Politique de l’eau et changements climatiques,comment le Maroc organise sa résilience

Mon constat qui ne relève pas de la simple incantation mais plutôt dans le but d’alerter sur le fait que nous ne semblons pas saisir que nous sommes désormais face à de «l’urgence » et à des « incertitudes » « et non plus dans la gestion de défis « classiques » de l’eau et de l’assainissement car si cette condition de vie est une question récurrente, ses données sont en perpétuelle renouvellement et impliquent une capacité à être dans le questionnement en permanence.

L’eau se caractérise par des inégalités d’accès ou géographiques à combler en 2050, 9 milliards d’humains devront être nourris et approvisionnés en eau potable saine alors qu’elle n’est pas le produit de l’homme. L’eau ne se trouve pas toujours là où il faut ni quand il le faut et ce n’est pas une question d’arithmétique qui se résume à diviser le nombre de mètres cubes par ce­lui des usagers.

Elle est salvatrice, mais l’analyser sous le prisme du changement climatique nous apprend, comme le pointe l’OCDE, qu’elle est une menace potentielle, pouvant être destructrice affectant un certain nombre d’autres secteurs en raison de leurs inte­ractions : énergie, agriculture, biodiversité, santé (80 % des maladies sont d’origine hydrique), infrastructures et donc d’une certaine manière la sécurité.

Certains diront que l’humanité a dû, au cours de sa lente évolution, affronter les conditions parfois difficiles du milieu. Mais, les facteurs climatiques ont large­ment conditionné la répartition des groupes humains et l’adoption de leur mode de vie. Toute détérioration des conditions clima­tiques est durement ressentie par les plus faibles notamment. De nos jours, la mé­fiance vis à vis du politique et la non ac­ceptabilité sociale des inégalités d’accès à la ressource consacrée droit fondamental impactent la paix sociale (article 31 de la Constitution de 2011 et la Résolution des Nations unies n° 64/292 de l’Assemblée géné­rale des Nations Unies du 28 juil­let 2010 qui considère le droit à une eau potable salubre et propre comme un droit fondamental, essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme. Le 17 décembre 2015, l’Assemblée Générale des Nations Unies a adopté une ré­solution, intitulée « Les droits de l’homme à l’eau potable et à l’as­sainissement » (A/C.3/70/L.55/Rev.1), qui reconnait pour la première fois la distinction entre le droit à l’eau et le droit à l’assai­nissement).


Certes, les systèmes hydrau­liques ont donné lieu aussi à des constructions sociales éton­nantes. Ils racontent le rapport de l’Homme à l’eau, médiatrice entre les communautés et leur environne­ment. Complexe, multidimensionnelle, intersectorielle et intergénérationnelle, elle implique davantage de participation, de concertation, de cohérence, de coordina­tion, d’anticipation, d’humilité et elle aura de plus en plus besoin d’arbitrage, de mé­diation et de travail de proximité mais aussi d’innovation et d’investissements !!

Les acteurs avertis en matière d’eau et de développement durable reconnaissent l’importance de la volonté politique. Or au Maroc, nous avons de ce point de vue un atout majeur. La pleine conscience traduite par une politique volontariste de Feu Has­san II. Puis dans la continuité, Sa Majesté le Roi Mohamed VI. Je ne citerai que son discours adressé à la Nation à l’occasion du 19ème anniversaire de l’accession du sou­verain au Trône (juillet 2018), où il énonce – et ce n’est pas la première fois – son sou­tien et sa vision quant à la protection et à la valorisation de l’eau en précisant que « Notre souci constant d’améliorer la situa­tion sociale générale et de relever les défis économiques n’a d’égal que Notre engage­ment actif à préserver et à valoriser les res­sources stratégiques de notre pays. En la matière, au premier chef, l’eau joue un rôle clé dans la dynamique de développement et dans la préservation de la stabilité… ».

Le développement et la stabilité mais aussi toute notre survie en particulier lors­qu’on y intègre le paradigme « change­ments climatiques ».

Le changement climatique installe l’in­certitude – ce qui rend difficile la prise de décision selon les méthodes habituelles- et exacerbera, selon les rapports du GIEC (de plus en plus alarmants), la fréquence et l’intensité des périls hydrométéorolo­giques. Une certitude pourtant : l’impact des risques varie et dépend de la structure socio-économique de la région affectée, sa densité de population voire sa démogra­phie, son développement économique et la planification territoriale et urbaine. Avons-nous une politique urbaine qui intègre la dimension eau ? Que faisons-nous de la liste des zones inondables ? Avons-nous calculé le coût de l’extension des villes en termes d’infrastructures y compris de rac­cordement ? Quid des séparés ? Les risques liés à l’eau ne sont pas complètement contrôlables et ils conduisent à des pertes socio-économiques énormes s’ajoutant aux problèmes des pays non préparés.


L’effet combiné de précipitations plus fréquentes et plus intenses, et de l’élévation du niveau de la mer (nous avons 3500 km de côte), se traduiront par plus d’inondations et d’érosion et par des remontées d’eau salée dans les ressources d’eau douce. Plus du tiers de la population mondiale, qui vit dans la bande côtière des 100 kilomètres sera menacé. On estime que jusqu’à 20 % des zones humides côtières du monde – viviers de biodiversité – pourraient être perdues d’ici les années 2080.

L’arrivée de maladies et de nouveaux virus, la réduction des débits des rivières ou le rétrécissement de lacs (le Lac Tchad réduit de 10 fois sa taille) comme le taux de rechargement des nappes souterraines en aggravant le manque d’eau dans de nom­breux pays.

Pour ce qui est de l’agriculture, le risque le plus courant est la sécheresse qui consti­tue l’un des plus importants détonateurs d’insécurité alimentaire. N’oublions pas que toute notre eau vient du ciel. Le dépla­cement des populations et l’interruption de la production agricole et de la distribution alimentaire risquent de laisser un grand nombre de personnes à la merci de la faim.

Le conflit est un risque toujours présent autour du partage des eaux tant au niveau national qu’international, entre usagers ou encore associés aux sécheresses. 263 bas­sins hydrographiques partagés par deux ou plusieurs pays dans le monde. Le continent compte environ soixante-trois bassins hy­drographiques transfrontaliers internatio­naux qui concernent des États comptant pour 64 % de sa superficie, 77 % de sa po­pulation et 93 % de ses ressources en eaux douces de surface. De ces soixante-trois bassins, dix-neuf seulement font l’objet d’un accord sur les eaux transfrontalières, dont quinze ne couvrent même pas l’en­semble des États riverains du cours d’eau en cause. Le continent africain a donc un problème de gestion de ses eaux transfron­talières, comme le note le PNUE et des conflits autour des usages de l’eau.


Ces changements auront de graves consé­quences pour l’économie, les populations, leurs lieux de résidence – le déplacement devient la seule issue – et pour l’environne­ment et donc entraveront les processus de développement durable.

Le Maroc n’est pas exempt des scenarios décrits par les rapports du GIEC. Plusieurs rapports nous alertent sur la raréfaction de l’eau dans notre pays alors que la démogra­phie est en évolution et en rajeunissement, que les villes sont de plus en plus peuplées et que le littoral exerce un attrait !

En effet, même sans changement clima­tique, les catastrophes liées à l’eau – inon­dations, sécheresses, raréfaction, tempêtes tropicales, infrastructures – sont déjà un grand défi. Au niveau mondial le nombre de personnes vivant en manque d’eau pour­rait tripler et passer de 1,7 milliards aujourd’hui à 5 milliards d’ici 2025 alors que l’offre en eau baisse et les demandes augmentent et se diversi­fient.

Un récent rapport de la Banque mondiale montre que la raréfaction des ressources en eau, aggravée par les changements climatiques, pour­rait provoquer un recul du PIB de l’ordre de 6% dans certaines régions, déclencher des conflits et générer des migrations : 200 millions à l’ho­rizon 2050. En explorant l’interface entre migrations et dégradations de l’environnement, on constate que les pénuries d’eau constituent une com­posante majeure de leur interaction.


Les effets seront bien plus sévères dans les régions qui dépendent de l’agriculture pluviale, telle que le Sud de l’Afrique.

Cette Afrique qui dans le sillage des COP 21 (Paris) et 22 (Marrakech) inclut la ques­tion de l’eau, de manière dominante dans les Contributions prévues déterminées au niveau national (CNDP) ou Intended natio­nally determined contributions (INDC)

En juin 2016, 162 INDC (161 pays et l’Union Européenne) reçues sur un total de 197 Parties concernées par les négociations montrent que :

  •  83% des INDC reçues parlent d’adap­tation : surtout l’Afrique, l’Amérique La­tine-Caraïbes et l’Asie-Pacifique
  •  93% des INDC comprenant un volet adaptation mentionnent l’eau
  • L’eau est le 1er secteur prioritaire men­tionné pour l’adaptation, suivi de l’agricul­ture et de la santé.

En effet, 1/3 de la population africaine n’a pas accès à l’eau potable, et à peine 30% utilisent un service d’assainissement amélioré. «60% de l’Afrique sub-saha­rienne est alimentée en eau potable». On y assiste à une urbanisation massive mais moins de 10% de la population africaine urbaine bénéficie d’un accès privatif à l’eau douce et les ordures ménagères ne sont ramassées que pour 10 à 30% d’entre eux.


On prévoit que 65% de la population afri­caine pourraient être confrontée à un stress hydrique en 2025, c’est à dire demain.

Il faudrait que l’Afrique consacre l’équi­valent de 11,5 milliards d’Euros par an pour créer ou renforcer des infrastructures de dis­tribution et d’assainissement.

Une remarque de taille, n’oublions pas que l’eau – reconnue première victime du changement climatique – a eu droit de cité pour la première fois et inscrite à l’ordre du jour des COP timidement et tardivement à la COP 21 et c’est à la COP 22 à Marrakech qu’elle a pris la place qui lui était due. Elle ne bénéficie pas d’une Convention Cadre à l’image de celles adoptées à Rio (biodiver­sité et changements climatiques) ce qu’on expliquerait par le fait que les pays occi­dentaux qui ne manquent pas d’eau n’en ont jamais fait une priorité. Peut-être que le dérèglement climatique changera la donne. La montée du niveau de la mer n’épargne­ra aucun pays et, disons-le à Marine Le Pen, un moment viendra où les migrants viendront des pays du Nord. Les déplacés climatiques présents dans le débat ne béné­ficient toujours pas d’un statut. Ils ne sont régis ni par la Convention de 1951 sur les réfugiés, ni par la Convention Cadre sur les changements climatiques.

Toute gestion imprudente ou irresponsable dans une région du globe ou d’un pays peut se traduire par des conflits dans cette même région, mais aussi par des tensions globales.


Ainsi si nous avons pris l’habitude d’aborder sous l’angle de l’équité, de la gé­néralisation d’accès ou des inégalités, elle l’est aujourd’hui sous celui d’une gestion de risque en raison des aléas et des impacts et notamment ceux annoncés ou encore méconnus du dérèglement climatique.

Le Maroc, zone aride et semi-aride, a toujours compris la valeur de l’eau. Pour preuve les pratiques locales ancestrales, la politique volontariste du pays, celle des barrages, le Programme d’approvision­nement groupé en eau potable des popu­lations rurales qui a permis depuis 1995 que l’accès à l’eau passe de 14% à près de 90% en milieu rural, le Programme natio­nal d’assainissement liquide et d’épuration des eaux usées (PNA), la réutilisation des eaux usées et valorisation, recherche d’eaux non conventionnelles et Unités impression­nantes de dessalement, le Maroc exem­plaire en énergies renouvelables et efficaci­té énergétique (Mix énergétique avec 42 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2030 qui passerait même à 52 %), la Stratégie de développement durable, Ouverture du secteur aux partenariats public- privé etc….

Le tout a été accompagné de réformes institutionnelles et de l’évolution du cadre juridique et réglementaire : La Loi 10 – 95 sur l’eau ; puis la nouvelle loi 36-15 sur l’eau (publiée en date du 25 août 2016) qui la complète, enrichit son contenu normatif et en comble les lacunes.

Le Maroc dispose d’une expertise et de savoir-faire certains

Mais, on a le sentiment pourtant que quelque chose freine depuis quelques an­nées les efforts et les avancées. Ce secteur a besoin de nouvelles perspectives dans un équilibre entre l’offre et les demandes.


Nous savons que dans un monde glo­balisé et soumis à des « contraintes aux limites », elles-mêmes globalisées, toute gestion imprudente ou irresponsable dans une région du globe ou d’un pays peut se traduire par des conflits dans cette même région, mais aussi par des tensions glo­bales.

A l’analyse, j’ai l’intime conviction que l’effort doit porter sur la question centrale de la gouvernance tant au niveau local, national, régional (quelle région ? Afrique ? Maghreb ? Méditerranée ?) qu’international. Le droit international de l’eau est à parachever.

Déjà au Maroc et au-delà des mesures classiques qu’on répète depuis quelques temps sans entrer ni dans leur détail de leur contenu, ni dans les méthodes et procédures de mise en oeuvre, ni dans l’approche et surtout celles confiées à des organismes qui ne leur étaient pas desti­nés initialement, je mettrai l’accent sur des mesures dont l’importance est bien comprise par les praticiens du domaine :

  • renforcer l’effectivité et accélérer le rythme de mise en oeuvre des lois qui sont insoutenables ;
  • la coordination mais une coordi­nation en vue de la concertation pour la prise de décision qui soit inclusive et ins­titutionnalisée et qui fait place à toutes les parties prenantes : en plus des institutions classiques compétentes, les opérateurs publics et privés, les territoires , l’Univer­sité, le monde de la recherche et de la for­mation et la société civile. Pourquoi pas le secteur informel ?
  • lutter contre toute intervention secto­rielle et isolée et renforcer les moyens de travail avec un référentiel commun.
  • doter les administrations compé­tentes de profils autre que celui d’ingé­nieur. L’approche techniciste a montré depuis deux décennies ses limites. Nous sommes sommés de trouver des réponses interdisciplinaires à des problèmes com­plexes.
  • affirmer la dimension temporalité : générations futures, anticipation, vision, planification au-delà du mandat électo­ral….
  • Définir les modes de régulation et de promotion au niveau national, les outils de déploiement sur le terrain, les sys­tèmes de certification et d’évaluation et les normes de qualité.
  • le caractère d’intérêt général du droit à l’eau consacré par la Constitution mais toujours en attente de mécanismes et de procédures de mise en oeuvre. Même si, sur le plan programmatique, on vise la gé­néralisation de l’accès à l’eau et à l’assai­nissement, placer l’eau dans une approche de droits de l’Homme ouvre de nouvelles perspectives et un champs d’investigation notamment la justiciabilité, impossible dans l’état des codes de procédure.
  • abandonner les approches géné­ralistes qui visent à adopter les mêmes dispositifs ou les mêmes chiffres pour l’ensemble du Royaume et le Maroc n’est pas uniforme en matière d’eau : nous avons des bassins hydrographiques d’abondance et d’autres de rareté. Trois bassins sur l’Atlantique : Sebou, Boure­greg, Oum Er Rbii détiennent les 2/3 du potentiel hydrique alors que les eaux coulant vers la Méditerranée ou vers la zone saharienne, certains étés, sont à bout de ressources. De la prise en compte du contexte dépend la réussite et l’adaptation de la solution envisagée.
  • mettre à profit la mise en oeuvre des Objectifs du Développement Durable qui se révèle être un axe pertinent, no­tamment l’objectif 6 qui vise à Garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainisse­ment et assurer une gestion durable des ressources en eau en associant résilience/lutte contre la vulnérabilité et adaptation.
  • Intégrer le secteur privé sachant qu’il comprend sa responsabilité sociétale de­venue un critère de compétitivité y com­pris pour convaincre sa clientèle désor­mais exigeante.
  • réencaster l’économie dans l’ordre social en procédant à des rééquilibrages environnementaux et sociaux : on a utili­sé les concepts de croissance, puis déve­loppement puis développement durable, responsabilité sociétale. Aujourd’hui on parle d’économie verte et circulaire.
  • La mutualisation des moyens y com­pris des budgets pour éviter les redon­dances mais avec flexibilité, efficacité et selon des critères de performance et des audits préalables selon une approche « projet » ou « processus ». Le finance­ment reste au coeur des réponses mais un financement qui devrait aller jusqu’au local.
  • En général, les actions à petits bud­gets n’intéressent pas, pourtant il est per­tinent de prévoir des lignes budgétaires innovantes destinées à des actions : de sensibilisation, de communication, de médiation avec les populations insa­tisfaites. Pour preuve, les récents évène­ments dans les régions de la soif.

d’accompagnement, d’indemnisation, d’appui y compris aux PME pour qu’elles se dotent des technologies adaptées,de formation, de renforcement des compétences selon une approche inter­disciplinaire qui intègre des disciplines apparemment étrangère à la question longtemps victime de son technicisme : droit, finance, sociologie, économie, his­toire, etc…..


– destinées spécialement aux écoles, aux jeunes pour qu’ils ne regardent pas de l’extérieur ce qui se passe !

– la recherche scientifique et en in­génierie sociale à même de fournir des réponses interdisciplinaires à des pro­blèmes complexes face au caractère transversal et multisectoriel de l’eau.

– Notre Royaume, acteur internatio­nal actif, peut porter sa voix en faveur d’un cadre et un référentiel international décliné au niveau régional où solidarité, paix, échanges d’expériences, d’informa­tions, alertes, coopération, bon voisinage et partenariats seraient les maîtres mots. Les quelques instances existantes en par­ticulier en Afrique méritent d’être confir­més et/ou remises en ordre. La paix et le développement en dépendent.

In fine, la question consiste à trouver les bonnes articulations et les niveaux pertinents et être en quête d’outils et de méthodologies qui introduisent une « vi­sion » et « des acteurs » qui interviennent dans le processus de décision où l’har­monie entre le technique, l’humain et la nature est trouvée selon une approche globale dans une vision à long terme et d’un prolongement sur le développement durable sans perdre de vue les incerti­tudes imposées par le changement clima­tique sans négliger ceux qui risquent de bloquer le processus de changement.


Le nouveau modèle de développement ? une économie positive circulaire offre un nouveau modèle qui intègre le chan­gement de paradigme et peut transformer ces défis en opportunités favorisant le dé­veloppement et offrant aux jeunes l’em­ploi via l’innovation et une économie verte à condition d’anticiper le marché