Nos élections ou les failles de la démocratie

C’est désormais une vraie fourmilière au sein des partis politiques qui s’apprêtent à entamer leur course aux sièges. Si la pandémie du coronavirus a désormais bon dos, pour les années à venir, cela ne perturbera, bien entendu, pas l’agenda politique national et 2021 sera l’année de toutes les élections par excellence. Pourtant, l’équation électorale est loin d’être rassurante dans la conjoncture actuelle, chamboulée par la crise sanitaire qui rend opaque toute visibilité possible.

Il faut dire que les élections sont attendues impatiemment par les politiques, mais pas par les citoyens qui ont perdu toute confiance. Aussi le grand enjeu des élections de 2021 sera-t-il le taux de participation qui menace d’être trop faible.

Pourtant à y réfléchir, les Marocains ont intérêt à se mobiliser pour sauver ce qui reste à sauver. Et notre premier défi en cette période de crise sanitaire est de nous impliquer dans la gestion de la chose publique.

C’est dire que nous avons besoin, aujourd’hui plus que jamais, de partis politiques portant un programme structurant et une vision stratégique au lieu d’idéologies.


Le compte à rebours est déjà enclenché et les élections de 2021 doivent se tenir conformément aux délais constitutionnels et légaux. Les questions qui se posent entre autres sont : Sommes-nous vraiment prêts pour ces élections surtout dans le contexte actuel avec tous les impacts de la Covid-19 et les coûts que cela impose ? À la veille des élections législatives, quels scénarios politiques peut-on imaginer alors qu’est révolu le temps où les partis politiques avaient leur pesant d’or au Maroc ? Aujourd’hui, la régionalisation ne peut qu’être favorable à certains si on ne déjoue pas les plans et si le ministre de l’Intérieur ne rebat pas les cartes pour repenser le découpage électoral. N’oublions pas que les racines sont bien ancrées.

Un chef d’orchestre qui multiplie les fausses notes

À la veille de la date fatidique, le tableau du parti aux commandes d’un gouvernement qui ne parle, ni la même langue, ni la même voix n’est pas du tout reluisant. Certes, il faut pointer du doigt tous les partis de la majorité, mais il est de coutume que c’est le pilote, occupant la tête d’affiche, qui essuie les critiques. Toutefois, il est impératif de faire le bilan de la formation islamiste depuis janvier 2012 en commençant par le mandat de Abdelilah Benkirane (2012-2017) avant celui de son successeur, Saad Eddine El Othmani, investi fin avril 2017. Le constat général porte sur la faiblesse de la productivité et tous les indicateurs macroéconomiques affichent d’énormes déficits dans de multiples domaines : IDE, croissance, création d’emplois, maîtrise des grands équilibres des comptes du pays… Par ailleurs, les politiques publiques sous le PJD n’ont pas réussi à être efficientes non plus. Autre domaine où le parti de la Justice et du Développement a pratiquement failli à ses promesses et à ses engagements : la lutte contre la corruption. Pourtant, en 2011, le PJD avait basé sa campagne sur de grands axes qui constituaient les maux de toute une société, à savoir lutter contre la corruption qui gangrène le pays et mettre un terme à la rente qui domine la vie politique, économique et sociale. Or aujourd’hui, on a l’impression que c’est le gouvernement qui aura collectionné le plus de controverses, de polémiques et de scandales.

Alors qu’on croyait être au rendez-vous avec l’éthique de la responsabilité, c’est le parti qui aura nourri le plus d’insatisfaction voire de colère quand ce n’est pas la contestation de la part des Marocains. force est de dire que le parti politique aux commandes collectionne les échecs. Faut-il rappeler que l’appel de Sa Majesté le Roi, en octobre 2017, pour un réexamen du modèle de développement était d’une difficulté insurmontable pour le Chef de gouvernement dont la copie conventionnelle n’a pas été validée par le Roi ? Un dossier qui a été repris, d’ailleurs, en décembre 2019 par la désignation de la Commission Benmoussa, nommée par le Souverain. Cette même commission qui est en train de préparer la feuille de route pour le prochain gouvernement.

Pas étonnant donc de dire que de l’histoire du Maroc, aucun Chef de gouvernement n’a eu à gouverner dans un contexte aussi déplorable. Critiqué au sein de son parti -surtout que son prédécesseur, Abdelilah Benkirane, n’a ménagé aucun effort pour lui mettre des peaux de banane partout et dès le premier jour-, Saad Eddine El Othmani l’est aussi par ses alliés qui ne lui facilitent pas la tâche et par les citoyens. Le tableau de bord de son mandat est plutôt désenchantant suite à la non-maîtrise des situations et des conjonctures difficiles. En effet, depuis sa nomination à la tête de l’Exécutif, Saad Eddine El Othmani, chargé de manager son équipe, a été censuré et recadré plusieurs fois par Sa Majesté le Roi (dysfonctionnements liés au programme d’Al Hoceima, Jerada, limogeage de plusieurs ministres…) Une situation bien fragilisante pour lui, tant au sein de son parti qu’à la tête de la majorité déchirée.


D’où les multiples interventions du Souverain pour venir à la rescousse. D’ailleurs, si lors des premiers mois, le Maroc a été donné en exemple dans la gestion de la pandémie à l’international, c’est bien grâce au Roi qui a pris des mesures réactives et mis sur pied les dispositifs nécessaires sur tous les plans pour la lutte contre la propagation du virus. Mais depuis qu’il a passé le témoin à l’Exécutif, la catastrophe n’est jamais loin. De fait, à part la mobilisation des départements de l’Intérieur, de la Santé et de l’Éducation (qui échappent au PJD), les autres ministères ont brillé par leur torpeur et leur absence. Saad Eddine El Otmani, qui est à court de clés pour gouverner, aura été incapable de gérer sa majorité depuis qu’il est aux affaires et surtout de fédérer.

Tout cela bien avant la pandémie qui le fragilise encore plus et qui non seulement a mis à nu tous les manquements des gouvernements qui se sont succédé, ces dernières années, mais elle a montré, à la lumière du jour, que le dispositif de lutte pendant la crise sanitaire lui échappe à lui et aux ministres du parti de la lampe.

Force est de constater qu’au sein de ce parti, le processus démocratique donne à voir des personnes qui sont -peut-être- de bons orateurs, mais qui manquent, de façon flagrante, d’expérience dans le domaine de la gestion et de la gouvernance. Ce n’est pas pour rien que l’attentisme et le désenchantement ont laissé la place à l’inquiétude et à ce sentiment que nous avons tous d’une décennie perdue, suite aux mille et un échecs du PJD aux commandes.

Les Marocains ont pu se rendre compte, à leurs frais, que notre grand problème est le mauvais casting. Plusieurs ministres se sont vu confier des portefeuilles et des missions « impossibles » pour leurs calibres (Boulif, Yatim, El Hakkaoui, El Khalfi …). Pour sauver la face, on les fait sortir par la fenêtre pour les accueillir sur la porte d’un autre ministère sur lequel ils trônent médiocrement. C’est dire que ceux qui décident du sort des citoyens ne sont pas forcément aptes à gérer les affaires du pays. Pourquoi ne pas exiger de nos ministres des comptes ? Pourquoi ne pas soumettre leurs mandats à des évaluations afin de faire connaître les points forts, mais aussi les manquements ?


Capharnaüm politique

Un mariage forcé finit toujours par éclater. Au sein de la majorité, les querelles politiciennes entre ces femmes et hommes politiques qui, au lieu de travailler main dans la main pour l’intérêt du pays, tirent la couverture chacun de son côté sont légion. Toutes ces dissensions d’égo et ces guerres partisanes, au sein de cette coalition de circonstance et d’enjeux, ont fini par dégoûter les citoyens qui ne voient plus en l’échéance électorale qu’une mascarade et un jeu hypocrite de la part des élus.

Le malaise est général face à la pandémie, le bilan de l’Exécutif est un vrai fiasco. Et à l’approche des élections, l’actualité est bouillonnante, le chef du gouvernement a perdu le doigté pensant déjà au « nouveau » programme qu’il vantera lors de la campagne électorale de 2021 et quel crédit lui sera accordé. Nous, nous attendons les législatives pour remettre les choses à plat en espérant retrouver une certaine homogénéité dans le gouvernement.

Le PJD qui a fait croire aux citoyens qu’on allait réaliser le bond magique du développement, qui a promis monts et merveilles en scandant des slogans prônant la fin des complaisances et du clientélisme, le PJD à qui la population avait offert les clés du pouvoir, il y a juste quelques années, a donné au peuple ses grosses déceptions. Et le temps finit toujours par exaspérer les plus patients.

Toutes les formations politiques ont d’ores et déjà les yeux rivés sur ces prochaines échéances électorales. Mais, le pays a, aujourd’hui, plus que jamais besoin de relever des défis économiques et sociaux et faire face à de sérieux problèmes qui le guettent. Le pays a besoin de ministres compétents quitte à faire appel à des technocrates. Les partis politiques gagneraient, certainement, à recruter de grands managers publics, loin de leur appartenance politique, des compromis des couloirs et des arrangements entre amis. Le Maroc a besoin de ministres qui puissent faire face à la crise économique aiguë, approfondie par la pandémie de la Covid-19 qui secoue le monde entier. Le Royaume a besoin d’un Exécutif capable de surmonter une série de défis locaux, sociaux, économiques et d’autres extérieurs notamment le dossier du Sahara marocain, un gouvernement qui puisse prendre acte des nouvelles urgences nationales, régionales et internationales.


Le Maroc a besoin, aujourd’hui, d’un gouvernement dont les membres seront désignés sur la base des nouveaux critères édictés par le Roi à savoir la compétence et le mérite, des ministres capables d’accompagner le tournant majeur et la nouvelle étape que le Royaume a choisi d’entamer sous la clairvoyance de Sa Majesté le Roi. Le Maroc a besoin, en cette phase critique, de partis politiques qui forment un bloc pour présenter des candidats à la hauteur du moment et des défis, porteurs d’un projet de société et d’une vision stratégique pour épargner aux Marocains les mêmes scénarios vécus à redondance.

Le citoyen marocain est nostalgique des temps révolus où de grosses pointures telles que Allal El Fassi, Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, Mohamed Hassan El Ouazzani, Ali Yata, M’hamed Boucetta, El Mahjoubi Aherdane, Abdelkrim El Khatib, et Abderrahmane El Youssoufi investissaient les lieux et prenaient les commandes à bras le corps. Des hommes qui ont su donner à la politique, au Maroc, ses lettres de noblesse en créant des coalitions cohérentes. Aujourd’hui, le monde politique est devenu une jungle où les rapaces s’arrachent le gibier. Le cynisme est devenu l’arme politique d’une minorité qui décide du sort de tout un peuple.

À la veille du scrutin, la classe politique est sur le qui-vive. Toutes les formations politiques ont d’ores et déjà les yeux rivés sur ces prochaines échéances électorales qui représentent pour les politiques l’accomplissement d’une carrière.

Chaque parti joue pour lui et la gouvernance ne fait pas partie des priorités. Le hic est que bien que les citoyens soient conscients que voter est un droit et un devoir, ils ne savent plus pour qui voter sachant que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Et il faut bien se dire qu’en dépit de l’exaspération régnante, rien ne garantit que le PJD, puisque c’est de lui qu’il s’agit, ne va pas rempiler pour la troisième fois et ce sera le cataclysme à tous les points.


Souad Mekkaoui est la Directrice de la Rédaction de « Maroc diplomatique ». Une passion pour l’écriture et un irrésistible désir de communiquer. Auparavant professeur de langue française, écrivaine et aujourd’hui journaliste en charge de « Maroc diplomatique » dans ses versions écrite et numérique, Souad Mekkaoui, auteure de Plus forte que la souffrance et Femmes au purgatoire, elle est aussi une femme engagée avec sa plume contre les abus de tous genres, sociétaux et moraux. Son style s’inspire de l’impertinence, il nous livre en revanche une vision pertinente des choses, il questionne…