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Acte I : Genèse de l’islam politique turc moderne

Acte I : Genèse de l’islam politique turc moderne

Par Mehdi Khoali, Consultant à la BAD

 

Lorsque l’AKP, fondé par Recep Tayyip Erdogan («Tayyip») en août 2001, gagne les élections législatives, l’année suivante, Tayyip ne peut toujours pas savourer le grand frisson d’être, enfin, aux commandes de la Turquie et de voir triompher l’islam politique qu’il a férocement défendu, tout au long de sa vie. Il a certes, purgé sa peine de dix mois de prison pour incitation à la haine religieuse après avoir déclaré lors d’un meeting politique en décembre 1997: «Notre démocratie est uniquement le train dans lequel nous montons jusqu’à ce que nous ayons atteint notre objectif. Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques et les croyants nos soldats» mais il reste toujours sous le coup d’une inéligibilité de cinq ans prononcée, lors de son procès, tenu en avril 1998; Fethullah Gülen («Gülen»), un prédicateur islamiste, à la tête d’une nébuleuse d’écoles et d’associations caritatives, à travers le monde, appelé «Hizmet» (service) ou «Cemaat » (communauté), allié crucial dans l’ascension de Tayyip, n’est pas non plus présent à la grande messe qui couronne l’islamisme turc. Il avait fui la Turquie, dès 1999, craignant d’être arrêté par l’armée, encore dominée par les kémalistes, à l’époque des faits, et jouant pleinement son rôle de garante des institutions laïques. Il vit depuis, reclus dans une propriété de Pennsylvanie, refusant d’apparaître en public et n’accordant que de très rares entretiens aux médias.

Gülen : ses adeptes et ses réseaux

 Les premiers déboires de Gülen avec l’armée remontent au coup d’Etat de mars 1971 lorsqu’il est arrêté et emprisonné, plusieurs mois, pour complot contre l’ordre laïc du pays. Il était imam dans la ville côtière d’Izmir, bastion du kémalisme et loin d’être acquise aux sermons de Gülen. Ce dernier arrête de prêcher, dix ans plus tard, mais se consacre entièrement à la consolidation de son mouvement social. Difficile à classer, la confrérie Gülen n’a pas d’organisation visible, ni de structure formelle. Elle n’a pas non plus de membres inscrits. Gülen est à la tête d’un mouvement religieux d’inspiration soufie, qui prône un islam ouvert aux sciences et qui accorde une importance capitale à l’éducation. «L’école d’abord, puis la mosquée» se plaît-il à répéter. Ce guide spirituel et penseur mystique est suivi par des millions de fidèles, dans le monde, à travers un réseau dense de deux mille établissements scolaires dans cent-quarante pays, le soutien indéfectible d’une nouvelle bourgeoisie islamiste discrète et embrigadée, de plusieurs maisons d’édition, des stations radio, du premier quotidien de Turquie «Zaman» (mis sous tutelle judicaire, en mars 2016, après 20 années de tirage) et d’une chaîne de télévision «Samanyolu» au service de la pensée et des réseaux gülenistes (fermée en juillet 2016).

Ouvert au dialogue mais conservateur sur les valeurs sociétales, ce mouvement est souvent perçu par les observateurs avertis de la vie politique turque comme n’ayant pas d’ambition politique mais plutôt une visée d’influence et une ambition de moulage sociétal. En réalité, cette confrérie est une véritable machine de pouvoir à travers un réseau informel d’infiltration de l’appareil d’Etat, notamment les forces de police et le pouvoir judiciaire. L’opacité des réseaux gülenistes et leur alliance avec l’AKP jouera un rôle fondamental dans la prise de pouvoir de ce dernier et la marginalisation de l’armée et des mouvances kémalistes et nationalistes au sein de cette institution.

L’opacité des réseaux gülenistes et leur alliance avec l’AKP jouera un rôle fondamental dans la prise de pouvoir de ce dernier et la marginalisation de l’armée et des mouvances kémalistes et nationalistes au sein de cette institution. Les mouvements politiques créés par Erbakan ont prospéré dans un premier temps en Europe grâce à la forte présence et la mobilisation de la diaspora turque -principalement en Allemagneavant de s’étendre en Turquie.

L’ascension de Tayyip

Tayyip, quant à lui, démarre son ascension politique sous l’aile de son mentor Necmettin Erbakan, adepte d’une doctrine conservatrice de l’islam politique turc et précurseur des formations islamistes avec le « Milli Gorus » (vision nationale) créé dès 1970 mais vite dissout, suite au coup d’état de mai 1971, puis du «Milli Selamet Partisi » (parti du salut national) fondé en 1973 mais dissout aussi, suite au coup d’Etat de septembre 1980. Enfin, le parti «Refah» (prospérité) fondé en 1983 sera le premier parti islamiste turc à arriver au pouvoir, 13 ans plus tard. Erbakan, porte-drapeau de l’islamisme politique turc, ne manquera pas, lui non plus, d’envolées lyriques aux relents extrémistes lorsqu’il déclara, pendant un meeting, aux Pays-Bas, en 1989 : « les européens sont malades. Nous leur donnerons des médicaments. L’Europe entière deviendra islamique. Nous conquerrons Rome.» À cette époque, ses sorties médiatiques n’inquiètent pas en Europe. À l’instar du «Milli Gorus», les mouvements politiques créés par Erbakan ont prospéré, dans un premier temps, en Europe, grâce à la forte présence et la mobilisation de la diaspora turque -principalement en Allemagne- avant de s’étendre en Turquie.

Erbakan deviendra premier ministre, de juin 1996 à juin 1997, mais sera forcé à la démission par l’armée, et son parti dissout, l’année suivante, par la Cour constitutionnelle pour violation de la laïcité, pilier inviolable de la démocratie turque. Dans la foulée, Tayyip rejoint le parti «Fazilet» (vertu) reconstitué en 1998 sur les vestiges du parti «Refah » et suivant sa même ligne islamo-conservatrice. Ce dernier sera également dissout, en 2001, pour les mêmes motifs d’atteinte au principe sacro-saint de séparation de la religion et de l’État. Tayyip et ses partisans ne reviendront sur le devant de la scène politique turque qu’après la création de l’AKP et leur victoire aux législatives de 2002. S’en suivit une période faste pour la Turquie.

Tayyip libéralise l’économie et le PIB est triplé durant ses trois mandats successifs. Tancrède Josseran, spécialiste de la Turquie contemporaine, explique dans son ouvrage intitulé La nouvelle puissance turque : L’adieu à Mustapha Kemal (éditions ellipses, 2010): «les raisons de la victoire de l’AKP sont doubles. Sur le plan économique, la Turquie a atteint une moyenne de 8 % de croissance annuelle, l’inflation est terrassée, les investissements étrangers sont passés, en 10 ans, de 1,2 à près de 20 milliards USD. Toutefois, le «tout libéral» de la politique économique de l’AKP a été compensé par le développement de réseaux caritatifs efficaces à destination des plus démunis».

 La Turquie en transformation

 À travers les réformes qu’il engage, Tayyip contribue à l’émergence d’une vraie classe moyenne issue de l’Anatolie profonde, parle aux masses conservatrices et pieuses du pays qui furent pendant longtemps marginalisées par l’establishment militaro-laïc et fait de véritables gestes d’ouvertures à l’endroit des minorités longtemps persécutées par ce même establishment, à savoir les kurdes et les alévis (seules les minorités juives et chrétiennes -arméniennes, chrétienne syriaques et grecque orthodoxes- sont reconnues par la Constitution et le Traité de Lausanne constitutif de l’État turc en 1923).

Lorsqu’il arrive au pouvoir, Tayyip est pro-européen mais prône une modernité sans influence occidentale. Il adoucit le verbe en déclarant: «Nous devons faire la paix avec les militaires, la justice et le capital.» Il se veut un catalyseur entre la piété religieuse et l’esprit entrepreneurial, et insiste que démocratie, modernité et islam sont parfaitement compatibles, ce qui éclipse, momentanément, certains de ses propos les plus inquiétants sur la démocratie et la laïcité, lorsqu’il déclara, tout juste, deux ans avant son accession à la mairie d’Istanbul, (1994-1998): «On ne peut pas être musulman et laïque en même temps. Le milliard et demi de musulmans attend que le peuple turc se soulève. Nous allons nous soulever.»

Convergence des intérêts

L’ascension fut fulgurante à l’issue du scrutin de 2002, mais ce jeune parti d’à peine un an n’a aucun accès privilégié aux institutions de l’Etat. Le mouvement de Gülen avec ses relais dans la police et la magistrature devenait un allié de choix. L’alliance était ainsi scellée avec pour objectif commun de purger l’armée, les médias, les universités ainsi que la société civile de toute velléité kémaliste. Les deux alliés étaient en passe de réussir leur pari de dévitaliser l’armée et de la dépouiller de son rôle de garante de la laïcité.

La dérive autoritaire de l’AKP est en marche mais l’ambition des gülenistes est elle aussi actée. La lutte fratricide peut commencer. Adoubé aussi bien par la petite bourgeoisie provinciale que par la bourgeoisie industrielle stambouliote à qui les réformes de Tayyip profitent, et surtout canonisé par les masses rurales et conservatrices qui voient en lui un leader qui leur ressemble, pourquoi diable se serait-il remis en cause?

Erbakan, Tayyip et Milli Gorus en bref

Le Milli Gorus ou « vision nationale » est un mouvement politique turc fondé par Necmettin Erbakan, en 1970 et qui a inspiré la création de plusieurs formations politiques islamistes en Turquie. Il est d’obédience islamo-conservatrice et prône un rigorisme religieux proche de celui des Frères musulmans. Tayyip a d’ailleurs toujours soutenu ces derniers et dénoncé la répression dont était victime cette confrérie. Il restera fidèle à Erbakan, son mentor en politique, et le suivra dans tous les partis politiques qu’il formera. Il ne prendra ses distances avec lui qu’après son accession à la mairie d’Istanbul en 1994 et son refus d’intégrer les proches d’Erbakan. Tayyip rompra définitivement avec lui après la dissolution du Refah, en 1998.

Tayyip à la mairie d’Istanbul (1994-1998)

Tayyip est élu maire d’Istanbul en 1994 à l’âge de 40 ans. Les conservateurs musulmans du Refah prennent la place des kémalistes du CHP avec comme slogan de campagne «Un nouvel Istanbul, une nouvelle Turquie, un nouveau monde». De grands chantiers sont alors lancés pour la modernisation de la ville (infrastructures routières, aménagements urbains, alimentation en eau potable, collecte d’ordures, etc.) Tayyip fera de la mairie d’Istanbul la vitrine de son ambition politique ! Il sera contraint à la démission, en 1998, après des poursuites pour incitation à la haine religieuse.

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