Maroc

Sebta et Melilla : Un contentieux séculaire mais toujours d’actualité

Par Boubker Bouhadi 

Nul ne peut nier que le problème des deux villes marocaines occupées pèse lourdement sur les relations bilatérales Hispano-marocaines, lesquelles relations seront toujours vulnérables face à ce conflit. Leur statut anachronique de colonies exige une solution viable qui prenne en considération les revendications naturelles et historiques du Maroc, et les préoccupations et les intérêts de l’Espagne, sans oublier les attentes d’une population ayant appris à vivre de cette situation.

Cette solution exige un courage politique, une clairvoyance et une subtilité diplomatique, afin de briser le mur psychologique d’une méfiance construite au fur et à mesure des confrontations remontant au temps des croisades ibériques, et cimentée par une histoire coloniale à laquelle l’Espagne n’a ni su ni voulu mettre un terme, à l’image de son partenaire et co-protecteur français au Maroc. De ce fait, elle va entraver le processus de décolonisation des territoires marocains, et s’opposer systématiquement à toute revendication marocaine de Sebta, Melilla, et des autres îles méditerranéennes de Tora, Badis, Nkour et Moulouya, que l’Espagne considère encore comme parties intégrantes de son territoire.

Après l’indépendance du Maroc, toute la politique de l’Espagne concernant ce contentieux, était une fuite en arrière. Premièrement, par une position intransigeante et toujours invariable et inflexible, envers toute revendication ou simple suggestion de la part du Maroc de revoir sa position et envisager une solution viable. Deuxièmement, par une politique visant à forcer l’intégration artificielle des deux villes dans la structure déjà fragmentée des territoires et autonomies qui formaient l’échiquier de la Nation espagnole.

Dans ce cas, l’Espagne allait s’ingénier, non seulement pour réfuter la marocanité des deux villes tant prouvée par l’Histoire que par la géographie, mais aussi par une amnésie volontaire visant à faire oublier toute un dispositif juridique espagnol qui mettait Sebta et Melilla dans une situation de colonies hors territoire national. Et d’ignorer toute une littérature politique produite, durant des décennies, par les partis politiques espagnols, aussi bien de gauche que de droite, qui assumaient la condition d’enclaves occupées des deux villes. Enfin, faire planer un silence de mort sur toutes les positions exprimées et défendues hautement par des hommes d’État, civils et militaires, qui avaient le courage et la sincérité de signaler le caractère colonial des territoires qu’occupaient leur pays sur le sol marocain, et revendiquer la rétrocession immédiate des îlots (Presidios menores) au Maroc comme gage de confiance indispensable.  Et ce, pour entamer un dialogue fructifiant concernant le futur statut des deux villes (Presidios mayores). Une démarche qui, à leurs yeux, consoliderait la position de leur pays dans toutes négociations futures avec la Grande-Bretagne à propos de Gibraltar, mais aussi pour établir des relations solides et permanentes avec un pays aussi bien voisin que partenaire stratégique, pour les intérêts et la sécurité de l’Espagne.

Situation de Sebta et Melilla avant le protectorat

Après leurs occupations, les deux villes, notamment Sebta, ont perdu toute leur splendeur et dynamisme que lui offraient leurs rôles de ports marocains ouverts sur le monde méditerranéen, pour devenir de simples forteresses militaires (Presidios), encerclées par les tribus marocaines et assiégées par diverses Harkas sultaniennes. Situation difficile et coûteuse qui a duré pendant cinq siècles et qui a poussé les Espagnols, durant les 18 et 19 siècles, à envisager l’idée d’abandonner certains de ces territoires au nord du Maroc en contrepartie des concessions politiques et économiques. Mais avec l’émergence en force du colonialisme contemporain, qui s’est abattu sur le continent africain, l’Espagne, par peur de se voir isoler par les grandes puissances européennes, et après la perte de ses colonies américaines, s’est vue entraîner, sans grandes motivations ni de moyens suffisants, dans le jeu colonial où son champ d’action était limité par les grands acteurs (France et Grande-Bretagne) dans les territoires marocains.

C’est dans ce contexte que les deux villes, encore de simples forteresses, allaient devenir la tête du pont de la politique expansionniste espagnole. Il a fallu donc étendre ses frontières pour leur garantir un espace vital qui permettrait leur survie, objectif qui fut atteint après plusieurs agressions militaires, soutenues par des pressions et intrigues diplomatiques sur un Maroc déjà encerclé et sous la menace d’autres grandes puissances européennes. Mais c’est la guerre de Tétouan (ou Guerra de Africa selon l’historiographie espagnole) en 1859, et l’accord de paix du 26 avril 1860 qui s’ensuivit, qui «libèreraient», selon l’expression de Garcia Figueras, l’un des grands Africanistes espagnols, les deux villes de leurs corsets de forteresses militaires médiévales, leur permettant de s’étendre en dehors de ses limites. Ainsi Sebta et Melilla, une fois ouvertes sur l’espace géographique marocain, leur milieu naturel, reprennent peu à peu leur convalescence, processus qui s’intensifiait durant le protectorat, et qui finira par une intégration réussie dans leur propre environnement qui est le nord du Maroc.

Durant cette période, les deux villes, encore sous le statut de places militaires (Plazas fuertes), dépendaient principalement de commandement militaire basé en Andalousie. De ce fait, tous les aspects de leur vie, et tous les organes et lois qui les régissent, étaient soumis à des considérations militaires. Situation qui non seulement entravait leur développement et leur croissance économique, mais qui leur interdisait aussi tout statut de localité ou ville semblable à celui de la métropole. Selon les textes constitutionnels et lois organiques espagnoles du XIX siècle, les deux villes étaient toujours considérées comme des «possessions espagnoles en Afrique occidentale» ou des «possessions d’outre-mer», prévalant ainsi leurs situations d’exception, et leur statut de colonies, résidus du temps du testament des rois catholiques d’Espagne et leurs guerres en terre d’Islam.

Sebta et Melilla durant le protectorat

Il a fallu attendre l’installation du protectorat franco-espagnol en 1912, pour que Sebta et Melilla puissent s’affranchir de leurs situations d’enclaves, et reprendre leur essor après être devenues les principaux ports de la Zone Khalifienne. Commença ainsi un processus de leur intégration, non seulement dans leur habitat géographique et humain naturel dont elles étaient séparées manu militari, mais elles vont être assujetties à toute la structure administrative et militaire du protectorat espagnol. Sachant que toute cette structure, chapotée par le Haut-commissaire espagnol, était censée administrer et gérer les affaires d’une partie du Maroc qui était toujours sous souveraineté du sultan, comme le stipula le traité de Fès du 30 mars 1912, et l’accord franco-espagnol du 27 novembre de la même année.

Faute d’une politique coloniale cohérente à l’instar de la France, et d’une stabilité gouvernementale pour mener à bien les affaires marocaines, l’Espagne éprouva une grande difficulté dans la gestion de ses possessions sur le sol marocain. D’autant plus que ces dernières n’avaient pas le même statut juridique et administratif ; «zones d’influence» au nord du Maroc et au Tarfaya, «zone d’occupation» au Sahara et «territoires de souveraineté» à Sebta, Melilla et Sidi Ifni. Après avoir expérimenté plusieurs dispositions et organismes administratifs et militaires pour gérer tout ce puzzle colonial, elle n’avait d’autre choix que de le soumettre à l’autorité de son Haut-Commissaire à Tétouan, qui devient, de ce fait, gouverneur des possessions coloniales et territoires de souveraineté. Pour les deux villes, il a fallu créer une direction au sein du Secrétariat général du Haut-Commissariat chargé de contrôler leurs affaires. Ainsi elles furent intégrées dans l’organisme administratif du protectorat malgré leur statut qui diffère totalement de celui de la zone nord du Maroc.

Ce choix intégrateur et centralisateur était le seul viable pour que Sebta et Melilla puissent vivre et se développer après l’échec de l’expérience de leur dépendance administrative de Cādiz et Mālaga respectivement. De ce fait, elles vont bénéficier des budgets alloués à la zone nord du Maroc, et tirer un grand avantage de ses ressources et de ses projets d’infrastructures et d’équipements, ce qui leur permettait de se développer et de se moderniser rapidement. Ainsi, les deux villes seront équipées de réseaux routiers, portuaires et ferroviaires assurant leur liaison aux autres villes de la zone. De même, elles vont se voir dotées d’une structure urbaine et architecturale qui leur donnerait une allure de villes modernes, à l’image de ceux de la métropole. Avec tous ces avantages et atouts, Sebta et Melilla vont s’accaparer une grande partie des transactions commerciales et des activités économiques de la zone du protectorat espagnol, situation qui va attirer beaucoup de commerçants espagnols, hindous et israélites, provenant de Gibraltar, de Tanger, de la zone du protectorat français et même d’Algérie. Le but étant de profiter de l’essor commercial des deux villes, mais aussi tirer de grands bénéfices des activités liées à la contrebande qui sera l’un des éléments caractéristiques de leur économie.

Tout ce changement vécu par les deux villes occupées, et leur transformation rapide de simples présides et forteresses militaires à des centres urbains pleins d’activités et très attirants, sont dus principalement à leur intégration dans les structures et organes administratifs et dans le cycle économique de la zone nord du Maroc. A part la ville de Tétouan, la capitale du protectorat espagnol, Sebta et Melilla étaient les deux villes qui ont bénéficié largement de cette situation coloniale du fait qu’elle leur a permis de rejoindre leur mère patrie et leur territoire d’origine. Cette réinsertion ipso facto, a été pour les autorités coloniales espagnoles le motif des situations singulières et paradoxales. Or, l’intégration des deux villes dans l’organigramme administratif et militaire de la zone du protectorat, a fait en sorte, que certaines dispositions et législations émises par les délégations et les services soumis au régime du protectorat, s’appliquaient aux deux villes supposées territoires de souveraineté espagnole. Plus encore, certains Dahir Khalifiens émanant de l’autorité représentant le sultan et symbolisant la souveraineté marocaine, prenaient toute leur validité légale dans les deux villes. Beaucoup de ces Dahir légiféraient des lois et des réglementations concernant les domaines de l’enseignement arabo-espagnol et israélite à Sebta et Melilla, ainsi que dans les domaines de l’administration, la finance et les mines. Dans ce sens, les prérogatives du Makhzen khalifien dans les deux villes ne sont pas limitées à ses lois et réglementations, mais se manifestaient aussi dans sa présence physique. N’oublions pas qu’en 1939, Sebta et Melilla ont réservé une chaleureuse réception au Khalifa du Sultan marocain lors d’une visite dont il a profité pour inaugurer les deux mosquées, dans lesquelles les prêches de vendredi se faisaient en son nom, comme autorité marocaine qui le représente. Aujourd’hui, l’une de ces mosquées, celle de Sebta, porte encore le nom de ce Khalifa, Mezquita Muley El Mehdi.

Le sort des deux villes après l’indépendance du Maroc

Après l’indépendance du Maroc, et le refus catégorique de l’Espagne de lui restituer tous les territoires qu’elle occupait, Sebta et Melilla vont être séparées de nouveau de leur environnement pour rejoindre le statut d’enclaves isolées et encerclées ne vivant que des aides que lui fournissent l’Etat espagnol et des activités liées à la contrebande des marchandises, au trafic de drogues et au blanchiment d’argent. Cette situation restera toujours une source de conflits et de tension grave entre l’Espagne et le Maroc, un constat que signalent les rapports des divers Think-tanks et instituts stratégiques espagnols, et que les crises des années 2000, 2002 et 2007, étaient sur le point de conduire à un affrontement et à une rupture diplomatique.

C’est pour cela que beaucoup de voix espagnoles demandent à en finir avec cette situation anachronique d’occupation espagnole des deux villes et des îlots sur la côte méditerranéenne du Maroc. Si certains d’entre eux, comme l’ambassadeur Alfonso de la Cerna, auteur du livre : Al sur de Tarifa : Marruecos–España, un malentendido historico, plaidaient pour un dialogue franc pour résoudre ce problème sur la base d’une solution durable pour les deux pays en sauvegardant les intérêts de l’Espagne ; d’autres, diplomates de renom et représentants de leur pays dans diverses instances internationales, (l’OTAN, l’ONU…), comme Maximo Cajal et Jaime de Peniés, l’écrivain Juan Goytisolo, l’historienne spécialiste du colonialisme espagnol au Maroc, M.R de Madariaga, ou avant elle Miguel Martin ; plaident, sans relâche, pour la restitution de ces territoires au Maroc comme gage de confiance entre les deux pays. Leurs attitudes n’étaient pas fruits seulement de leurs convictions et de leurs connaissances des faits, mais aussi elles s’inscrivent dans une vision déjà chefs de gouvernement et de l’armée espagnole, ainsi que par des députés et des dirigeants des partis politiques. C’était le cas du général Juan Prim, le héros de la guerre de Tétouan, en tant que chef du gouvernement en 1870, et aussi du général Primo de Rivera, en tant que directeur de l’académie militaire en 1917, et en tant que dictateur et chef du directoire militaire en 1924.

Même le général Franco, en plein pouvoir, avait déclaré, dans ses conversations privées avec ses proches collaborateurs, qu’il était prêt à céder au Maroc les îlots méditerranéens à cause de leur vulnérabilité militaire, le coût élevé de leur occupation et les conflits frontaliers susceptibles de déclencher avec le pays voisin. Notons ici que toutes ces personnalités et chefs politiques et militaires que nous avons évoqués, sont tous des experts dans les affaires marocaines, chose qui leur a permis de voir en clair et avec lucidité la nature du problème, et envisager sa seule solution possible.

En ce qui concerne les partis de gauche, nous savons qu’avant que ne surgisse le problème du Sahara en 1974, la question des deux villes, était pour eux une simple affaire coloniale qu’il fallait régler avec le Maroc. Mais la situation des deux villes va rebondir au grand jour durant la transition démocratique espagnole, et en plein débats politiques relatifs à la Constitution de 1978 et à l’élaboration de la loi des régions autonomes qui vont façonner la carte territoriale de l’Etat espagnol. Cherchant à se positionner dans cette nouvelle carte, les représentants des deux villes réclamaient leur intégration dans la zone d’Andalousie pour ne pas rester à la marge de la Nation espagnole. Leur pétition a été refusée par les députés socialistes et communistes qui, tout en reconnaissant l’hispanité des habitants des deux villes, refusaient celle de leurs territoires pour ne pas entraver le processus de la construction autonomique du pays.

Mais leur déception était plus grande quand Manuel Fraga, l’une des grandes personnalités politiques de la droite et père fondateur de l’actuel Parti Populaire (Partido Popular), a écrit noir sur blanc dans son Libro Blanco para la Reforma democrática, en plein débat de la transition politique  : «On pense qu’il ne reste à l’Espagne, à long terme, que l’option de négocier avec le Maroc le sort de Sebta et Melilla similaire au statut que nous avons proposé à la Grande-Bretagne concernant Gibraltar…». Déclaration qui a provoqué une grande indignation des représentants des deux villes, vu le prestige et le poids de l’homme censé représenter l’Espagne traditionnelle et défendre ses droits et valeurs.

Aujourd’hui, les deux villes bénéficient chacune d’un statut d’autonomie juridique (Estatuto de Autonomía) qui fut élaboré en 1995 par des lois organiques et des dispositions constitutionnelles exceptionnelles, afin qu’elles puissent intégrer artificiellement le territoire national espagnol. Mais rien de cela ne peut dissimuler ni leurs caractères d’enclaves, ni les revendications marocaines qui ont été toujours en faveur d’un dialogue sincère pour l’intérêt des deux pays et pour un futur viable pour les deux villes, ainsi que pour leurs habitants.

Pour conclure, et pour aider l’Espagne à résoudre ce contentieux, rien de meilleure proposition que celle qui lui a été suggérée par Máximo Cajal y López, éminent diplomate et grand connaisseur du dossier, qui fut notamment ambassadeur de son pays à l’OTAN, ainsi que représentant personnel de Rodríguez Zapatero. Il a écrit ceci en 2003 : «España debería modificar radicalmente su inmovilismo en la cuestión de Ceuta et Melilla y de los restantes vestigios de su presencia en la costa de Marruecos. Son una afrenta permanente a la integridad territorial del país vecino.» Traduit : «L’Espagne devrait modifier radicalement son immobilisme concernant la question de Sebta et Melilla et les vestiges restants de sa présence sur la côte marocaine. Ils constituent un affront permanent à l’intégrité territoriale du pays voisin».

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