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Chefchaouen, le paradis bleu aux sept portes

Par Souad Mekkaoui

Perchée sur la chaîne du Rif, à 600 m d’altitude au pied des monts Kelaa et Meggou, au nord-ouest du Maroc, à un peu plus d’une heure trente de route au Sud de Tanger, Chefchaouen se présente tel un joyau bleu, au creux des montagnes couvertes d’une forêt dense de sapins et de chênes de liège.

Il est dit que Chefchaouen est un nom formé sur deux parties : « chouf » qui veut dire « regarde » et « Echaouen » qui signifie en berbère « cornes » en référence, probablement, aux pics montagneux qui enserrent le joyau bleu. Caractérisée par un paysage collinaire, des vallées encaissées et un couvert végétal, bordant la Méditerranée, la cité aux couloirs bleus mythiques, peints à la chaux, offre une atmosphère conviviale et authentique à quiconque se laisserait bercer par son ambiance apaisante et sa beauté irréelle qui font du lieu un vrai chef-d’oeuvre visuel.

Presqu’irréelle, la petite ville, riche en couleurs, aux mille nuances de ce bleu outre-mer typique à la ville, intenses et profondes, accroche les touristes en quête de simplicité et de beau. Quand se couche le soleil passant le relais aux lumières, la ville a ce quelque chose de légendaire et de surnaturel qui fait d’elle une perle sertie de mille et une étincelles scintillantes. Un spectacle sublime s’offre alors, dans un cadre méditerranéen des plus magiques.

L’incontournable histoire de la perle bleue

Instiguée en 1415, par Moulay Ali Ben Rachid, un des petits-fils du grand maître soufi, Moulay Abdeslam Ben Mchich, au coeur des montagnes du Rif, sa fondation remonte à 1471. Située dans une enclave inaccessible, et bâtie dans un contexte de résistance locale à la conquête ibérique, la ville dominait la route marchande entre Tétouan et Fès. C’est son cousin Abou Al Hassan Ali Ibn Rachid qui prendra la relève pour finir la construction en 1480 après l’assassinat de Moulay Ali. La ville comprenait alors une citadelle, une grande mosquée, un puissant rempart flanqué de tours et ouvert par set portes.

Ainsi, entre 1471 et 1561, la ville est gouvernée par la dynastie des Banou Rachid, descendants de son fondateur, nominalement vassaux des sultans wattassides, et sera réunifiée au Maroc par les Saadiens.

Restaurée par Moulay Ismaïl, à la fin du 17e siècle, la Kasbah de Chefchaouen servait de caserne militaire pour bloquer l’invasion et défendre la ville des Portugais, dans un premier temps, puis des Espagnols qui cherchaient à s’étendre, après la conquête de Sebta.

Du 15e au 17e siècle, la ville a connu son essor avec l’arrivée des Maures et des Séfarades expulsés d’Espagne. Faut-il rappeler que dans l’Histoire du Maroc, Chefchaouen est l’une des villes privilégiées où se sont posés les Andalous, Juifs et Musulmans, de retour d’Espagne, projetant ainsi une culture arabo-andalouse en terre d’Afrique ? Ce qui en a fait un creuset de cultures diversifiées et de spiritualité. Aujourd’hui encore, le quartier andalou est l’un des plus peuplés de la médina, où les influences hispaniques, juives et arabes font bon ménage.

En effet, en plus de son rôle militaire, la ville constituait un vrai pôle religieux et spirituel qui représentait une force mobilisatrice contre l’invasion ibérique.

Toutefois, la ville était interdite aux chrétiens sous peine de mort et ce jusqu’au début de l’occupation espagnole en 1920. Et c’est en 1883 que l’explorateur français Charles de Foucauld était le premier à braver l’interdit, déguisé en rabbin et suivi en cela par le journaliste anglais Walter Harris se faisant passer pour un habitant du Rif.
Durant la guerre du Rif où la révolution contre l’occupation a pris refuge à Chaouen, avec à sa tête Abdelkrim El Khattabi, entre 1924 et 1926, celui-ci réussit à expulser les Espagnols qui finiront par occuper, une nouvelle fois, la ville, en septembre 1926. Laquelle sera ensuite bombardée par l’escadrille Lafayette puis les troupes de Franco. Chefchaouen n’est rétrocédée au Maroc qu’en 1956, à la suite de l’abrogation du protectorat.

La ville où tout se voit en bleu

Cette petite ville surnommée, autrefois, « al madina assaliha », compte un important patrimoine matériel religieux qui se traduit par la présence de 20 mosquées, 11 zaouias et 17 mausolées. Encore méconnue des touristes, il y a juste une vingtaine d’années, elle doit, certainement, sa renommée à sa mystérieuse couleur bleue qui l’habille et que l’on retrouve partout dans la ville. Au début, seule l’ancienne partie juive de la commune était bleue. Et ce sont les femmes de la ville, paraît-il, qui ont eu l’idée ingénieuse du village bleu qui ne tarde pas à attirer les touristes et devenir l’une des destinations les plus prisées.

D’aucuns diront que c’est en hommage aux eaux abondantes provenant de la montagne, Ras-el-Maa, jaillissant du flanc de la montagne faisant de la vallée environnante un jardin luxuriant qu’on a choisi cette couleur bleue. Au moment où certains maintiennent que c’est en référence à la Méditerranée non loin. Mais d’autres trouvent qu’elle représente plutôt la spiritualité chez les musulmans comme chez les juifs. Or d’autres versions laissent croire que les réfugiés juifs, fuyant les persécutions d’Hitler, dans les années trente du siècle dernier, avaient introduit cette couleur symbolisant la divinité dans le judaïsme. Depuis, les habitants de la ville perpétuent la tradition à travers la couleur poudrée de l’architecture arabo-andalouse. D’autres, par contre, expliqueront que cette couleur chasse les moustiques et atténue la chaleur d’été, théorie la plus répandue d’ailleurs. En tout cas, dans la ville qui ne connaît pas ce que c’est le stress, toutes les maisons, en plus de plusieurs ruelles, sont peintes avec ce mélange de craie et d’eau pigmentée, dans des nuances de bleu allant des plus claires aux plus foncées comme pour souligner leur unité.

Son charme historique et la proximité de la frontière espagnole en font une destination de haut lieu, pour de nombreux voyageurs, avides de découvertes et de vacances inoubliables. Réputée pour son architecture céruléenne lumineuse et ses rangées de bâtiments remarquables, de différents tons de bleu délavé de sa médina, Chefchaouen (ou Chaouen pour les locaux), est une destination d’un autre monde qui fait, de plus en plus, parler d’elle et de son cadre unique et magique, émanant un sentiment d’antiquité paisible, de tranquillité et d’harmonie, au coeur des montagnes du nord du Maroc. Elle est de ces villes qu’on peut explorer en un jour mais qu’on quitte avec l’envie d’y retourner dès que l’occasion se présente. Si, il y a encore quelques années, on y faisait escale et y passait la nuit avant de prendre la route pour une autre ville, aujourd’hui, la ville bleue représente une nouvelle destination paisible pour ceux qui aiment plonger dans cet océan bleu cherchant le calme mais également l’inspiration.

C’est dire que Chefchaouen est une mosaïque de couleurs avec ses petites maisons suspendues entre les montagnes. Trois fois par an, la palette des tons de bleus s’étale pour vêtir les murs de la ville et les ruelles labyrinthiques, tout en préservant les racines ancrées et en veillant à faire durer dans le temps son important patrimoine pittoresque, culturel, architectural et environnemental qui sont l’âme de la cité. Aussi la ville est-elle inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Aujourd’hui, considérée parmi les villes marocaines à empreinte andalouse, la ville, qui se fait toutefois un nouveau visage, se modernise et connaît un véritable essor touristique et par conséquent économique. Dotée d’infrastructures de base, elle présente un potentiel de développement économique prometteur et une panoplie de produits locaux, faits à la main, sans oublier le célèbre fromage de chèvre. L’artisanat, quant à elle, s’invite dans de nombreux ateliers de maroquinerie et de tissage qui s’alignent tout au long des allées et passages étroits, en pavé.
Dans cet univers presque surréaliste, teinté de différents bleus, les portes soulignent le contraste qui ne cesse d’attirer les touristes du monde entier, essentiellement, espagnols, français et bien sûr marocains.

À propos de l'auteur:

Souad Mekkaoui

Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…

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