Hassan Benaddi : « Pérenniser le destin africain du Maroc est consubstantiel à son existence »

Hassan Benaddi.

 Depuis son jeune âge, alors qu’il était encore lycéen, Hassan Benaddi s’est investi dans les champs politique et syndical. Il a longtemps fréquenté les arcanes de la gauche politique et syndicale avant d’être appelé à la tête du Par­ti de l’Authenticité et la Modernité (PAM) dès sa création. Ancien pro­fesseur de philosophie, observateur averti de la scène politique nationale, intellectuel entiché de sociologie et de géostratégie et ex-patron de presse, il livre à MAROC DIPLOMATIQUE ses vues sur la postmodernité qui a submergé notre monde, les questions majeures qui tourmentent notre pays ainsi que sa vision du futur maghré­bin. Interview.

 «La carte de l’enseignement a été jouée par les uns et les autres dans les querelles politiciennes, là où une sanctuarisation de ce domaine a permis d’atteindre d’excellents résultats dans d’autres pays en voie de renouveau».

  • MAROC DIPLOMATIQUE : Davantage que les tourments actuels du champ politique marocain vers lesquels nous vous interrogerons en second lieu, nous souhaiterions que le début de cet entretien soit axé sur des problématiques générées de par le monde depuis que celui-ci est entré dans ce que beaucoup appellent la « postmodernité ».

 En premier lieu, les valeurs inhé­rentes à la modernité que vous n’avez cessé de défendre semblent plus que jamais malmenées, y compris par des puissances occidentales, en premier lieu par les USA. Que peut dire l’in­tellectuel organique que vous êtes à ce propos ?

– Hassan BENADDI : Pour vous ré­pondre sérieusement, il nous faudrait disposer de plus d’espace et de temps que n’en permet l’exercice auquel nous nous livrons. Nous sommes donc amenés à schématiser pour dire que globalement, et si l’on se place sur le long cours, nous vivons une séquence nouvelle de l’Histoire, qui a commen­cé avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement du communisme. Cer­tains ont voulu y voir « la fin de l’His­toire ». Je pense pour ma part qu’il ne s’agit que de la concrétisation, tant au niveau des systèmes de production, d’échanges, et de relations, à l’inté­rieur des Etats comme au sein des re­lations internationales, qu’au niveau des perceptions et des expressions qui accompagnent cette concrétisa­tion, en termes d’instruments symbo­liques de légitimation ou de résistance à ce qui est en train d’advenir et que les philosophes ont déjà débusqué, dès la moitié du siècle dernier. C’est à ce moment que l’on a commencé à parler de postmodernisme. Il faut entendre par là le dépassement critique des systèmes produits par le rationalisme occidental. Les bases de ce dépassement, au niveau théorique, comme on sait, ont été jetées par les grands penseurs du soupçon qu’ont été Nietzsche, Marx (paradoxalement) et Freud. Je me souviens de nos em­poignades avec certains de nos pro­fesseurs de philosophie à la faculté de Rabat, au milieu des années soixante. Alors que nous étions tous portés par un irrésistible crédo communiste dog­matique, ils prenaient plaisir à bous­culer nos certitudes en nous initiant à cette pensée nouvelle, en nous appre­nant à distinguer les écrits critiques du jeune Marx, du Marx de l’utopie. Notre professeur de logique nous dé­montrait comment le système de Marx était en fait porteur d’une tautologie. Nos utopies politiques étaient malme­nées par les faits. Le panarabisme bat­tait de l’aile, le camp anti impérialiste se fissurait. Les partis progressistes nationaux sombraient dans l’opportu­nisme ou la léthargie. Quelques jeunes choisirent la radicalisation, mais ne furent pas suivis. On connaît la suite. L’effondrement de la citadelle sovié­tique…puis l’entrée dans cette nou­velle phase de « détricotage » des ac­quis sociaux et moraux du vingtième siècle. (Il ne faut jamais oublier que le B.I.T. a été la première grande insti­tution internationale créée dès 1919, deux ans après la révolution bolche­vique).


«Nous vivons donc à l’ère du triomphe du pragmatisme (ou même du bricolage), de la dictature de l’instantanéité, du coutermisme, de l’individualisme, des différences, et de l’«ici-et-maintenant» !»

Nous vivons donc à l’ère du triomphe du pragmatisme (ou même du bricolage), de la dictature de l’ins­tantanéité, du courtermisme, de l’in­dividualisme, des différences, et de l’« ici et maintenant » !

Quant à votre mention du rôle que jouent les USA, je pense qu’ils sont une partie du même ensemble et qu’il serait faux de les penser dans un rap­port de supériorité ou d’altérité abso­lue.

  • MD : A l’instar de la quasi-tota­lité de la galaxie arabo-musulmane, le Maghreb est plongé dans l’incer­titude, tant la Libye, l’Algérie, voire la Tunisie et la Mauritanie semblent obéir à un scénario dont on ne voit guère l’issue à court et peut-être même à moyen terme. Quid du Ma­roc au sein de ce scénario effrayant à maints égards ? Quelle est votre évaluation de la situation dans notre région ?

HB : Je pense que ce qui se passe dans notre région doit être appréhendé avec le souci de tenir compte, à la fois, de ce qui relève du grand changement que nous évoquions quand nous par­lions du long cours et de ce qui relève des différences et même de l’imprévi­sible, qui est aussi une caractéristique de la postmodernité. Ce qu’on a ap­pelé les printemps arabes marque la rupture d’équilibres qui ont vécu et, en même temps, la recherche de nou­veaux équilibres. Personne ne pourra dire combien durera cette recherche ni en évaluer le coût pour les pays qui s’y trouvent engagés. Mais la posture vo­lontariste laisse entrevoir la capacité d’agir justement sur le temps et sur les efforts à consentir. Cela relève de l’in­telligence collective des peuples et de la lucidité des acteurs influents. Mais il ne faut pas non plus négliger l’im­portance des différences. Dans le cas du Maroc, on ne peut négliger l’im­portance des singularités qui ont jalon­né son parcours historique au sein de l’ensemble arabo-musulman, auquel il appartient. Notre pays a toujours dis­posé d’un système politique propre, s’étant très vite détaché du Califat musulman et n’ayant jamais connu l’autorité ottomane. Il a géré la phase de la domination franco-espagnole de manière singulière également.

 «J’ai toujours pensé le dépassement du blocage maghrébin en termes de démocratisation et de résolution des problèmes de légitimité des pouvoirs en place».

Au lendemain de l’indépendance, le sen­timent fort de continuité l’a emporté sur les tentations de rupture. Ce qui a évité au Maroc le défi de la légitimité et de la forme du système politique en place, auquel sont confrontés d’autres pays du Maghreb depuis les indépen­dances. Ce qui n’élude pas les défis de la démocratisation et de la moderni­sation des modes de fonctionnement des institutions et de la gouvernance. C’est pour faire justement face à ces défis que le Maroc est aujourd’hui ap­pelé à mobiliser toutes ses forces. Je crois que nous devons toujours veiller à ne pas mettre la charrue avant les boeufs. Ce que nous avons eu souvent tendance à faire en privilégiant les querelles autour des slogans au lieu de la recherche intelligente des moyens de tirer profit des acquis et des atouts dont nous disposons.


 A l’heure où tous se disent d’accord pour explorer les voies d’un nouveau modèle de développement, je crois qu’il faut avoir le courage nécessaire pour en­gager les véritables ruptures qu’implique l’Etat de droit, pour créer les conditions du passage d’un système fermé, basé sur la prédation et l’accaparement, à un sys­tème ouvert, basé sur la liberté d’entre­prendre et l’égalité des chances.

Être optimiste ou pessimiste, vous le savez, est une question de tempérament. Le militant se doit toujours d’être optimiste. Mais l’intellectuel est toujours plus prudent. Je pense que la responsabilité première incombe aux élites. Dans nos pays, on a souvent confondu élites et notables ; et souvent les dominants n’ont pas été des diri­geants responsables. Contrairement à ce qui s’est passé dans des pays d’Ex­trême-Orient, comme le Japon…

  • MD : L’investissement du Maroc en Afrique tant sur le plan entrepre­neurial qu’au chapitre de la coopéra­tion multidimensionnelle se déroule alors que les appétits des grandes puissances (Chine, USA…ect.) s’exa­cerbent crescendo face au continent noir. Pensez-vous que le Maroc soit ca­pable de résister face aux mastodontes transnationaux des dites puissances ? Est-il capable de pérenniser son destin africain ? Si oui, comment et à quelles conditions ?

– HB : Je ne pense pas qu’il faille poser cette question en termes d’agression et de résistance. Personne ne pourra déplacer le Maroc de la position géographique qui est la sienne. Privilégiée à tous points de vue. Historiquement, il a su longtemps en tirer profit, avant de sombrer pour des raisons qu’il serait fastidieux de détailler ici, dans une longue nuit de repli sur soi et de conservatisme débile. Aujourd’hui, et, plus particulièrement, sous la hou­lette de Mohammed VI, le Maroc est conscient des avantages de l’ouverture. Il n’envisage pas ces avantages en termes de rente de situation, mais en termes d’invitations aux partenariats diversifiés, et au « gagnant-gagnant », dans le res­pect des autres et dans la confiance en soi. Je pense que les temps des chasses gardées, en solo, à deux ou plus, est ré­volu…

Pérenniser son destin africain est consubstantiel à son existence !


  • MD : Revenons au Maroc et d’abord à sa cause première, à savoir le dossier saharien. Vous étiez parmi les premiers intellectuels à prôner l’auto­détermination dans le cadre d’une large autonomie des provinces sahariennes. Quelle est, aujourd’hui, votre évalua­tion des rapports de force au vu de la si­tuation que vit actuellement l’Algérie ?

– HB : J’ai toujours pensé le dépasse­ment du blocage maghrébin en termes de démocratisation et de résolution des problèmes de légitimité des pouvoirs en place. Une fois ces questions réglées, les barrières frontalières n’auront plus de sens.

En attendant, le Maroc observe stricte­ment la meilleure posture, à savoir celle de la main tendue et de la vigilance.

  • MD : Tout le monde, à commen­cer par le Roi lui-même, s’accorde à constater la paralysie dramatique du champ politique marocain. En té­moigne la déconfiture tragique du cou­rant socialiste, comme l’inexistence, à ce jour, d’un courant libéral authen­tiquement crédible. En témoigne éga­lement les soucis sérieux que connaît votre parti (PAM) depuis plusieurs mois. Quelle est votre lecture de cette situation générale du paysage politique qui s’apparente, pour beaucoup, à une faillite ; et comment peut-on restaurer la confiance des citoyens en ce système partisan ?

– HB : Je crois que nous avons atteint les limites d’un système de régulation du fonctionnement des institutions. Hassan II avait essayé de conduire un processus de démocratisation sous contrôle, avec l’assentiment de tous les partenaires. Cela ne s’est pas produit sans hésita­tions et sans soubresauts. Maïs, globa­lement, la démarche a réussi et permis d’aboutir à l’alternance consensuelle et surtout à une succession monarchique paisible. Mais l’essoufflement des for­mations historiques, pour des raisons à la fois endogènes et exogènes (le recul du socialisme est une donnée planétaire) et la déferlante de l’Islam politique sur les contrées du monde arabo-musulman pour des raisons à la fois sociétales et géopolitiques, ont obligé les stratèges à rechercher d’autres formes de régu­lation. Je pense que l’engagement du pays dans la nouvelle étape annoncée par le Souverain s’accompagnera des réajustements nécessaires, au niveau des partis et des règles du jeu, pour assurer plus d’efficacité dans le fonctionnement du système et plus de responsabilisation des animateurs du jeu politique. Ceux-ci ne peuvent s’acquitter, convenable­ment, de leur tâche sans moralisation et sans exemplarité. Ce qui implique, c’est évident, un grand nettoyage, seul moyen de retrouver un tant soit peu la confiance d’un électorat, plus sensible aux solli­citations des GAFA qu’aux contritions parfois très coûteuses de « leaders » poli­tiques totalement hors sol.

  • MD : Que préconisez-vous concrètement pour le sauvetage du système éducatif marocain qui semble plongé dans une agonie chronique ? Par où commencer et quelles voies prio­ritaires emprunter pour cela ?

– HB : Je tiens d’abord à dire que la question de l’éducation, plus que nulle autre, a fait les frais, au Maroc, des com­pétitions de bas étage qui ont mobilisé les politiciens depuis les premières an­nées de l’indépendance. La carte de l’en­seignement a été jouée par les uns et les autres dans les querelles politiciennes, là où une sanctuarisation de ce domaine a permis d’atteindre d’excellents résultats dans d’autres pays en voie de renou­veau. Cela continue, malheureusement, comme on l’a vu, récemment, à propos de la question des langues d’enseigne­ment. Je pense, pour ma part, que toutes les solutions sont sur la table. Mais cela ne servira à rien tant que les questions de gouvernance et de reddition des comptes ne sont pas définitivement réglées.


  • MD : Pour conclure, comment percevez-vous le futur démocratique du Maroc ?

– HB : Lors d’une récente interview accordée à un site marocain, Abdallah Hammoudi a affirmé que l’on ne peut plus parler de transition démocratique au Maroc ; propos d’une grande gravité dans la bouche d’un académicien, qui re­vendique le statut d’un fondé de parole.

En lisant attentivement ses déclara­tions, cela me laisse sur ma faim, tant les propos restent à la surface et ne dé­passent guère la vulgate journalistique. J’ose attendre plus de la part de tous les brillants intellectuels que compte le Ma­roc et au-delà tout le Maghreb, pour ex­plorer, dans un effort collectif, les voies nouvelles du renouveau et de la réforme. Nous avons commencé notre conver­sation en évoquant la fin des systèmes qui avaient encadré la pensée moderne. Il m’est arrivé, des fois, d’affirmer que les marchés extérieurs où l’on pou­vait, par le passé, s’approvisionner en « prêt-à-penser », ont disparu, peut-être à jamais. Chacun est obligé de creuser dans son propre terreau, dans l’espoir de faire jaillir l’essentiel de ce dont pourra s’abreuver et se régénérer sa pensée. On ne peut penser la réforme sans réformer sa propre pensée. De grands intellectuels marocains, comme Aziz Lahbabi, Ab­dallah Laroui, Aabd El Jabri et d’autres ont déjà exploré les voies de ce renou­veau.

Je persisterai, donc, comme toujours, à choisir le camp des optimistes.

Propos recueillis par Abdessamad MOUHIEDDINE