Le Maroc est dans une logique de complémentarité entre pays africains

Les entreprises marocaines en afrique

 L’Afrique est désormais la destination de pré­dilection des capitaux étrangers. De grandes puissances comme la Chine, la France et le Royaume Uni investissent de plus en plus dans le continent. Le Ma­roc, pour sa part, est déterminé à augmenter ses investissements dans tous les pays africains. Quel rôle pourra-t-il jouer sur cet échi­quier ? Eclairage avec Echkoundi Mhammed, enseignant-chercheur à l’Institut des études africaines, relevant de l’Université Moham­med V à Rabat.

  • Les investissements marocains en Afrique ont atteints 37 milliards de Dh entre 2003 et 2017. Quels sont les traits caractéristiques des IDE portés par les entreprises marocaines dans le conti­nent ?

Les IDE marocains en Afrique sont sur un trend haussier et ce depuis les années 2000. Ce qu’il convient de re­marquer c’est que ces investissements s’effectuent dans plusieurs domaines et concernent aussi bien les grandes entreprises que les petites. En effet, les enquêtes que nous avons effectuées dans les pays d’Afrique Centrale et de l’Ouest montrent que tant les grandes entreprises que les petites sont présentes. On déplore, tout de même, le manque de coordination et de coopération entre elles. Force est de remarquer que la pré­sence marocaine en Afrique est de plus en plus remarquable.

Les opérateurs marocains jouent un rôle important dans les dynamiques de développement des pays africains. Il en va des secteurs de la banque, BTP agriculture, électrification, financement et assurance de l’agriculture de subsis­tance, transformation des ressources sur place en jouant sur les complémen­tarités, amélioration de la productivité agricole, économie numérique. Nos observations de terrain et entretiens avec les différents acteurs laissent penser que les IDE marocains en Afrique s’insèrent dans une vision systémique incarnée par la politique africaine du Royaume qui associe l’économique, le culturel, le social et le religieux. C’est ce que l’on peut qualifier du panafricanisme du dé­veloppement.

Nous sommes dans un cas de figure très intéressant où l’entreprise marocaine qui investit dans les autres pays du conti­nent cherche à générer des profits tout en tenant compte de l’impact de ses in­vestissements sur le pays hôte en termes de réponse aux besoins locaux, de créa­tion d’emploi et de réinvestissement des gains. Ceci est perceptible quand on se rend à certains pays tels que le Gabon, la Guinée Equatoriale, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Nigéria. Les entreprises ma­rocaines sont très soucieuses de l’image du Maroc. Donc elles font de leur mieux pour que leur investissement réponde aux impératifs des politiques de déve­loppement des pays hôtes. Chose inédite dans la gouvernance de l’entreprise. Ce n’est pas seulement le profit qui prime c’est aussi l’ancrage territoriale de l’en­treprise et les impératifs de la politique africaine du Maroc. Tels sont les traits caractéristiques des IDE portés par les entreprises marocaines dans les pays du continent. La spécificité de la politique africaine du Maroc la rend difficilement reproductible. C’est une marque de fa­brique du Maroc qui traduit son attache­ment sincère au continent et sa volonté manifeste de contribuer de par l’expé­rience acquise dans plusieurs secteurs, le savoir-faire des ses banques et entre­prises, l’intérêt accordé au renforcement des capabilités de base des individus, au développement de l’Afrique et son repo­sitionnement sur la scène internationale.


  • Le Maroc est déterminé à aug­menter ses investissements notamment en Afrique anglophone. Sachant que l’Afrique du Sud est le premier inves­tisseur dans le continent, est-ce que le Maroc représente une menace pour ce pays ?

– La nouvelle approche de la politique africaine du Maroc est intéressante à plus d’un titre. Elle s’inscrit dans une perspective d’ouverture stratégique sur les pays d’Afrique anglophone. Il ne faut pas oublier que le Maroc promeut le panafricanisme du développement et donc il milite pour une Afrique intégrée forte et qui pèse dans un monde en plein métamorphose. Les opérateurs maro­cains croient beaucoup plus à la coopé­ration entre pays africains plutôt que la concurrence. Le Maroc et l’Afrique du Sud peuvent apporter énormément de choses à l’Afrique de par leur position­nement géographique, diplomatie éco­nomique et politique africaine.

  Ce n’est pas seulement  le profit qui prime  c’est aussi l’ancrage  territoriale de l’entreprise et les impératifs  de la politique africaine du Maroc.  Tels sont les traits  caractéristiques des IDE portés par les entreprises marocaines dans les pays du continent.

Le Maroc est dans une logique de com­plémentarité entre pays africains alors que hélas l’Afrique du Sud est dans une logique de ré-éminence d’une histoire révolue. L’Afrique du sud et notamment l’ANC ainsi que les Economic Freedom Fighters de Malema sont prisonniers du passé. Alors que même l’électorat sud africain ainsi que l’aile modérée de l’Anc veulent faire évoluer leur position et partant revoir leur politique étrangère. Donc, les opérateurs marocains et sud africains ne sont pas dans une logique de concurrence. Le Maroc est présent en Afrique centrale et de l’ouest alors que l’Afrique du Sud est beaucoup plus présente en Afrique Australe et de l’Est. Toutefois, les opérateurs marocains s’ouvrent de plus en plus sur ces deux sous-régions qui furent pendant longtemps la chasse gardée de l’Afrique du Sud. Nous constatons que malgré la forte présence voire la domination qu’exerce l’Afrique du Sud sur l’Afrique Australe, cela n’a pas eu un effet d’entrainement sur les économies des pays. Le mode opératoire de la politique africaine de l’Afrique du Sud en est pour quelque chose. Ne nous sommes pas, loin s’en faut, dans le cas de figure décrit ci-dessus pour le cas du Ma­roc. Ce dernier cherche la co-émergence alors que l’Afrique du Sud cherche à per­pétuer la domination. Ceci dit, elle voit d’un mauvais oeil l’évolution considé­rable des relations qui deviennent straté­giques, entre le Maroc et les autres pays africains. N’oublions pas que le Maroc est, désormais, présent en Zambie, Mo­zambique, Angola, Madagascar, Rwan­da, Tanzanie, Ethiopie, Nigéria…en mettant son expérience à la disposition de ces pays tout en apprenant de leurs expériences. Les pays africains qui as­pirent à l’émergence sont à la recherche des partenariats concrets susceptibles de les aider à relever l’ensemble des défis auxquels ils sont confrontés. L’Afrique du Sud malgré ses avantages écono­miques et la puissance de son industrie, continue à entretenir des clivages entre pays africains sur des bases purement idéologiques. Parallèlement, le Maroc prend la pleine mesure de l’importance de l’Afrique Anglophone, de ses défis, son modèle d’affaires et veut étendre sa présence à toute l’Afrique. Ce qui est très les entreprise en afrique avec la volonté manifeste chez les dirigeants africains de renforcer l’in­tégration continentale. Nous assistons au Maroc à l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs qui a le goût de risque et de l’ouverture sur l’Afrique anglophone et qui maîtrise les normes de ce monde. Ce qui est prometteur dans un contexte de mise en place de la Zone de libre échange continentale.

 

Peut être l’orientation anglophone des opérateurs marocains dérange l’Afrique du Sud qui croit que le Maroc n’a pas de récit africain et s’intéresse au continent juste pour des considérations politiques. Elle se trempe lourdement. La vérité c’est que l’Afrique du Sud continue à nourrir une attitude haineuse envers le Maroc. Elle est encore prisonnière de son histoire et du mal à réaliser que les temps ont changé et que l’Afrique est à la recherche d’un nouveau récit. Tout compte fait, les opérateurs marocains ainsi se sont positionnés stratégique­ment en Afrique de l’Est et Australe. On peut prendre pour exemple le rôle que joue désormais l’OCP en Afrique de l’Est à savoir l’Éthiopie, le Rwanda, la Tanzanie et la Zambie. Il y intervient dans le domaine de l’agriculture et la mise en place des unités de mélange des fertilisants. Il en est de même pour le secteur bancaire marocain qui joue un rôle important dans la connexion finan­cière entre pays africains et la réduction des risques liés aux échanges commer­ciaux et financiers intra-africains.

  •  De gros acteurs comme la Chine, la France, le Royaume Uni, et bientôt la Russie, sont présents en force en Afrique. Croyez-vous que le Maroc parviendra à garder son leadership dans le continent ? Si oui quels en sont ses atouts ?

– Nous assistons, certes, à une exacer­bation de la concurrence en Afrique. Il suffit de jeter un regard sur l’engoue­ment actuel de la part des nouvelles et anciennes puissances pour renforcer et réinventer la coopération avec les pays du continent pour s’en convaincre. Ce n’est pas un simple néologisme ou bien de l’angélisme que dire que l’Afrique est une terre d’opportunités, de dyna­mise et de créativité émanant des jeunes qui tirent de mieux en mieux profit des avantages qu’offre l’économie numé­rique. Tout compte fait, l’Afrique rede­vient une terre de compétition qui risque d’être féroce faute d’une stratégie afri­caine qui mettra en cohérence les stra­tégies des unes et des autres de ces puis­sances. Comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises, cette diversification des partenaires est une chance pour le développement du continent, pourvu que l’on sache canaliser les supports ve­nant de part et d’autre en les orientant vers la satisfaction des besoins des pays du continent.

Le Maroc n’est pas dans ce jeu de concurrence et de compétition qui n’est pas sans risques pour l’avenir du continent. Il ne cherche pas à avoir le leadership, il veut, plutôt, assumer son appartenance continentale et oeuvrer avec les autres pays africains à la mise en place d’une stratégie continentale en vue de développement de l’Afrique et l’orientation des stratégies des nou­velles et anciennes puissances vers la concrétisation des aspirations des afri­cains (transformation de la structure productive, conversion de la croissance économique en développement humain et repositionnement de l’Afrique sur la scène internationale ; et se doter d’une politique africaine qui lui permet d’avoir toute sa place sur la scène africaine).


  Le Maroc  est dans une logique  de complémentarité  entre pays africains  alors que hélas l’Afrique du Sud est dans  une logique  de ré-éminence  d’une histoire révolue.

Les stratégies des puissances ac­cordent un rôle important aux volets militaire et économique alors que la politique africaine du Maroc est tournée vers la réponse aux besoins des Africains. C’est une stratégie multidimensionnelle multi-acteurs et multi-niveaux où s’en­tremêlent des éléments d’ordre écono­mique, financier, religieux et humain. D’où l’avantage comparatif qu’il a su développer pendant les 20 dernières années. Le Maroc voit d’un bon oeil la diversification des partenaires au déve­loppement de l’Afrique. Il n’est pas dans un esprit de compétition mais plutôt de coopération pour faire émerger, moyen­nant des partenariats, des projets à voca­tion intégrationniste à l’instar du Gazo­duc Maroc-Nigéria, l’amélioration de la productivité agricole en Afrique, la lutte contre la pauvreté, la paix et la sécurité. Il peut être un partenaire par le biais de la coopération tripartite.

Le Maroc est bien placé pour devenir une puissance africaine d’équilibre en composant avec les uns et les autres. Un rôle que la diplomatie marocaine maî­trise parfaitement bien. Donc on ne peut pas parler d’un effacement du Maroc de­vant l’engouement des toutes puissances en Afrique. Il a sa place et son rôle à jouer aussi bien au sein de l’union afri­caine qu’avec la France, l’Allemagne, la Chine, les Etats-Unis, le Japon, l’Inde et autres pays.

  • Quels sont les avantages que le Maroc peut tirer de son adhésion à la ZLECAF ?

– La ZLECAF n’est pas une simple zone de libre échange qui permet aux pays signataires d’échanger entre eux en franchise de droits de douane, il se veut une zone « développementiste ». En ef­fet, l’accord relatif à cette zone prend en compte des aspects liés au commerce, à l’industrialisation et aux spécificités des pays. Ce qui veut dire que l’objectif est de faire que tous les pays signataires y gagnent quelque chose. Avec l’entrée en vigueur de l’accord, les échanges com­merciaux ainsi que les IDE doivent évo­luer d’une manière considérable. Le Ma­roc met au coeur de sa politique africaine le triptyque investissement, commerce, transformation des ressources. Donc, la zone de libre échange continentale vien­dra conforter sa stratégie et booster les relations commerciales et financières avec les autres pays du continent. Donc, on s’attend à ce qu’il y ait une augmen­tation des exportations marocaines vers les autres pays africains. En effet, l’offre exportable marocaine est relativement plus diversifiée comparativement à celle d’autres pays africains. Au niveau des IDE intra-africains, on peut assister à l’émergence d’alliances stratégiques entre entreprises marocaines, nigé­rianes, sud-africaines, ivoiriennes, séné­galaises, éthiopiennes ( des dynamiques qui sont déjà à l’oeuvre actuellement) en plus du rôle grandissant du Maroc en tant que porte d’entrée des IDE por­tés par les nouvelles et anciennes puis­sances en Afrique. De même, la ZLE­CAF, donnera une étendue continentale aux modèles de développement portés par les pays africains. En effet, l’objectif étant de mettre en place des chaines de valeur continentales autour de l’agri­culture, des ressources halieutiques, de l’économie numérique, de la transfor­mation des ressources naturelles. Il en est de même pour le Maroc qui peut repenser son modèle de développement en donnant une portée stratégique au niveau continental. Toutefois, la mise en oeuvre de la ZLECAF peut se heurter à certains obstacles liés aux barrières non tarifaires (les infrastructures, les points de contrôle aux frontières, les procédures administratives, les barrières d’ordre politique). Parions sur la dynamique de réforme actuelle de l’Union Africaine et la volonté des dirigeants pour renforcer l’intégration continentale pour agir sur ces obstacles.

  • La paralysie de l’Union maghré­bine constituerait-elle un handicap pour les entreprises marocaines qui veulent investir en Afrique ?

– Exactement, l’UMA est une Com­munauté Economique Régionale (CER) reconnue par l’UA. Donc, en principe, elle est censée prendre part à la dyna­mique continentale matérialisée par l’agenda 2063 de l’UA ainsi que les projets d’infrastructures et d’industria­lisation susceptibles de renforcer l’inté­gration continentale. C’est la seule CER qui n’a fait aucun progrès en matière d’intégration depuis sa création. Elle n’a même pas encore franchi l’étape de la zone de libre échange. Alors que certaines CER à l’instar de la CEDEAO et la CAE en sont à l’étape de l’Union Douanière voire plus. De ce point de vue, le non Maghreb constitue un obs­tacle pour les entreprises marocaines qui souhaitent investir dans la sous-région. Peut-être avec les changements en cours actuellement en Algérie, pourrions-nous envisager la perspective de redyna­misation de l’UMA. Ce qui serait une avancée majeure et pour les entreprises marocaines et pour la sous-région dans son ensemble. Toutefois, nous consta­tons qu’avec la mise en place de la ZLECA, ne nous sommes plus dans la perspective de l’intégration sous-régio­nale comme stipulé par le traité d’Abu­ja (une intégration progressive à partir des CER), mais plutôt continentale. La ZLECA fait fond sur les acquis de l’in­tégration au niveau des CER, mais pour celles qui se trouvent encore à la traîne sur la voie de l’intégration, c’est la ZLE­CAF qui prime.