Coup d’État au Mali : Entre retour de l’ordre constitutionnel et soutien de l’opposition, quelle marge de manœuvre pour la négociation ?

Par Hassane Saoud

Instabilité, insécurité, faillite de l’État, marasme économique et mal gouvernance sont autant de griefs à l’origine des spasmes politiques au Mali. Ce pays, dont l’histoire est émaillée par des coups d’État, vient de subir un nouveau à la faveur d’une contestation qui fait suite à l’élection présidentielle et législative d’avril 2020, et qui a entraîné l’arrestation du Président. Contraint, ce dernier a dissous l’Assemblée nationale et le gouvernement et remis sa démission ; une junte militaire dirige désormais ce pays plongé dans l’incertitude.

Le Mali vient de connaître un coup de force, le quatrième du genre depuis l’indépendance du pays en 1960. Tour à tour, le coup d’État de 1968, dirigé par le Lieutenant Moussa Traore, a renversé le Président Modibo Keita et organisé des élections qui l’avaient porté au pouvoir 23 ans durant ; en 1991, un soulèvement populaire, inspiré par l’Armée, avait permis au Colonel Amadou Toumani Touré (ATT) de fomenter un coup d’État, prendre la tête du « Comité de transition pour le Salut du peuple » et assurer les fonctions de Chef de l’État de la transition démocratique. Il organise la conférence nationale, des élections législatives et présidentielles en 1992 pour remettre le pouvoir au nouveau Président élu, Alpha Oumar Konaré, réélu pour un second et dernier mandat à l’issue duquel il quitte la fonction conformément à la constitution. En 2001, ATT, surnommé « le soldat de la démocratie », prend sa retraite anticipée et se porte candidat à l’élection présidentielle de 2002 qu’il remporte avec 64,35% des voix. En 2007, il est candidat à un deuxième mandat qu’il gagne contre son concurrent Ibrahim Boubacar Keita sur soupçons de fraude massive selon l’opposition. En 2012, avant la fin de son mandat ATT est renversé par un coup d’État dirigé par le sulfureux Capitaine Amadou.

Haya Sanogo à la tête du « Comité National pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État». Exilé au Sénégal, ATT est rentré définitivement au pays avec l’accord du pouvoir en place en 2019. Les élections de 2013 ont permis à Ibrahim Boubacar Keita (IBK) d’être élu Président de la République après l’intérim assuré par le Président de l’Assemblée nationale. Le Capitaine promu Général de corps d’armée en 2013 a été arrêté et inculpé pour assassinat et écroué pendant sept ans jusqu’à sa remise en liberté le 28 janvier 2020. L’élection à un second mandat d’IBK sur fond de fraude au profit de son parti aura été un des déclencheurs de la contestation qui a été l’occasion propice pour une partie de l’institution militaire de fomenter le coup d’État aboutissant à l’arrestation du Président, de sa démission sous la contrainte après la dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement. Le pouvoir est actuellement entre les mains d’une jeune junte militaire formant le « Comité National pour le salut du peuple » (CNSP) qui constitue donc une rupture de l’ordre constitutionnel.


L’insécurité et la mal gouvernance comme éléments déclencheurs

La dernière élection contestée sur soupçon de fraude et d’irrégularité du Président sortant qui, selon l’opposition, a favorisé son parti et son clan familial a permis à une coalition hétéroclite d’agréger les partis politiques, la société civile et les associations religieuses. Réunis sous la bannière du mouvement du 5 juin Rassemblement des forces patriotiques (M5-RPF) ils ont appelé à la désobéissance civile et au départ du Président IBK. Les griefs contre le pouvoir en place sont la dégradation sécuritaire, les violences intercommunautaires récurrentes, le marasme économique, la défaillance des services de l’État et des institutions corrompues. L’élection de Moussa Timbélé, un proche à la tête de l’Assemblée nationale, et le fils Karim Keita à la tête de la commission de la défense, considérée comme un népotisme arrogant a exacerbé la contestation.

Au cœur de cette structure disparate, un homme fait figure de proue. C’est l’Imam salafiste « quiétiste » Mahmoud Dicko sexagénaire natif de Tombouctou. Cet ancien professeur d’arabe formé en Arabie Saoudite est charismatique, influent et doté d’une capacité de mobilisation et de galvanisation des masses dont il s’est servi au moment du soulèvement post-électoral. Ancien soutien d’IBK durant son premier mandat, il en est devenu un farouche adversaire en demandant sa démission. Après le coup de force, il a décidé de revenir à son activité de prédilection sans aucune ambition politique. Il n’en demeure pas moins qu’il reste un interlocuteur privilégié de la junte militaire qui lui a rendu visite eu égard à son importance sur l’échiquier d’un pays de 95% de musulmans et de la volonté des putschistes « d’associer toutes les forces vives de la Nation » à la mise en œuvre d’une transition rapide.

Les acteurs du coup de force.

Sous la bannière du « Comité National pour le Salut du peuple », une jeune junte militaire quadragénaire issue, croit-on savoir, de la même promotion, vient de fomenter le 18 aout un coup d’État bien préparé en amont et associant toutes les composantes de l’institution militaire en mettant à l’ombre des Généraux, d’arrêter le chef d’État et 17 autres personnalités dont le chef d’État-major de l’Armée. Il a été contraint à la démission après la dissolution de l’Assemblée nationale et du gouvernement.

À la tête de cette Task Force, on trouve quatre officiers supérieurs acteurs visibles de ce coup de force. Premièrement, le colonel Assimi Haya Goita : chef du Bataillon autonome des forces spéciales et des centres d’Aguerrissement du Mali (BASF-CA), une unité d’élite avec une grande force de frappe, il est à trente-sept ans le nouvel homme fort et numéro un de la junte. Il a participé à l’élaboration et la mise en œuvre du renversement du chef de l’État. C’est cet officier qui a tenu une réunion avec les secrétaires généraux des ministères pour leur signifier l’obligation de continuité des services de l’État.


Le Colonel Malick Diaw : adjoint du chef du camp de Kati, lieu de départ de la mutinerie qu’il a dirigée. Peu connu, il serait l’auteur de l’ultimatum adressé par une communication demandant au chef de l’État de démissionner avant 14h du 18 aout. Il est le numéro deux de la junte.

Le Colonel major Ismaël Wagué : aviateur de formation, il occupait la fonction d’adjoint au chef d’État-major de l’Armée de l’air. C’est lui qui a annoncé à la radio officielle le putsch et la mise en place du CNSP dont il est naturellement le porte-parole.

Enfin, le Colonel Sadio Camara. Ancien Directeur de l’Académie Militaire de Kati, il a servi dans le Nord et considéré parmi l’élite de sa génération et traine une réputation de sérieux et de détermination, son rôle dans la junte n’est pas encore connu.

Toutefois un Général discret jusqu’ici serait, selon plusieurs informations non confirmées, le vrai cerveau du putsch. Il s’agit du Général Cheikh Fantamadi Dembélé, saint-cyrien de formation et diplômé de l’école d’État-Major d’une maitrise en génie civil et d’une licence d’histoire de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.


Il est le Directeur Général de l’institution de maintien de la paix du Mali après avoir été responsable de la gestion des conflits et de la planification stratégique à la commission Paix et Sécurité de l’Union Africaine à Addis-Abeba. Officier invisible jusqu’à présent, serait-il appelé à jouer un rôle dans la transition projetée par la junte ? Affaire à suivre.

En tout cas la feuille de route des mutins se résume à 15 points dont notamment :

– La mise en place d’un collège transitoire inclusif (18 civils et 6 militaires), pour une durée de 9 mois. Cette instance désignera son Président qui sera le chef de l’État et de la transition.

– La désignation d’un Premier ministre par cette instance.


– La mise en place d’un gouvernement d’union nationale restreint de 15 ministres.

– La mise en place d’une commission de révision de la constitution.

– L’organisation d’élections triplées (référendaire, Présidentielle et législatives) le 25 mai 2021.

– La poursuite de discussions avec la communauté internationale et les amis du Mali (ONU, UA, CEDEAO, UE).


La position des acteurs internationaux 

Du côté de la communauté internationale, un consensus dénonçant ce changement inconstitutionnel contraire aux usages démocratiques a été exprimé par les organisations continentales et régionales ainsi que par les grandes puissances. L’ONU, par le biais de son Secrétaire général, a demandé aux mutins « de libérer les responsables détenus, regagner leurs casernes sans délai, et restaurer l’État de droit et l’ordre constitutionnel ». Cette instance déploie par ailleurs un contingent de la MINUSMA de près de 15.000 hommes au Mali. L’Union Africaine a emboîté le pas par la suspension du Mali, en application de l’article 30 de son acte fondateur qui stipule que « les gouvernements qui accèdent au pouvoir par des moyens inconstitutionnels ne sont pas admis à participer aux activités de l’Union ». Elle exige la libération des détenus et le « rétablissement de l’État de droit ». La CEDEAO a également suspendu le Mali et fermé toutes les frontières avec ce pays, puis exigé, lors d’une conférence virtuelle, le retour au pouvoir du Président IBK. Une mission conduite par l’ex-Président du Nigéria, Goodluck Jonathan, est actuellement à Bamako pour tenter de trouver une issue pacifique avec les mutins. L’Union Européenne, les USA et la France ont réitéré leur rejet du putsch estimant que « la stabilité de la région et du Mali, la lutte contre le terrorisme doivent demeurer des priorités absolues ». En outre, le président Macron, dont la force barkhane de près de 5.100 hommes est déployée dans la région dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, condamne le coup de force du 18 aout, affirmant que « la lutte contre les groupes terroristes, la défense de la démocratie et de l’État de droit sont indissociables ».

La situation semble donc dans l’impasse, car entre la fermeté des uns et la détermination des autres la marge de manœuvre pour la négociation est certainement réduite. Au vu du déroulement des événements à Bamako, on est en droit de penser que la junte militaire s’achemine vers un scénario à la soudanaise. Aussi ce vide institutionnel n’est-il pas un appel d’air pour les entités terroristes déjà ancrées dans le territoire malien et les pays voisins ?

L’histoire de l’Afrique nous a montré que les militaires auteurs de coups d’État, une fois installés dans l’arène politique ont souvent du mal à regagner leurs casernes. Ils troquent l’uniforme contre l’habit civil pour changer leur vocation initiale. Alors se pose la question pertinente de l’institution militaire au sein d’une nation et son rapport à la politique. Dans certains pays, elle se donne le rôle de régulation politique, économique quand ce n’est pas les deux à la fois et devient une usine de production ou de fabrication de chefs d’État en dehors des institutions et de la volonté des peuples. Cela me rappelle le discours d’Accra du Président Obama du 11 juillet 2009 dans lequel il avait dit que « l’Afrique n’a pas   besoin d’hommes forts, l’Afrique a besoin d’institutions fortes », c’est aussi le seizième objectif du développement durable à savoir : Paix, Justice et institutions efficaces sans lesquelles notre continent restera tout simplement périphérique.

L’Afrique de l’Ouest est appelée à connaitre des échéances majeures dans ce dernier semestre 2020. En Côte d’Ivoire et en Guinée en octobre, au Burkina Faso en novembre, le Ghana et le Niger à la fin de l’année. Des élections sur fond d’instabilité, d’insécurité ou de contestation au voisinage du Mali fragilisé par les derniers événements. La probabilité d’un effet domino est à prendre au sérieux notamment dans les pays minés par le terrorisme, les conflits inter communautaires la pandémie avec en toile de fond la mauvaise gouvernance comme dénominateur commun dans ces pays.