Enseignement : « l’arabisation était un total fiasco »

Propos recueillis par Yasmine El Khamlichi

La question linguistique suscite de vives controverses au Maroc depuis des décennies. Cette semaine, la chambre des représentants a adopté le projet de loi-cadre sur l’enseignement. Cette nouvelle réforme met fin à l’ère de l’arabisation instaurée au Maroc depuis les années 80. Quelle lecture peut-on faire de ce retour aux langues étrangères pour l’enseignement des matières scientifiques ? Eclairage avec Professeur Mohammed Guedira, président de l’observatoire scientifique des études sur la gouvernance et le management, et expert en politiques publiques éducatives.

Est-ce que ce retour à la langue française traduit en quelque sorte l’échec du système de l’arabisation ?

Je tiens à féliciter déjà le ministre Said Amzazi qui a eu le courage d’arrêter cette hémorragie, parce que l’arabisation était un total fiasco à mon avis, pour plusieurs raisons. Il y avait une grande difficulté à arabiser les matières scientifiques, d’autant plus, cette transition s’est faite de manière subite, les enseignants n’étaient pas préparés psychologiquement au changement.

Sur le plan politique, je considère que c’était une erreur fondamentale de la part du parti de l’Istiqlal à l’époque, qui a coûté très cher au Maroc. Il faut savoir que les figures du parti qui défendaient fermement l’enseignement en langue arabe, n’hésitaient pas à mettre leurs enfants dans les missions françaises, ce qui est considéré comme un double discours.

En réponse aux ardents défendeurs de la langue arabe qui contestent cette nouvelle loi, je leur dirai que le choix de la langue d’enseignement des matières scientifiques ne peut en aucun cas impacter notre rapport à l’identité et la culture marocaines. D’ailleurs, les gens issus de l’école publique des années 50 et 60 ont étudié en langue française, sont ceux qui gèrent aujourd’hui nos administrations, eux ils n’ont pas trouvé de problème à garder leur identité, du moment qu’ils arrivent à reconnaître et identifier les codes culturels marocains.


Peut-on considérer que la nouvelle loi-cadre sur l’enseignement est un grand pas en avant ?

Ce retour à la langue française est prometteur à mon avis, donc, oui, je considère que c’est un pas vers l’avant, mais, seulement si, on est prêt à faire des formations continues aux professeurs des matières scientifiques en langue française.

Idéalement, les matières scientifiques devraient être enseignées en anglais, mais actuellement, nous n’avons ni les ressources humaines ni la logistique nécessaire pour cela.

Il faut savoir que la langue française produit de nouveaux termes scientifiques chaque 5 heures, alors que la langue anglaise en produit chaque 90 minutes, quant à la langue arabe on en a pas la moindre idée, parce qu’il n’y a pas de laboratoire en arabe.


Alors, restons dans une langue proche à la science, qui est la langue française, pour aller par la suite vers l’anglais. Mais il va falloir attendre un peu, parce qu’on a perdu beaucoup de temps dans l’arabisation.

Combien de temps faudra-t-il pour instaurer un enseignement de qualité au Maroc ?

Je dirai approximativement entre 15 et 30 ans au minimum. Aujourd’hui, il y a un grand problème de l’image véhiculée autour de l’école publique marocaine. Personne n’y croit ! Même les acteurs de l’enseignement n’ont pas confiance dans leur système et finissent par mettre leurs enfants dans les écoles privées et les missions étrangères.

L’école publique connait énormément de dysfonctionnements, en termes, de programmes scolaires, d’éthique des enseignants, d’engagements de la part des responsables du département, etc.


J’ajoute que le constat macroscopique nous montre que le professeur marocain ne lit pas, n’essaie pas de développer son niveau et se contente de ce qu’il a reçu durant sa formation initiale.

Le fait de parler d’un enseignement de qualité est un peu prématuré, parce que cela nécessite énormément de ressources, notamment des ressources humaines.

Quelles sont les réformes que vous jugez urgentes, à initier aujourd’hui dans le domaine de l’enseignement ?

Plusieurs réformes s’imposent actuellement pour aller de l’avant avec ce mastodonte qui est le système éducatif. D’abord, il faut choisir de vrais managers pour piloter les académies et régionales et faire de la formation continue aux professeurs au niveau des académies et les sensibiliser à la lecture, à l’évolution et à la recherche scientifique. Il aussi important de restructurer le ministère de tutelle et les directions régionales et les alimenter avec des ressources jeunes.