures de riposte pour assurer leur continuité et leur relance post-Covid. Toutefois, on ne peut pas lier tout le malheur économique subi à cette pandémie. En réalité, l’attachement aux modes de gestion traditionnels obsolètes, l’immuabilité des modèles économiques et le manque d’infrastructures digitales de base sont autant de facteurs participant à l’aggravation des effets économiques de cette pandémie.


D’ailleurs, des chiffres tels que l’arrêt définitif ou temporaire de près de 142,000 entreprises marocaines dont la bonne majorité est de loin constituée de TPE-PME ainsi que le recul net de 61.5% des exportations dans les quatre premiers mois de l’année, témoignent de cette situation critique que vivent les entreprises marocaines tous secteurs confondus.

M_D : A votre avis, comment le digital pourrait accélérer le développement et la rentabilité des entreprises face à cette crise sanitaire ?

S.A_ Aujourd’hui, l’une des causes principales du déclin économique de plusieurs entreprises est bien de ne pas avoir conduit de transformation digitale avant cette crise. L’idée n’est pas d’anticiper la crise en optant pour le digital mais plutôt d’être conscient que réinventer son business est une obligation dans un monde qui évolue très rapidement grâce aux technologies. De ce fait, il est important de ne pas lier le digital qu’aux moments de crise. Il est plutôt un catalyseur de la performance de l’entreprise tant au niveau du rendement des collaborateurs que de l’efficacité commerciale. Il ouvre et assure, de ce fait, de nouvelles perspectives de développement.


En effet, l’adoption du digital permet de changer les pratiques de gestion pour devenir plus agiles, de reconsidérer l’humain comme acteur principal du changement et aussi de garantir une prise de décision stratégique pertinente grâce à l’exploitation optimale des données (Data).

De plus, comme la transformation digitale touche à tous les métiers de l’entreprise, d’autres avantages sont à tirer, en l’occurrence, l’aisance de collaboration interne grâce aux systèmes de communication interne, de collaboration des équipes, de télétravail et d’accès distant et sécurisé à l’information (Cloud et VPN) ainsi que de partage de la connaissance (Knowledge Management). L’importance de ces dispositifs a été d’ailleurs mise en évidence, durant cette crise, mais même avant, puisque beaucoup d’entreprises ont eu des difficultés majeures pour basculer vers un mode de travail entièrement ou partiellement digital.

Par ailleurs, constatant qu’une multitude de processus de gestion et de fonctionnement pouvant être automatisés dans toutes les organisations, dont celles industrielles, ce chantier impliquant la robotisation et la mise en place de systèmes d’intelligence artificielle permettra de pallier aux mesures restrictives en cas de crise mais aussi de booster le rendement en temps normal.


Le volet du capital humain bénéficie également des leviers de la transformation digitale avec le potentiel de recrutement digital non limité géographiquement et de développement de compétences et de carrières grâce à des systèmes qui vont de la GRH classique jusqu’à la mise en place de plateformes E-Learning interne à l’entreprise.

Finalement, outre les aspects organisationnels, humains et technologiques, la transformation digitale apporte une force commerciale supplémentaire à l’entreprise grâce aux leviers de marketing digital pour promouvoir et commercialiser ses services et ses produits, ainsi qu’aux dispositifs d’e-commerce, de paiement électronique, de gestion de la relation client et de digitalisation de son expérience (CX) qui assurent une profitabilité permanente.

M_D : Est-ce que tous les types d’entreprises ont la possibilité de se digitaliser et peuvent bénéficier de l’expertise du digital ?


S.A_ Oui, bien évidemment. La transformation digitale n’est pas limitée à certaines entreprises ou certains secteurs. Toute entreprise est tenue, quel que soit le contexte, de conduire ce chantier. En effet, en optant et adoptant le digital comme il le faut, plusieurs entreprises pourront pallier une multitude de contraintes entravant leur continuité.

Dans ce sens, une transformation technologique évitera ces problèmes d’accès à l’information à distance, de télécollaboration, de montée en compétences et de rendement, qui sont plus évidentes dans des conjonctures pareilles. Elle pourrait également conduire à une automatisation des tâches essentielles pour la continuité sans arrêt de l’activité. Et ensuite, l’adoption du digital pour des fins marketing, commerciales et expérience client évitera des baisses drastiques de chiffres d’affaires aux entreprises actuellement en difficulté d’accéder à leurs cibles et d’acquérir plus de clients.

M_D : Quels enseignements tirer de cette crise pandémique ?


S.A_ Cette crise est certes, l’occasion de tirer d’énormes leçons. Toutefois, ces enseignements étaient là même avant la crise et subsisteront davantage après. Il est alors très essentiel de noter que le digital n’est pas uniquement une réponse à une crise mais plutôt un levier d’évolution des entreprises quelle que soit la conjoncture. Ceci-dit, avec cette crise pandémique, il n’est pas uniquement question de tirer profit de la transformation digitale mais de l’accélérer tout en l’asseyant sur des piliers solides et durables. Et c’est dans cette optique qu’un ensemble d’actions sont à mener à l’échelle des entreprises comme à l’échelle de l’État stratège.

La Covid-19 a certes permis d’accélérer la digitalisation, cependant, une multitude de mesures menées ne sont pas mises en place comme il se doit. Il est donc essentiel de relancer l’ensemble des chantiers de transformation digitale de bout en bout.

Par ailleurs, cette accélération du shift vers le digital devrait être garantie en commençant par :


–          Définir de nouvelles stratégies économiques et sectorielles, d’une part, centrées sur la production locale au lieu de les asseoir principalement sur les IDE et d’autre part, axées sur le secteur des services facilement exportables sans limitations géographiques ni conjoncturelles ;

–          Enlever les barrières réglementaires qui sont très nombreuses à freiner l’innovation digitale au Maroc.

–          Mettre en place le maximum de services numériques facilitant les démarches aux entreprises et aux citoyens dont la signature électronique à généraliser, les procédures administratives à instituer en ligne, les documents, les archives et l’accès à l’information à digitaliser ainsi que d’autres services digitaux essentiels pour les institutions publiques et privées.


–          Repenser les modèles économiques des entreprises ainsi que leurs modes de gestion pour les recentrer autour de l’humain en termes de remobilisation des équipes, de stratégies d’acquisition délocalisée des talents et d’accompagnement psychologique des collaborateurs ;

–          Réinventer les processus de gestion pour les digitaliser et les automatiser au mieux possible à la fois pour l’expérience collaborateur et l’expérience client.

Enfin, ces actions ne sont pas exhaustives. Elles constituent un démarrage pour relancer l’économie avec un vrai recentrage sur le capital humain, fleuron de notre pays et qui fait preuve en chaque situation difficile d’un degré élevé de compétences, d’engagement et d’aptitudes à la création et à l’innovation.


Le temps de la dépendance à l’extérieur est révolu. C’est maintenant ou jamais qu’il faut donner la chance à la compétence locale et la doter des moyens nécessaires pour le développement d’un modèle économique solide renforcé par une vraie vision digitale.