La crise de Covid-19, le ras-le-bol des bijoutiers !

Le métier de bijoutier comme tout autre métier au Maroc, a été impacté par la pandémie de Covid-19, engendrant l’arrêt total des activités de 80% des artisans, à la faveur de la hausse du prix de l’or, de la fermeture des mines polymétalliques et du confinement. Pourquoi cette montée en flèche des cours de l’or ?  La crise incite-t-elle les gens à en acheter ? La fabrication locale est-elle revalorisée en ces temps de crise ? Éclairage.

Depuis le début de l’année, le cours de l’or ne cesse de grimper (380 dirhams le gramme brut à la date du 19 août) et il pourrait atteindre un record historique dans l’avenir. Cette montée en flèche a impacté les exportations et les importations, ce qui a amené les bijoutiers à recycler leurs bijoux et à annuler leurs commandes. La hausse a infléchi, certes, les habitudes d’achat, car ce n’est pas le bon moment pour acheter de l’or, mais faut-il en profiter pour vendre et investir ? Oui, dans l’histoire des crises, l’or constitue le seul moyen pour épargner de l’argent, puisqu’il ne perd jamais sa valeur. « Il s’agit d’un investissement pour le long terme », indique le Vice-Président de la Fédération Nationale des Bijoutiers, Majid Lahrichi. Sauf que ce constat se contredit avec la réalité. Selon une étude du HCP sur la situation financière des ménages, seulement 4% affirment épargner une partie de leur revenu en quatrième trimestre de 2019, ce qui confirme la dégradation de la capacité d’épargne des Marocains et donc la possibilité de faire des achats, en ces temps de crise, est exclue.

L’or a une valeur de refuge pour l’État et les peuples, car quand il y avait une crise ou un manque de confiance, ils transformaient leur argent en or. Ce métal précieux a enregistré une hausse (20 fois depuis des années) expliquée par la multiplication des crises mondiales, notamment la crise de 2008 et la crise de covid-19. Selon Majid Lahrichi, cette dernière crise pandémique a fortement impacté le secteur qui emploie près de 40.000 bijoutiers artisans et bijoutiers commerçants (en emploi direct et indirect, en or et en argent) et qui est actuellement face à une problématique de la cherté de la matière première et de la fermeture des frontières.

Les commerçants « riches-pauvres »

La pandémie a gravement touché le métier des bijoutiers, notamment les petits commerçants qui ont des dettes à régler et des invendus non écoulés. Selon les statistiques de la fédération, la filière de la bijouterie au Maroc a enregistré une baisse de près de 80% des ventes. Aujourd’hui, les professionnels de ce secteur continuent de pâtir des effets de la crise. Pour les commerçants, ils souffrent de la pénurie de la matière première et des clients et les artisans priaient pour pouvoir remettre la main dans la pâte ! Notons que le cri de détresse des professionnels de la filière de la bijouterie avait commencé avant la crise de covid-19. Le manque de structuration, d’industrialisation, d’une zone d’activité qui rassemble les artisans, la problématique de la contrebande et la concurrence des produits étrangers dans le marché national ont fait peser une lourde menace sur le métier au Maroc, a souligné Lahrichi. Cette activité s’ajoute à la liste des secteurs informels qu’il faut régulariser. Sans couverture sociale et sans clients, les artisans bijoutiers et les commerçants se trouvent face à une situation délicate qui nécessite un intérêt particulier du ministère du Tourisme et de l’Artisanat qui gère le secteur. À cet égard, MAROC DIPLOMATIQUE a contacté plusieurs commerçants afin d’avoir une idée sur les difficultés qu’ils rencontrent.


Un petit commerçant à Casablanca a ainsi alerté sur la gravité de la situation de son commerce. « Même si on est déconfiné, je ne reçois pas de clients. Cela nous amènera tôt ou tard à des faillites ». Cette catégorie est la plus touchée par la pandémie, du fait que le type de clientèle qu’elle reçoit vient de la classe populaire qui a un pouvoir d’achat limité. Malgré la quantité de métaux précieux dont ils disposent, les petits commerçants restent en fait pauvres, car ce sont des investissements qu’ils vont devoir rentabiliser. De leur côté, certains bijoutiers de plus grande taille n’avaient pas de grandes difficultés après le déconfinement vu qu’ils ont déjà des clients fidèles qui sont des gens aisés et qui préfèrent investir en or. Pendant le confinement, ces derniers ont recouru au travail à distance et ont mis à disposition des clients des services d’achat et de livraison en ligne, ce qui a couvert une partie de leur calvaire, indique un patron d’un groupe de bijouterie et de joaillerie.

Revalorisation de la production locale

Les bijoutiers au Maroc importent en moyenne entre 1,5 tonne à 2 tonnes d’or par an, selon les statistiques de la Fédération des bijoutiers. Concernant la fabrication locale, elle a connu un recul important depuis les années 90. Le Maroc produisait plus de 15 tonnes/an, de bijoux alors qu’actuellement, il fabrique que 6,5 tonnes/an, enregistrant un chiffre d’affaires de 3 milliards de dirhams.

Pratiquement, le bijoutier achète près de 300 grammes/an avec laquelle il fabrique ses produits, mais compte tenu de la gravité de la crise actuelle et le confinement, il était obligé d’utiliser son investissement pour survivre, affirme Lahrichi. Et d’ajouter que depuis 2012, les bijoutiers ont commencé à importer des modèles de l’étranger qui a envahi le marché marocain, notamment ceux de la Turquie et de l’Italie. Ensuite, ils ont passé à une autre méthode qui consiste en l’achat de l’Or brut et son exportation pour la fabrication à l’étranger en vue de satisfaire des catégories qui préfèrent les modèles étrangers. Un véritable cauchemar pour la main d’œuvre locale et l’artisanat marocain.

En revanche, un autre problème a été signalé qui est lié à l’extraction de l’or. Le Maroc fait partie des premiers extracteurs de l’or des mines dédié à l’exportation. Cela contredit, selon le représentant du secteur, avec la loi de leur bureau de garantie qui consiste en l’utilisation de l’or extraite pour uniquement la production locale. Pour accompagner le secteur de la bijouterie en ces temps de crise, la fédération, composée de 30 associations au niveau du Maroc, a proposé un contrat-programme visant à restructurer et redynamiser le secteur. « Jusqu’à maintenant, la fédération n’a pas encore eu de réponse de la part des ministères concernés », a-t-il signalé.


Par ailleurs, l’Administration des Douanes et Impôts Indirects a accordé, pour leur part, un délai de 3 mois aux artisans bijoutiers, pour accomplir les formalités d’enregistrement et surseoir aux suites contentieuses y afférentes au cours de cette période. Cette décision est venue suite à la demande de la fédération pour restructurer et régulariser le secteur, nous affirme-t-on du côté de la fédération, notant que « il y a des bijoutiers qui travaillent dans l’informel et qui n’ont pas d’autorisation ou d’une licence du bureau de garantie de l’administration des Douanes. Cela a engendré des déséquilibres importants dans le secteur ».

L’or est, depuis toujours, une bouée de sauvetage !

Pendant les récessions, les gens qui possédaient de l’or, c’est comme s’ils ont de l’argent sous forme de pièces ou de lingots. Ce métal précieux avait une valeur de refuge ou de couverture contre les pertes financières, du fait de sa forte liquidité. En effet, le recours à l’Or durant les crises n’est pas nouveau, il était utilisé depuis plus de 6.000 ans. Les États et les populations choisissaient ce métal comme un moyen de « hedge » qui consistait à se protéger contre les risques à long terme, permettant aux gouvernements de limiter la création de la monnaie et l’endettement massif.

En revanche, l’or était l’un des actifs les plus recherchés pendant les crises. En cas de pertes sur un marché, « les appels de marge » pouvaient assécher la liquidité. À cet égard, les investisseurs se dirigeaient vers les placements considérés comme sûrs, notamment l’or. En outre, ce métal jaune était un actif important pour diversifier un portefeuille d’actions, en particulier pendant les périodes de crise (Virginie Coudert, Hélène Raymond).

En réalité, selon l’histoire des guerres et des crises, l’or constitue une épargne qui ne se dégradera jamais. Une culture qui est, en fait, transmise de génération à génération. Dans la situation actuelle, cette attitude demeure-t-elle valable ? Et si le système financier ou monétaire craquait, durant la crise actuelle, avec quoi payerons-nous les dépenses de notre vie quotidienne ? Telles sont les questions que nous devrions nous poser, en ces temps de Covid-19.