Casablanca : « Nous sommes en train de vivre les retombées du retour des vacances » (Pr. Majida Zahraoui)

Casablanca
Photo d'illustration

La recrudescence des cas de contamination à Casablanca laisse craindre le pire. Les hôpitaux frôlent la saturation et les professionnels de Santé tirent la sonnette d’alarme, malgré les mesures appliquées par le gouvernement depuis le lundi 7 septembre, notamment, un couvre-feu nocturne, fermeture des cafés et des commerces à 20h et des restaurants à 21h et fermeture de tous les accès à la préfecture de Casablanca. Plusieurs quartiers ont également été fermés suite à l’apparition de nouveaux foyers de contamination, notamment, à l’arrondissement d’Ain Sbaa. Quelle est la gravité de la situation épidémiologique à Casablanca ? MAROC DIPLOMATIQUE a contacté Majida Zahraoui, professeure en médecine interne et pathologies infectieuses, qui a accepté de nous livrer son diagnostic, sans langue de bois.

Entretien 

Maroc Diplomatique : Comment évaluez-vous la situation épidémiologique à Casablanca ?

Majida Zahraoui : La flambée de cas a fait que, dans chaque famille, il y a un membre ou plusieurs qui sont testés positifs à la Covid. Plus de cas graves ont été enregistrés surtout chez les personnes âgées, mais le taux de létalité n’est pas tellement plus élevé qu’au départ. Maintenant, il faut s’organiser, parce que l’infrastructure logistique a du mal avec ce flux de patients.


Est-ce dû à un relâchement ou bien ne s’est-on pas suffisamment préparé pour la rentrée ?

M.Z : Nous sommes en train de vivre les retombées du retour des vacances, parce que les Casablancais partent en vacances hors de leur ville, donc, ils sont partis là ou il y avait des clusters, notamment, Marrakech, le nord, Agadir et d’autres villes qui ont été clustérisées par la suite, et tout ce monde-là est revenu dans la même ville, avec la promiscuité habituelle et les gens continuent de circuler normalement dans la ville et tout cela contribue à diffuser le virus davantage. Ce qui fait qu’aujourd’hui, on se trouve dans la même situation que l’Europe en mars et avril derniers.

Peut-on miser sur les mesures de restrictions actées par le gouvernement pour réduire le nombre de contaminations ?

M.Z : Je pense qu’il faut surtout miser sur la compréhension des gens de ce que ce sont les règles de prévention. En fait, je ne jette pas la pierre, mais je tiens à souligner qu’il y a énormément de fausses informations qui circulent autour de la Covid, qui induisent les citoyens en erreur et le poussent à des comportements qui ne sont pas sécuritaires pour eux-mêmes et pour les autres. Donc, je pense qu’il faut rester sur cette discipline de respect des règles d’hygiène, pour éviter de retomber dans le confinement, d’ailleurs, on ne peut pas l’éterniser et puis à chaque fois, il sera suivi d’un déconfinement. Si chaque confinement est suivi d’une telle hausse des cas, il ne sera pas efficace, parce qu’il doit être suivi d’un déconfinement progressif et surtout dans le respect des règles sanitaires. Après, ce qui arrive maintenant était plus ou moins prévisible, sauf que le nombre des cas qu’on enregistre chaque jour est un peu plus élevé que ce qu’on souhaitait. Maintenant, chacun d’entre nous doit prendre ses responsabilités.


Avec un manque accru de ressources humaines et des capacités litières limitées, comment peut-on éviter l’effondrement du système de santé ?

M.Z : Les médecins sont très fatigués, ils sont vraiment à bout. D’ailleurs, je pense qu’il faut mettre tous les secteurs à contribution. Jusqu’présent, c’est surtout le secteur public qui travaille, le privé a été un petit peu mis à l’écart, mais maintenant, il faut absolument que le secteur privé soit mêlé à cette lutte. De leur côté, les médecins du privé ne veulent pas rester les bras croisés et ne peuvent pas, mais ils n’ont pas la disponibilité des traitements, donc, ils donnent des traitements incomplets et c’est extrêmement frustrant et puis les autorisations des laboratoires privés sont très restreintes. Il faut diffuser ces autorisations à plus de laboratoires pour qu’il y ait plus de rentabilité. Il est temps de prévoir d’autres unités de réanimation et permettre aux médecins du privé de traiter les patients atteints de la Covid, pour que ces patients soient traités tôt, parce qu’il y a un retard logistique à la prise en charge, parce que des fois le patient a peur du traitement et n’a pas envie d’essayer ou bien parce qu’il n’a pas eu accès aux tests.

Les patients ont-ils du mal à identifier les symptômes ?

M.Z : Je pense que la plupart des gens arrivent à identifier les symptômes, surtout ceux qui sont typiques, vous dites à n’importe qui aujourd’hui, perte de goût et d’odorat ou bien des symptômes pulmonaires, il va vous dire : Covid. Mais, il y a aussi d’autres « symptômes bâtards » qui peuvent être dus à la maladie, à l’instar de la diarrhée. Comme il peut ne rien y avoir du tout, ou du moins pour une certaine période.


Quel est le grand défi des équipes médicales aujourd’hui ?

M.Z : Le grand défi de cette pandémie, c’est les risques de décès chez les personnes âgées, et des fois chez les plus jeunes qui ont traîné longtemps avec le virus avant d’être traités. Donc, notre objectif principal aujourd’hui est d’éviter les décès et les fibroses pulmonaires. Pour ce faire, il faut prévoir la logistique nécessaire pour qu’on puisse traiter dans le plus précocement possible et alléger la pression sur les milieux de la réanimation.

Est-ce qu’un reconfinement serait utile pour pouvoir rompre la chaîne de transmission du virus ?

M.Z : Je pense que c’est aux autorités de décider, si elles estiment qu’on ne peut pas faire autrement. Mais, je tiens à rappeler qu’un confinement qui n’est pas suivi de phase de déconfinement efficace, avec une véritable prise de conscience de la population dans son ensemble, de ce que cela veut dire et comment il faut se comporter, ce n’est pas la peine. La situation épidémiologique risque se transformer en yo-yo. Par ailleurs, j’ai remarqué qu’il y a un vent de panique, les gens ont très peur et ce n’est pas ainsi qu’on sera efficace. Avec la panique, on va réagir de façon non-correcte, donc, il faut absolument se calmer, s’organiser et adopter les bons gestes en temps voulu et consulter très tôt, quand on a le moindre signe ou le moindre doute. Il y a aussi une mise en doute complète du protocole thérapeutique par beaucoup de gens. Des fois, je reçois des patients qui prennent le protocole, mais je sens, d’après la discussion qu’on a eue, qu’ils n’ont pas l’intention de prendre ces traitements, c’est une grosse erreur ! D’abord, parce qu’ils encourent de risques de complications, ensuite c’est irresponsable de prendre un traitement qu’on ne va pas utiliser et en priver quelqu’un d’autre. Enfin, il faut comprendre que ce virus est là et n’est près de partir, il faut qu’on apprenne à l’apprivoiser et à vivre avec.