Est-il encore possible de ressusciter ce journalisme qui se meurt ?

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Il est dit qu’on ne fait bien que les journaux qu’on aime lire. Si c’est le cas, c’est que nous sommes vraiment en perte de référentiel journalistique vu la qualité du rendu. Le constat est là : le journalisme est de plus en plus décevant, pis, il nous tire chaque jour encore plus vers le bas. On est bien loin du modèle construit par les journalistes dignes de ce nom qui ont incarné une morale professionnelle. À notre grand malheur, révolu est le temps où l’information était de qualité. Cette information même qui contribuait au débat public et à une société ouverte et dynamique. Aujourd’hui, le journalisme a d’autres critères et d’autres enjeux. Pour vendre, tous les moyens sont bons, à commencer par des titres provocateurs voire choquants qui ne sont utilisés que pour duper et appâter le lecteur ou le spectateur avide de scandales. Cliquons pour voir ce que dévoilent ces termes phares : Urgent ! Scandale ! Et le tour est joué. On se rend compte qu’on s’est fait avoir et que le titre n’a rien à voir avec le corps du texte. Et c’est à qui mieux mieux puisque c’est le clic et le nombre de vues qui l’emportent.

 Et au lieu qu’on se tire, les uns les autres, vers le haut, on se devance dans notre course vers le fond du chaos et on continue à creuser. Continuer s’avère un combat de tous les jours et une épreuve qui relève d’un choix cornélien et d’un exploit sur le champ d’honneur.

 Aujourd’hui donc, eu égard à l’évolution de l’opinion publique et alors que le monde est pris d’assaut par la digitalisation qui frappe aussi au coeur même du métier, celui- ci est pris en étau entre la numérisation galopante et les « Fake News» dopées par les réseaux sociaux. C’est à se demander s’il est encore possible de revenir aux fondamentaux d’un journalisme exigeant après toute la dégradation qui sévit dans le domaine.

 Pourquoi est-on tombés si bas ?

On ne le sait que trop bien, les médias, à quelques exceptions près, s’arrachent le vedettariat en matière de buzz, de scandales ou d’informations balancées qui sont fausses et assez vite démenties. Aussi et vu que la presse écrite est en crise, nous accordons- nous tous à faire porter le chapeau à la digitalisation. Néanmoins, le problème réside-t-il vraiment dans l’écran qui a tendance à gagner du terrain au détriment du papier ? Personnellement, je crois que le problème est autre. La paresse intellectuelle associée au manque de passion et d’engagement ne peuvent que donner naissance à la médiocrité qui nous engloutit. Il n’y a qu’à voir la presse écrite, à quelques exceptions près, bien évidemment, dont la qualité et le choix des sujets laissent à désirer. Le digital n’est pas incompatible avec la qualité mais le mal vient de certains professionnels euxmêmes qui semblent avoir oublié la vocation de ce métier pas comme les autres. Pour l’heure, le succès et la quantité priment sur la qualité ou l’éthique cède aux assauts de l’argent et de la publicité.

Depuis quelque temps, la grande majorité des supports médiatique dans leurs versions écrite et numériques s’en donnent à coeur joie et pour cause ils se sont découvert une même matière grasse depuis qu’une affaire scandaleuse d’une chanteuse marocaine a éclaté. Il est vrai que le fait est plutôt inédit dans sa fraudulosité mais de là à réduire la couverture médiatique à cette affaire faisant fi de tout ce qui se passe dans le monde est tout simplement révoltant. On oublie que comme l’a si bien dit Albert Camus : « On abaisse un pays en abaissant son langage ». Le numérique n’est pas responsable de la crise actuelle, mais c’est clair il l’a accentuée. On se laisse emporter par le scoop du « fait de société » rien que pour rester dans « l’air du temps » car on est de plus en plus dans la course aux clics et le fait d’informer vite au lieu d’informer bien peu importe si on nomme mal les choses ou si on ajoute aux malheurs du monde.

Aujourd’hui, face à la chute inquiétante des recettes publicitaires, les entreprises de presse sont confrontées à un dilemme : faire comme tout le monde et donc se mettre à la course des clics qui régit le choix des annonceurs et des agences de publicités -ce qui suppose d’autres critères qui sont loin de la qualité de production- ou puiser dans leurs propres investissements tant qu’ils le peuvent avec la menace de baisser le rideau. Nous sommes face à un mécanisme qui tire la presse vers le bas. Aujourd’hui, c’est l’algorithme de référencement qui décide à la place de l’annonceur qui ne cherche, lui, qu’une meilleure visibilité. Du coup, la course au clic oriente et impose le choix des sujets et le champ numérique est inondé d’articles calibrés pour optimiser le référencement sur Google. Aussi la fascination pour le nombre de clics et de visites que le contenu génère fait-il prospérer un journalisme bâclé. Il suffit juste d’analyser les habitudes des lecteurs, de détecter les tendances ou de les imposer carrément et de voir à quel hameçon ils vont mordre, de bien composer les ingrédients et de les assaisonner par des vidéos amusantes voire scandaleuses, qui feront le tour de la toile pour que l’audience porte des sites, dont on ne discerne plus la ligne éditoriale, à des sommets inimaginables.

 Et une réalité s’impose : quand bien même les articles qu’on publierait seraient intéressants et consistants, nous allons nous rendre compte que cela n’intéresse qu’une poignée de lecteurs. Pourtant, l’avenir du secteur est intimement lié à l’existence d’organes de presse sérieux et respectables.

 Quand les éditoriaux faisaient le monde

 Dans une première vie, le journalisme était un métier de foi, un combat de tous les jours où le journaliste devait vivre « là où bat le coeur du monde ». C’est à se demander aujourd’hui où sont passés ces éditorialistes, éclaireurs des lecteurs, faiseurs d’opinion qui secouaient les consciences. Des journalistes qui se référaient à des valeurs morales et non à des valeurs politiques ou tout simplement des chiffres mirobolants de pages vues et des audiences faramineuses parce que « par la force des choses » dira-t-on, les titres de presse sont transformés en « marques médias ». Qu’est-ce qui nous éloigne donc du temps où le journalisme incarnait l’engagement pour la vérité et pour la liberté, un journalisme de référence ? Où sont passés les grands éditoriaux et les prestigieuses manchettes ? Qu’est-il advenu des vétérans de la presse marocaine qui aimaient ce métier qu’ils connaissaient parfaitement et dont ils avaient les propres recettes, qui ne faisaient confiance aux mots posés sur le papier et scellés par le sceau de vérité ?

Il fut un temps où les journalistes élevaient ce pays en élevant son langage, n’hésitaient jamais à aller à contre-courant, là où leur conscience les guidaient, là où ils pouvaient donner une voix aux sans voix, débusquer les ombres, jeter les faisceaux de lumière et tirer le débat public vers le haut en mettant à la disposition des citoyens une information crédible, rigoureuse, transparente et équilibrée.

 Loin est le temps où le journalisme n’était pas seulement un emploi mais un mode de vie, vécu comme un engagement, marqué par une passion sans faille pour la justice et la liberté, de la part de professionnels, tenus de faire honneur à leur mission dans un domaine où le pacte moral est le mot clé pour une conscience tranquille. Bref, il nous manque des plumes qui marquent la profession par leurs écrits, leurs prises de position et par leur conception du métier qui se vide de plus en plus de son essence. Nous avons grand besoin de cet équilibre subtil que les professionnels parvenaient constamment à créer entre leur volonté assumée d’intervenir dans l’espace public et leur souci d’objectivité. Nous sommes en manque d’un journalisme, exigeant, honnête, intègre, critique du sensationnalisme.

Notre grand malheur aujourd’hui est que la liberté de la presse tombe dans les pièges à clics et qu’entre la qualité et le gain la rigueur est prise en étau.

Compétence, déontologie et éthique… les recettes pour dépasser la crise

 Parce que le journalisme indépendant c’est aussi un journalisme qui bouscule son public en lui apportant des nouvelles pour le faire évoluer et le faire bouger, notre rôle c’est de permettre aux citoyens d’être informés pour décider, pour choisir, pour agir. Parce qu’il faut contribuer à une information de qualité et au droit des citoyens d’être informés correctement, parce qu’il faut conscientiser le métier et redonner confiance au public vis-à-vis des médias, parce que l’urgence et le scoop ne devraient pas prendre le pas sur le professionnalisme, la probité et l’objectivité, pour toutes ces raisons et bien d’autres, les professionnels du champ médiatique qui militent encore pour leur amour pour ce métier se doivent de garantir le respect de son éthique et sa liberté selon les paramètres et les critères universels. Le journaliste doit être conscient qu’il exerce un métier noble et sacré qui le lie par un pacte d’honneur avec son lectorat. Pour cela n’oublions pas que la démocratie et le respect de la liberté de la presse figurent parmi les conditions d’un travail journalistique de qualité et que l’opportuniste du journalisme trahit le métier lui-même. Le journaliste ne doit en aucun cas oublier qu’il est une courroie de transmission et pour tenir les leviers de commande de la pensée, il faut en être digne.

Notre défi majeur aujourd’hui est de garantir la continuité et surtout l’indépendance de la presse, ce secteur vital pour la construction démocratique de notre pays et le challenge est de taille sachant que les médias sont vulnérables financièrement. Et disons-le même contre nous-mêmes : l’indépendance de la presse passe obligatoirement par son indépendance financière.

 In fine, nous sommes rattrapés par notre réalité. Un énorme fossé d’inéquité se creuse en défaveur de la presse écrite qui vit -avouons-le- de publicité à l’ère du digital, du journalisme industriel et du buzz au moment où des professionnels engagés et attachés à l’éthique qu’impose le métier –et ils existent encore Dieu merci- , se rongent les méninges pour produire un article qui n’intéresse qu’un lectorat restreint. Du contenu, encore du contenu, rien que du contenu, du buzz, des scandales… En attendant de lui rendre ses lettres de noblesse, le journalisme se meurt.  

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…